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La tyrannie la plus redoutable n'est pas celle qui prend figure d'arbitraire, c'est celle qui nous vient couverte du masque de la légalité." Albert Libertad

le blog du laboratoire anarchiste

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31 août 2009 1 31 /08 /août /2009 13:37
http://indytoulouse.nokods.org/local/cache-vignettes/L350xH370/au_bureau-2-0cdce.jpg

Au début du XXI ème siécle le capitalisme a instauré en art de non-vivre l’oppression des individus, il n’en est pas moins vrai que la moitié de l’humanité (et même davantage actuellement) a été et reste victime d’une oppression spécifique liée à son genre.
Le capitalisme étend toujours plus ses ravages. En plus de générer exploitation, misère et abrutissement, il provoque une crise écologique chaque jour plus évidente.  Face à la perception de la gravité du problème, marchands et politiciens répondent par des contre-feux dérisoires : mesures-gadgets et déclarations d'intention dans les programmes et discours politiques, foisonnements de produits « verts », aménagements partiels et mensonges éhontés. Pendant le replâtrage, la destruction continue, s'accélère même.http://www.ephemanar.net/imagestrois/neo_naturien.jpg


A la fin du XIXème siècle, en plein développement du système capitaliste, les naturiens dénoncent la déforestation, le machinisme, la civilisation, la ville. Emergeant de l' anarchisme, ils s'en démarquent en condamnant la science, idolâtrée par la majorité du mouvement révolutionnaire.

Vers l' état naturel

Les naturiens observent déjà les méfaits de la pollution industrielle: "L'air est empesté par les émanations chimiques, les fumées d'usine... L'eau est empoisonnée par les détritus des villes et la coulée des champs charrie 1'infection" ( 2 ) .Pour eux, "tant que l'Artificiel établi pendant des siècles d'esclavage sera considéré comme base du système de vie, il y aura spoliation, sans parler de la dégradation toujours continue et aggravée de la Nature" ( 3 ) .L'Artificiel est le produit du "Progrès et (de) la Science dont l'un décapite, l'autre empoisonne lentement ou brutalement, (ils) n'ont jamais fait autant de bien à l'humanité qu'ils lui ont fait du mal, puisque le Progrès donne de plus en plus naissance à de nouvelles calamités et à de nouveaux engins meurtriers, soit en machinisme, soit en ustensiles de guerre, on lui adjoint la Science pour l'aider et il faut combattre les deux ensemble"(4). "Ce que réclament les Naturiens, ce sont les conditions naturelles de la Terre, conditions qui assuraient l'abri des êtres et des choses contre les éléments, qui donnaient la nourriture à tous par la production indigène, abondante et variée en chaque région, lesquelles ont été détruites ou tout au moins fortement endommagées au nom d'un Progrès purement nominatif et sous prétexte de Civilisation"(5).
"Les Naturiens désirent le retour de la Terre à l'état Naturel, c'est-à-dire la vie naturelle sans culture, la nature intégrale"(6). L'agriculture est à 1'origine de l'érosion : "la plaine déboisée a été convertie en champs de culture... La culture nécessite le labour, c'est-à-dire la désagrégation de la surface du sol. Lorsque surviennent les pluies ou la fonte des neiges, la terre imbibée se liquéfie et, comme tous les terrains sont en pente, elle s'écoule au ruisseau, à la rivière et au fleuve qui la jette à la mer... Aujourd'hui le sol dépourvu de son manteau de verdure est en contact immédiat avec le grand Foyer, les eaux tombant partout sur les parties nues s'écoulent avec rapidité, les parties humectées sont évaporées instantanément et la végétation grillée dépérit et languit misérablement"(7).L'agriculture a eu également un autre rôle néfaste: "en remuant le sol avec la charrue, le réseau des racines formant feutre a été déchiré, la terre, matière friable, mise à nue"(8).Ainsi, tout le lent travail d'élaboration de 1'humus est mis à mal, "quel ne devait pas être la richesse et 1'épaisseur de cette couche de matière abondant en phosphate et azote, formée par la chute des feuilles pendant des millions d'années. Et comme la surface en était recouverte de plantes de toutes espèces dont les racines s'entremêlaient formant feutre, ce feutre maintenant la terre nourricière, et les pluies de 1'équinoxe, les ondées d'orage et la fonte des neiges pouvaient s'écouler sur le sol sans en emporter une parcelle" (8 ). "A 1'état naturel la terre donnant en toutes régions une production spontanée assez abondante et variée pour que chacun y trouve gratuitement la satisfaction de ses besoins"(7).
Mais l'homme ne sut se satisfaire de la cueillette des plantes indigènes, il s 'ingénia à acclimater, conserver et propager des plantes non-originaires. "Ce fut le début de la culture. L'homme dut entourer de soins spéciaux cette plante étrangère qui, débilitée, eût succombé à 1 'état libre sous la puissante pression de la végétation originaire. Il dut lui préparer un sol particulier, l'abriter, la protéger de toutes façons; en un mot, il lui consacra une part de son temps, c'est-à-dire de son indépendance...(il dut) solliciter le chasseur pour s 'alimenter de viande, il donna une partie de sa récolte en échange. Le mal venait de naître avec la transaction, principe du commerce"(7).
"La civilisation, en contraignant 1 'individu à travailler pour pouvoir manger, commet un abus de pouvoir. Car tout être a le droit de vivre. sans produire, tant qu' il se contente des produits naturels... Dans la nature tous les hommes sont libres et indépendants; la propriété n'existe pas parce qu'on use des .choses telles qu'elles sont sans leur faire subir aucune préparation, ni transformation. . . Seul le retour à naturel amènerait la suppression de 1a propriété"( 9 ) .

Du milieu naturien...

Les naturiens apparaissent en 1894 à Paris, dans le quartier de Montmartre La Butte avec ses moulins, son maquis, ses champs constitue alors un véritable village aux abords de la capitale. Mais 1 'expansion urbaine générée par le développement sauvage du capitalisme produit son oeuvre de destruction de ces îlots de nature aux abord des villes. Il n 'est donc pas surprenant que les naturiens émergent dans ce contexte de résistance d'une campagne, d'une nature face à l'urbanisation.
Le mouvement est lancé à l'initiative d'un peintre et dessinateur anarchiste, Emile Gravelle, qui publie, dès 1894, le journal " L'Etat Naturel" .Un projet est élaboré en vue de faire une démonstration pratique de l'idée naturienne, en établissant une colonie dans le Cantal, mais l'entreprise échoue, faute de terrain et d'argent . La publication de "L'Etat Naturel" crée un mouvement de sympathie, de curiosité. Pendant deux ou trois ans, les naturiens organisent des réunions, des soirées familiales pour vulgariser leurs idées. A côté du groupe montmartrois qui tient ses réunions dans des cafés rue Blanche ou rue Lepic, un deuxième groupe se constitue rue St-Antoine à la Bastille.
Emile Gravelle, qui avait publié "L'Etat Naturel" parvient non sans mal à faire paraître quatre numéros de son journal de 1894 à 1898 et deux numéros d'une feuille satirique intitulée "Le Sauvage", à la fin de 1898.Dans le courant de la même année parait "Le Naturien", feuille de lutte, fondée par Honoré Bigot, un ouvrier. "Le Naturien' n'eut que quatre numéros . Entre-temps, de 1895 à 1898, Zisly et Beaulieu publient "'La Nouvelle Humanité" (20 numéros).
Par la propagande de ces diverses publications, l'idée naturienne se répand en province, en particulier à Bordeaux, Dijon, Le Havre, Limoges, Marseille, .Montpellier, Roubaix, St-Nazaire, Toulon et Tours . A la fin de l898, la propagande se relâche un peu, certains adhérents se trouvent être disséminés par suite de circonstances individuelles mais aussi par lassitude pour quelques-uns.
Des dissensions naissent; un naturien, A Alfred Marné, fait dissidence et crée un nouveau mouvement: le Sauvagisme. Les Sauvagistes organisent quelques réunions d'un caractère amical et privé pour diffuser leur nouvelle conception. Ils lancent un journal, "L'Age d'Or", qui n'a qu'un seul numéro.Ces dissensions semblent avoir eu raison du mouvement naturien qui ne poursuit plus son existence que grâce à l'énergique et infatigable Henri Zisly (10).Celui-ci fait paraître en novembre 1905 le numéro unique de "L'Ordre naturel" et publie à partir d'avril 1907 la revue "La Vie naturelle" qui persiste jusqu'en mai 1927 .
Les conditions objectives pour la persistance d'un mouvement naturien ne sont alors sans doute pas réunies, les dégâts engendrés par le système capitaliste, pas encore suffisamment irréversibles . Le mouvement arrive à une impasse: sur le plan théorique les naturiens ressassent toujours les mêmes idées, sans enrichir leurs conceptions par de nouveaux apports.
Les militants tentent alors de réaliser leurs aspirations dans la vie quotidienne. Quelques-uns essayent de mener dans la nature l'existence du sauvage. Eugène Dufour, par exemple, qui a 23 ans en 1901, s'exile dans les bois, au bord de la mer. En 1902, il est en Nouvelle-Calédonie et en 1912 à Tahiti où il fonde la colonie Natura. C'est aussi à Tahiti que vit un personnage singulier, Ernest Darling, "l'homme nature" auquel Jack London a consacré un chapitre de "La Croisière de Snarck" .
"De passage à Paris en 1901, il (Eugène Dufour) assiste aux réunions des naturiens et participe à leurs publications: il y fait part de son expérience de la vie naturelle et des longues périodes qu'il passe dans les forêts, nu, ne s'alimentant que de fruits et ne buvant que de 1 ' eau" (11 ) .
Dès l'origine du mouvement, les naturiens avaient nourri l'espoir de créer une colonie mais le projet n'avait pu se concrétiser. En février 1898, "L'Etat Naturel" publie un appel pour un projet de colonie naturienne en France. Cet appel, resté apparemment sans écho, opère en fait une lente maturation dans l'esprit des militants. L'idée de créer des colonies anarchistes, des milieux libres, est alors dans l'air du temps. Le mouvement favorable à la création de ces milieux dépasse largement les naturiens, pour englober toute une partie des anarchistes individualistes et même certains anarchistes-communistes. En 1902, le projet prend forme; le milieu libre Vaux (Aisne) est créé par huit colons dont le naturien Beylie. Celui-ci ne réussit guère imprimer une orientation naturienne à cette expérience qui n'a qu'un lointain rapport avec les idées émises par le projet de colonie naturienne.

...A la colonie naturienneFortuné Henry à Aiglemont

Paradoxalement, c'est un militant n'appartenant pas à la mouvance naturienne mais certainement fortement influencé par ce courant qui est à l'origine de la naissance d'une colonie naturienne.
Le 14 juin 1903, Fortuné Henry s'installe dans les bois d'Aiglemont (Ardennes),Fortuné est un militant anarchiste de longue date, frère d'Emile Henry qui fut guillotiné lors de la période des attentats . Après un séjour en prison, Fortuné retourne à Brévannes , chez sa mère, où il se livre à la culture des plantes médicinales . La mort de son frère l'a beaucoup marqué, elle signifie pour lui l'échec des attentats, mais il ne renonce pas pour autant à la propagande par le fait . Les moyens utilisés doivent simplement changer, les "milieux libres" seront les vecteurs de cette nouvelle version de la propagande par le fait . F. Henry ne fait jamais référence aux naturiens, mais le soucis avec lequel, il respecte les grandes lignes du projet de colonie naturienne publié en février 1898, est frappant .Le projet prévoyait ainsi: "Il nous faudrait donc, pour faire cette expérimentation, un terrain boisé, de préférence sur roches et pourvu d'eau...Ce terrain, enclos par nos soins, serait repeuplé d'autant d'animaux : gros et petit bétail, gibier, volailles diverses,etc qu'il en pourrait nourrir . Des abris artificiels seraient construits à leur usage...Notre intention est de nous adonner aussi à l'apiculture sur grande échelle, afin de nous pourvoir, abondamment et sans frais, d'un précieux produit naturel . Si l'eau dont nous disposons nous en facilite le moyen, nous donnerons à la pisciculture toute l'extension possible ( reproduction de poissons, écrevisses, etc.) ...Des abris sommaires seront établis rapidement pour eux (les animaux) et pour nous; et c'est alors, qu'ayant paré au plus urgent, nous pourront entreprendre avant l'hiver, l'édification et l'aménagement de demeures plus confortables "(11).
F. Henry s'attache à mettre en pratique ce programme: la colonie l'Essai , se situe dans une clairière au beau milieu de la forêt des Ardennes sur un promontoire en schiste, dominant la Vallée de la Meuse . Un ruisseau traverse le terrain, gorgé d'eau . Dès qu'il le purent les colons entourèrent le terrain d'un grillage pour se protéger des incursions du gibier . La colonie, en 1904 compte 90 poules, 50 canards, 50 lapins, une vache, un cheval, 6 chèvres, 50 pigeons et des ruches. Les étables sont bien ventilées, le parquet de béton témoigne de l'importance accordée à l'hygiène, les animaux y vivent à l'aise . Un étang est creusé et empli d'eau dans le but de se livrer à la pisciculture, projet d'élevage qui ne sera finalement jamais mené à son terme . Fortuné se confectionne un abri, avec les matériaux disponibles sur le terrain : du gazon, de la terre, des branchages, selon les techniques utilisées par les bûcherons et 1es charbonniers. . Pour se protéger des intempéries, F. Henry revêt une peau tannée.
Il construit ensuite, avec l'aide de nouveaux colons, une demeure plus confortable, pour passer l'hiver. Cette maison aux murs de torchis et au toit de chépois (une graminée locale) correspond parfaitement aux habitations imaginées par les naturiens . Toutefois F. Henry ne va pas jusqu'au bout des théories naturiennes en matière de culture: il défriche une partie de la forêt pour se livrer à la culture et au maraîchage, et, s'il utilise l'engrais naturel pour améliorer le sol, il n'ensemence pas des plantes locales mais des légumes et il retourne le sol.les colons d'Aiglemont
Après avoir considéré depuis le début "que la colonie doit s'édifier lentement au fur et à mesure qu'elle est capable de subvenir d'elle-même à la vie de ses membres", les colons d'Aiglemont impriment une nouvelle orientation à partir de juillet 1904. F. Henry lance un emprunt dans la presse libertaire et, avec les fonds récoltés, entreprend la construction d'une maison en Fibrociment et achète une charrue. Un hectare est mis en culture (betterave, pomme de terre). L'idéal naturien est jeté aux orties . Un nouvel arrivé à la colonie commence à imprimer sa marque : André Mounier, surnommé "l'agronome", possédant une bonne expérience de la terre et une solide formation en matière d'agriculture moderne, c'est à dire industrielle . Avec lui la colonie devient une ferme moderne, sinon modèle .
Les naturiens, il y a un siècle, avaient déjà compris le danger de la destruction des écosystèmes, les causes et les conséquences de l'érosion, le rôle central de l'humus . Pour eux la destruction de la nature ne datait pas de l'industrialisation, ni du capitalisme mais de l'introduction de l'agriculture au néolithique.
Leur projet de société, l'état naturel, correspond à un retour à l'époque des chasseurs-cueilleurs. Ce projet apparaît aujourd'hui complètement chimérique, mais il doit être restitué dans son contexte. Le mythe avait alors une grande place dans l'imaginaire social, c'était l'époque où les militants croyaient à l'arrivée imminente du "Grand Soir"", ouvrant la voie à la société idéale, communiste ou anarchiste. Dans ce cadre, l'état naturel n'était qu'une des variantes des diverses utopies servant à supporter le quotidien et à susciter un ferment à l'activité militante.
"Vivons, aimons, connaissons et protégeons la Nature mais ne la déifions pas, ne l'idolâtrons pas, n'y élevons pas de temples, ne fondons pas un nouveau culte sur les dogmes supprimés par les cerveaux libres, mais luttons pour l'existence des lois naturelles, les seules lois que nous admettions! Et nous serons heureux, tous et toutes; car la vie sera Joie et Bonheur, car la Terre sera peut être un Paradis et l'Enfer social existant sera disparu avec la Civilisation, inepte, ignoble et immonde, qui l'a créé. ! A bas la Civilisation! Vive la Nature!"(12).

 

Notes:

(1) Emile Gravelle, "L'Etat Naturel", février 1898 (repris dans "Invariance").
(2) Emile Gravelle, "Le Naturien", 1/6/1898 ( " Invariance" ) .
(3) Honoré Bigot, "La Nouvelle Humanité",octobre 1895 ( " Invariance " ) .
(4) Emile Gravelle, "Le Naturien", 1/5/1898 ( "Invariance" ) .
(5) Henri Zisly, "La conception du naturisme libertaire" , novembre 1918 ( " Invariance" ) .
(6) Emile Gravelle, "L'Etat Naturel", février 1898 ( " Invariance" ) .
(7) Emile Gravelle, "La Nouvelle Humanité",mars-avril 1897 ( " Invariance " ) .
(8) Henri Zisly, "La conception du naturisme libertaire" , novembre 1918 ( "Invariance" ).
(9) Celui-ci évoluera vers une conception plus éclectique qu'il qualifiera de néo-naturianisme.
(10) Tanguy l'Aminot, "Le Naturien" ( A l'écart).
(11) L'Etat Naturel n°3, février 1898 ("Invariance")
(12) Henri Zisly, "Voyage au beau pays de Naturie", mai 1900 ("Invariance").

Sources:

-"Naturiens, végétaliens, végétariens et crudivégétariens dans le mouvement anarchiste français ( 1895-1938 ), "Invariance" supplément au n°9 série IV, juillet 1993 et janvier 1994 .
-Gaétano Manfrédonia, "Etudes sur le mouvement anarchiste en France (1848-1914)",volume I. "L'individualisme anarchiste en France (1880-1914)".
- René Bianco, "Un siècle de presse anarchiste d'expression française, 1880-l983"".
- "Le Naturien", réimpression intégrale, "A l'Ecart", présentation de Tanguy l'Aminot.

 


A la fin du XIXème siècle, en plein développement du système capitaliste, les naturiens dénoncent la déforestation, le machinisme, la civilisation, la ville. Emergeant de 1' anarchisme, ils s'en démarquent en condamnant la science, idolâtrée par la majorité du mouvement révolutionnaire.

Vers l' état naturel

Les naturiens observent déjà les méfaits de la pollution industrielle: "L'air est empesté par les émanations chimiques, les fumées d'usine... L'eau est empoisonnée par les détritus des villes et la coulée des champs charrie 1'infection" ( 2 ) .Pour eux, "tant que l'Artificiel établi pendant des siècles d'esclavage sera considéré comme base du système de vie, il y aura spoliation, sans parler de la dégradation toujours continue et aggravée de la Nature" ( 3 ) .L'Artificiel est le produit du "Progrès et (de) la Science dont l'un décapite, l'autre empoisonne lentement ou brutalement, (ils) n'ont jamais fait autant de bien à l'humanité qu'ils lui ont fait du mal, puisque le Progrès donne de plus en plus naissance à de nouvelles calamités et à de nouveaux engins meurtriers, soit en machinisme, soit en ustensiles de guerre, on lui adjoint la Science pour l'aider et il faut combattre les deux ensemble"(4). "Ce que réclament les Naturiens, ce sont les conditions naturelles de la Terre, conditions qui assuraient l'abri des êtres et des choses contre les éléments, qui donnaient la nourriture à tous par la production indigène, abondante et variée en chaque région, lesquelles ont été détruites ou tout au moins fortement endommagées au nom d'un Progrès purement nominatif et sous prétexte de Civilisation"(5).
"Les Naturiens désirent le retour de la Terre à l'état Naturel, c'est-à-dire la vie naturelle sans culture, la nature intégrale"(6). L'agriculture est à 1'origine de l'érosion : "la plaine déboisée a été convertie en champs de culture... La culture nécessite le labour, c'est-à-dire la désagrégation de la surface du sol. Lorsque surviennent les pluies ou la fonte des neiges, la terre imbibée se liquéfie et, comme tous les terrains sont en pente, elle s'écoule au ruisseau, à la rivière et au fleuve qui la jette à la mer... Aujourd'hui le sol dépourvu de son manteau de verdure est en contact immédiat avec le grand Foyer, les eaux tombant partout sur les parties nues s'écoulent avec rapidité, les parties humectées sont évaporées instantanément et la végétation grillée dépérit et languit misérablement"(7).L'agriculture a eu également un autre rôle néfaste: "en remuant le sol avec la charrue, le réseau des racines formant feutre a été déchiré, la terre, matière friable, mise à nue"(8).Ainsi, tout le lent travail d'élaboration de 1'humus est mis à mal, "quel ne devait pas être la richesse et 1'épaisseur de cette couche de matière abondant en phosphate et azote, formée par la chute des feuilles pendant des millions d'années. Et comme la surface en était recouverte de plantes de toutes espèces dont les racines s'entremêlaient formant feutre, ce feutre maintenant la terre nourricière, et les pluies de 1'équinoxe, les ondées d'orage et la fonte des neiges pouvaient s'écouler sur le sol sans en emporter une parcelle" (8 ). "A 1'état naturel la terre donnant en toutes régions une production spontanée assez abondante et variée pour que chacun y trouve gratuitement la satisfaction de ses besoins"(7).
Mais l'homme ne sut se satisfaire de la cueillette des plantes indigènes, il s 'ingénia à acclimater, conserver et propager des plantes non-originaires. "Ce fut le début de la culture. L'homme dut entourer de soins spéciaux cette plante étrangère qui, débilitée, eût succombé à 1 'état libre sous la puissante pression de la végétation originaire. Il dut lui préparer un sol particulier, l'abriter, la protéger de toutes façons; en un mot, il lui consacra une part de son temps, c'est-à-dire de son indépendance...(il dut) solliciter le chasseur pour s 'alimenter de viande, il donna une partie de sa récolte en échange. Le mal venait de naître avec la transaction, principe du commerce"(7).
"La civilisation, en contraignant 1 'individu à travailler pour pouvoir manger, commet un abus de pouvoir. Car tout être a le droit de vivre. sans produire, tant qu' il se contente des produits naturels... Dans la nature tous les hommes sont libres et indépendants; la propriété n'existe pas parce qu'on use des .choses telles qu'elles sont sans leur faire subir aucune préparation, ni transformation. . . Seul le retour à naturel amènerait la suppression de 1a propriété"( 9 ) .

Du milieu naturien...

Les naturiens apparaissent en 1894 à Paris, dans le quartier de Montmartre La Butte avec ses moulins, son maquis, ses champs constitue alors un véritable village aux abords de la capitale. Mais 1 'expansion urbaine générée par le développement sauvage du capitalisme produit son oeuvre de destruction de ces îlots de nature aux abord des villes. Il n 'est donc pas surprenant que les naturiens émergent dans ce contexte de résistance d'une campagne, d'une nature face à l'urbanisation.
Le mouvement est lancé à l'initiative d'un peintre et dessinateur anarchiste, Emile Gravelle, qui publie, dès 1894, le journal " L'Etat Naturel" .Un projet est élaboré en vue de faire une démonstration pratique de l'idée naturienne, en établissant une colonie dans le Cantal, mais l'entreprise échoue, faute de terrain et d'argent . La publication de "L'Etat Naturel" crée un mouvement de sympathie, de curiosité. Pendant deux ou trois ans, les naturiens organisent des réunions, des soirées familiales pour vulgariser leurs idées. A côté du groupe montmartrois qui tient ses réunions dans des cafés rue Blanche ou rue Lepic, un deuxième groupe se constitue rue St-Antoine à la Bastille.
Emile Gravelle, qui avait publié "L'Etat Naturel" parvient non sans mal à faire paraître quatre numéros de son journal de 1894 à 1898 et deux numéros d'une feuille satirique intitulée "Le Sauvage", à la fin de 1898.Dans le courant de la même année parait "Le Naturien", feuille de lutte, fondée par Honoré Bigot, un ouvrier. "Le Naturien' n'eut que quatre numéros . Entre-temps, de 1895 à 1898, Zisly et Beaulieu publient "'La Nouvelle Humanité" (20 numéros).
Par la propagande de ces diverses publications, l'idée naturienne se répand en province, en particulier à Bordeaux, Dijon, Le Havre, Limoges, Marseille, .Montpellier, Roubaix, St-Nazaire, Toulon et Tours . A la fin de l898, la propagande se relâche un peu, certains adhérents se trouvent être disséminés par suite de circonstances individuelles mais aussi par lassitude pour quelques-uns.
Des dissensions naissent; un naturien, A Alfred Marné, fait dissidence et crée un nouveau mouvement: le Sauvagisme. Les Sauvagistes organisent quelques réunions d'un caractère amical et privé pour diffuser leur nouvelle conception. Ils lancent un journal, "L'Age d'Or", qui n'a qu'un seul numéro.Ces dissensions semblent avoir eu raison du mouvement naturien qui ne poursuit plus son existence que grâce à l'énergique et infatigable Henri Zisly (10).Celui-ci fait paraître en novembre 1905 le numéro unique de "L'Ordre naturel" et publie à partir d'avril 1907 la revue "La Vie naturelle" qui persiste jusqu'en mai 1927 .
Les conditions objectives pour la persistance d'un mouvement naturien ne sont alors sans doute pas réunies, les dégâts engendrés par le système capitaliste, pas encore suffisamment irréversibles . Le mouvement arrive à une impasse: sur le plan théorique les naturiens ressassent toujours les mêmes idées, sans enrichir leurs conceptions par de nouveaux apports.
Les militants tentent alors de réaliser leurs aspirations dans la vie quotidienne. Quelques-uns essayent de mener dans la nature l'existence du sauvage. Eugène Dufour, par exemple, qui a 23 ans en 1901, s'exile dans les bois, au bord de la mer. En 1902, il est en Nouvelle-Calédonie et en 1912 à Tahiti où il fonde la colonie Natura. C'est aussi à Tahiti que vit un personnage singulier, Ernest Darling, "l'homme nature" auquel Jack London a consacré un chapitre de "La Croisière de Snarck" .
"De passage à Paris en 1901, il (Eugène Dufour) assiste aux réunions des naturiens et participe à leurs publications: il y fait part de son expérience de la vie naturelle et des longues périodes qu'il passe dans les forêts, nu, ne s'alimentant que de fruits et ne buvant que de 1 ' eau" (11 ) .
Dès l'origine du mouvement, les naturiens avaient nourri l'espoir de créer une colonie mais le projet n'avait pu se concrétiser. En février 1898, "L'Etat Naturel" publie un appel pour un projet de colonie naturienne en France. Cet appel, resté apparemment sans écho, opère en fait une lente maturation dans l'esprit des militants. L'idée de créer des colonies anarchistes, des milieux libres, est alors dans l'air du temps. Le mouvement favorable à la création de ces milieux dépasse largement les naturiens, pour englober toute une partie des anarchistes individualistes et même certains anarchistes-communistes. En 1902, le projet prend forme; le milieu libre Vaux (Aisne) est créé par huit colons dont le naturien Beylie. Celui-ci ne réussit guère imprimer une orientation naturienne à cette expérience qui n'a qu'un lointain rapport avec les idées émises par le projet de colonie naturienne.

...A la colonie naturienneFortuné Henry à Aiglemont

Paradoxalement, c'est un militant n'appartenant pas à la mouvance naturienne mais certainement fortement influencé par ce courant qui est à l'origine de la naissance d'une colonie naturienne.
Le 14 juin 1903, Fortuné Henry s'installe dans les bois d'Aiglemont (Ardennes),Fortuné est un militant anarchiste de longue date, frère d'Emile Henry qui fut guillotiné lors de la période des attentats . Après un séjour en prison, Fortuné retourne à Brévannes , chez sa mère, où il se livre à la culture des plantes médicinales . La mort de son frère l'a beaucoup marqué, elle signifie pour lui l'échec des attentats, mais il ne renonce pas pour autant à la propagande par le fait . Les moyens utilisés doivent simplement changer, les "milieux libres" seront les vecteurs de cette nouvelle version de la propagande par le fait . F. Henry ne fait jamais référence aux naturiens, mais le soucis avec lequel, il respecte les grandes lignes du projet de colonie naturienne publié en février 1898, est frappant .Le projet prévoyait ainsi: "Il nous faudrait donc, pour faire cette expérimentation, un terrain boisé, de préférence sur roches et pourvu d'eau...Ce terrain, enclos par nos soins, serait repeuplé d'autant d'animaux : gros et petit bétail, gibier, volailles diverses,etc qu'il en pourrait nourrir . Des abris artificiels seraient construits à leur usage...Notre intention est de nous adonner aussi à l'apiculture sur grande échelle, afin de nous pourvoir, abondamment et sans frais, d'un précieux produit naturel . Si l'eau dont nous disposons nous en facilite le moyen, nous donnerons à la pisciculture toute l'extension possible ( reproduction de poissons, écrevisses, etc.) ...Des abris sommaires seront établis rapidement pour eux (les animaux) et pour nous; et c'est alors, qu'ayant paré au plus urgent, nous pourront entreprendre avant l'hiver, l'édification et l'aménagement de demeures plus confortables "(11).
F. Henry s'attache à mettre en pratique ce programme: la colonie l'Essai , se situe dans une clairière au beau milieu de la forêt des Ardennes sur un promontoire en schiste, dominant la Vallée de la Meuse . Un ruisseau traverse le terrain, gorgé d'eau . Dès qu'il le purent les colons entourèrent le terrain d'un grillage pour se protéger des incursions du gibier . La colonie, en 1904 compte 90 poules, 50 canards, 50 lapins, une vache, un cheval, 6 chèvres, 50 pigeons et des ruches. Les étables sont bien ventilées, le parquet de béton témoigne de l'importance accordée à l'hygiène, les animaux y vivent à l'aise . Un étang est creusé et empli d'eau dans le but de se livrer à la pisciculture, projet d'élevage qui ne sera finalement jamais mené à son terme . Fortuné se confectionne un abri, avec les matériaux disponibles sur le terrain : du gazon, de la terre, des branchages, selon les techniques utilisées par les bûcherons et 1es charbonniers. . Pour se protéger des intempéries, F. Henry revêt une peau tannée.
Il construit ensuite, avec l'aide de nouveaux colons, une demeure plus confortable, pour passer l'hiver. Cette maison aux murs de torchis et au toit de chépois (une graminée locale) correspond parfaitement aux habitations imaginées par les naturiens . Toutefois F. Henry ne va pas jusqu'au bout des théories naturiennes en matière de culture: il défriche une partie de la forêt pour se livrer à la culture et au maraîchage, et, s'il utilise l'engrais naturel pour améliorer le sol, il n'ensemence pas des plantes locales mais des légumes et il retourne le sol.les colons d'Aiglemont
Après avoir considéré depuis le début "que la colonie doit s'édifier lentement au fur et à mesure qu'elle est capable de subvenir d'elle-même à la vie de ses membres", les colons d'Aiglemont impriment une nouvelle orientation à partir de juillet 1904. F. Henry lance un emprunt dans la presse libertaire et, avec les fonds récoltés, entreprend la construction d'une maison en Fibrociment et achète une charrue. Un hectare est mis en culture (betterave, pomme de terre). L'idéal naturien est jeté aux orties . Un nouvel arrivé à la colonie commence à imprimer sa marque : André Mounier, surnommé "l'agronome", possédant une bonne expérience de la terre et une solide formation en matière d'agriculture moderne, c'est à dire industrielle . Avec lui la colonie devient une ferme moderne, sinon modèle .
Les naturiens, il y a un siècle, avaient déjà compris le danger de la destruction des écosystèmes, les causes et les conséquences de l'érosion, le rôle central de l'humus . Pour eux la destruction de la nature ne datait pas de l'industrialisation, ni du capitalisme mais de l'introduction de l'agriculture au néolithique.
Leur projet de société, l'état naturel, correspond à un retour à l'époque des chasseurs-cueilleurs. Ce projet apparaît aujourd'hui complètement chimérique, mais il doit être restitué dans son contexte. Le mythe avait alors une grande place dans l'imaginaire social, c'était l'époque où les militants croyaient à l'arrivée imminente du "Grand Soir"", ouvrant la voie à la société idéale, communiste ou anarchiste. Dans ce cadre, l'état naturel n'était qu'une des variantes des diverses utopies servant à supporter le quotidien et à susciter un ferment à l'activité militante.
"Vivons, aimons, connaissons et protégeons la Nature mais ne la déifions pas, ne l'idolâtrons pas, n'y élevons pas de temples, ne fondons pas un nouveau culte sur les dogmes supprimés par les cerveaux libres, mais luttons pour l'existence des lois naturelles, les seules lois que nous admettions! Et nous serons heureux, tous et toutes; car la vie sera Joie et Bonheur, car la Terre sera peut être un Paradis et l'Enfer social existant sera disparu avec la Civilisation, inepte, ignoble et immonde, qui l'a créé. ! A bas la Civilisation! Vive la Nature!"(12).

 

Notes:

(1) Emile Gravelle, "L'Etat Naturel", février 1898 (repris dans "Invariance").
(2) Emile Gravelle, "Le Naturien", 1/6/1898 ( " Invariance" ) .
(3) Honoré Bigot, "La Nouvelle Humanité",octobre 1895 ( " Invariance " ) .
(4) Emile Gravelle, "Le Naturien", 1/5/1898 ( "Invariance" ) .
(5) Henri Zisly, "La conception du naturisme libertaire" , novembre 1918 ( " Invariance" ) .
(6) Emile Gravelle, "L'Etat Naturel", février 1898 ( " Invariance" ) .
(7) Emile Gravelle, "La Nouvelle Humanité",mars-avril 1897 ( " Invariance " ) .
(8) Henri Zisly, "La conception du naturisme libertaire" , novembre 1918 ( "Invariance" ).
(9) Celui-ci évoluera vers une conception plus éclectique qu'il qualifiera de néo-naturianisme.
(10) Tanguy l'Aminot, "Le Naturien" ( A l'écart).
(11) L'Etat Naturel n°3, février 1898 ("Invariance")
(12) Henri Zisly, "Voyage au beau pays de Naturie", mai 1900 ("Invariance").

Sources:

-"Naturiens, végétaliens, végétariens et crudivégétariens dans le mouvement anarchiste français ( 1895-1938 ), "Invariance" supplément au n°9 série IV, juillet 1993 et janvier 1994 .
-Gaétano Manfrédonia, "Etudes sur le mouvement anarchiste en France (1848-1914)",volume I. "L'individualisme anarchiste en France (1880-1914)".
- René Bianco, "Un siècle de presse anarchiste d'expression française, 1880-l983"".
- "Le Naturien", réimpression intégrale, "A l'Ecart", présentation de Tanguy l'Aminot.

 


A la fin du XIXème siècle, en plein développement du système capitaliste, les naturiens dénoncent la déforestation, le machinisme, la civilisation, la ville. Emergeant de 1' anarchisme, ils s'en démarquent en condamnant la science, idolâtrée par la majorité du mouvement révolutionnaire.

Vers l' état naturel

Les naturiens observent déjà les méfaits de la pollution industrielle: "L'air est empesté par les émanations chimiques, les fumées d'usine... L'eau est empoisonnée par les détritus des villes et la coulée des champs charrie 1'infection" ( 2 ) .Pour eux, "tant que l'Artificiel établi pendant des siècles d'esclavage sera considéré comme base du système de vie, il y aura spoliation, sans parler de la dégradation toujours continue et aggravée de la Nature" ( 3 ) .L'Artificiel est le produit du "Progrès et (de) la Science dont l'un décapite, l'autre empoisonne lentement ou brutalement, (ils) n'ont jamais fait autant de bien à l'humanité qu'ils lui ont fait du mal, puisque le Progrès donne de plus en plus naissance à de nouvelles calamités et à de nouveaux engins meurtriers, soit en machinisme, soit en ustensiles de guerre, on lui adjoint la Science pour l'aider et il faut combattre les deux ensemble"(4). "Ce que réclament les Naturiens, ce sont les conditions naturelles de la Terre, conditions qui assuraient l'abri des êtres et des choses contre les éléments, qui donnaient la nourriture à tous par la production indigène, abondante et variée en chaque région, lesquelles ont été détruites ou tout au moins fortement endommagées au nom d'un Progrès purement nominatif et sous prétexte de Civilisation"(5).
"Les Naturiens désirent le retour de la Terre à l'état Naturel, c'est-à-dire la vie naturelle sans culture, la nature intégrale"(6). L'agriculture est à 1'origine de l'érosion : "la plaine déboisée a été convertie en champs de culture... La culture nécessite le labour, c'est-à-dire la désagrégation de la surface du sol. Lorsque surviennent les pluies ou la fonte des neiges, la terre imbibée se liquéfie et, comme tous les terrains sont en pente, elle s'écoule au ruisseau, à la rivière et au fleuve qui la jette à la mer... Aujourd'hui le sol dépourvu de son manteau de verdure est en contact immédiat avec le grand Foyer, les eaux tombant partout sur les parties nues s'écoulent avec rapidité, les parties humectées sont évaporées instantanément et la végétation grillée dépérit et languit misérablement"(7).L'agriculture a eu également un autre rôle néfaste: "en remuant le sol avec la charrue, le réseau des racines formant feutre a été déchiré, la terre, matière friable, mise à nue"(8).Ainsi, tout le lent travail d'élaboration de 1'humus est mis à mal, "quel ne devait pas être la richesse et 1'épaisseur de cette couche de matière abondant en phosphate et azote, formée par la chute des feuilles pendant des millions d'années. Et comme la surface en était recouverte de plantes de toutes espèces dont les racines s'entremêlaient formant feutre, ce feutre maintenant la terre nourricière, et les pluies de 1'équinoxe, les ondées d'orage et la fonte des neiges pouvaient s'écouler sur le sol sans en emporter une parcelle" (8 ). "A 1'état naturel la terre donnant en toutes régions une production spontanée assez abondante et variée pour que chacun y trouve gratuitement la satisfaction de ses besoins"(7).
Mais l'homme ne sut se satisfaire de la cueillette des plantes indigènes, il s 'ingénia à acclimater, conserver et propager des plantes non-originaires. "Ce fut le début de la culture. L'homme dut entourer de soins spéciaux cette plante étrangère qui, débilitée, eût succombé à 1 'état libre sous la puissante pression de la végétation originaire. Il dut lui préparer un sol particulier, l'abriter, la protéger de toutes façons; en un mot, il lui consacra une part de son temps, c'est-à-dire de son indépendance...(il dut) solliciter le chasseur pour s 'alimenter de viande, il donna une partie de sa récolte en échange. Le mal venait de naître avec la transaction, principe du commerce"(7).
"La civilisation, en contraignant 1 'individu à travailler pour pouvoir manger, commet un abus de pouvoir. Car tout être a le droit de vivre. sans produire, tant qu' il se contente des produits naturels... Dans la nature tous les hommes sont libres et indépendants; la propriété n'existe pas parce qu'on use des .choses telles qu'elles sont sans leur faire subir aucune préparation, ni transformation. . . Seul le retour à naturel amènerait la suppression de 1a propriété"( 9 ) .

Du milieu naturien...

Les naturiens apparaissent en 1894 à Paris, dans le quartier de Montmartre La Butte avec ses moulins, son maquis, ses champs constitue alors un véritable village aux abords de la capitale. Mais 1 'expansion urbaine générée par le développement sauvage du capitalisme produit son oeuvre de destruction de ces îlots de nature aux abord des villes. Il n 'est donc pas surprenant que les naturiens émergent dans ce contexte de résistance d'une campagne, d'une nature face à l'urbanisation.
Le mouvement est lancé à l'initiative d'un peintre et dessinateur anarchiste, Emile Gravelle, qui publie, dès 1894, le journal " L'Etat Naturel" .Un projet est élaboré en vue de faire une démonstration pratique de l'idée naturienne, en établissant une colonie dans le Cantal, mais l'entreprise échoue, faute de terrain et d'argent . La publication de "L'Etat Naturel" crée un mouvement de sympathie, de curiosité. Pendant deux ou trois ans, les naturiens organisent des réunions, des soirées familiales pour vulgariser leurs idées. A côté du groupe montmartrois qui tient ses réunions dans des cafés rue Blanche ou rue Lepic, un deuxième groupe se constitue rue St-Antoine à la Bastille.
Emile Gravelle, qui avait publié "L'Etat Naturel" parvient non sans mal à faire paraître quatre numéros de son journal de 1894 à 1898 et deux numéros d'une feuille satirique intitulée "Le Sauvage", à la fin de 1898.Dans le courant de la même année parait "Le Naturien", feuille de lutte, fondée par Honoré Bigot, un ouvrier. "Le Naturien' n'eut que quatre numéros . Entre-temps, de 1895 à 1898, Zisly et Beaulieu publient "'La Nouvelle Humanité" (20 numéros).
Par la propagande de ces diverses publications, l'idée naturienne se répand en province, en particulier à Bordeaux, Dijon, Le Havre, Limoges, Marseille, .Montpellier, Roubaix, St-Nazaire, Toulon et Tours . A la fin de l898, la propagande se relâche un peu, certains adhérents se trouvent être disséminés par suite de circonstances individuelles mais aussi par lassitude pour quelques-uns.
Des dissensions naissent; un naturien, A Alfred Marné, fait dissidence et crée un nouveau mouvement: le Sauvagisme. Les Sauvagistes organisent quelques réunions d'un caractère amical et privé pour diffuser leur nouvelle conception. Ils lancent un journal, "L'Age d'Or", qui n'a qu'un seul numéro.Ces dissensions semblent avoir eu raison du mouvement naturien qui ne poursuit plus son existence que grâce à l'énergique et infatigable Henri Zisly (10).Celui-ci fait paraître en novembre 1905 le numéro unique de "L'Ordre naturel" et publie à partir d'avril 1907 la revue "La Vie naturelle" qui persiste jusqu'en mai 1927 .
Les conditions objectives pour la persistance d'un mouvement naturien ne sont alors sans doute pas réunies, les dégâts engendrés par le système capitaliste, pas encore suffisamment irréversibles . Le mouvement arrive à une impasse: sur le plan théorique les naturiens ressassent toujours les mêmes idées, sans enrichir leurs conceptions par de nouveaux apports.
Les militants tentent alors de réaliser leurs aspirations dans la vie quotidienne. Quelques-uns essayent de mener dans la nature l'existence du sauvage. Eugène Dufour, par exemple, qui a 23 ans en 1901, s'exile dans les bois, au bord de la mer. En 1902, il est en Nouvelle-Calédonie et en 1912 à Tahiti où il fonde la colonie Natura. C'est aussi à Tahiti que vit un personnage singulier, Ernest Darling, "l'homme nature" auquel Jack London a consacré un chapitre de "La Croisière de Snarck" .
"De passage à Paris en 1901, il (Eugène Dufour) assiste aux réunions des naturiens et participe à leurs publications: il y fait part de son expérience de la vie naturelle et des longues périodes qu'il passe dans les forêts, nu, ne s'alimentant que de fruits et ne buvant que de 1 ' eau" (11 ) .
Dès l'origine du mouvement, les naturiens avaient nourri l'espoir de créer une colonie mais le projet n'avait pu se concrétiser. En février 1898, "L'Etat Naturel" publie un appel pour un projet de colonie naturienne en France. Cet appel, resté apparemment sans écho, opère en fait une lente maturation dans l'esprit des militants. L'idée de créer des colonies anarchistes, des milieux libres, est alors dans l'air du temps. Le mouvement favorable à la création de ces milieux dépasse largement les naturiens, pour englober toute une partie des anarchistes individualistes et même certains anarchistes-communistes. En 1902, le projet prend forme; le milieu libre Vaux (Aisne) est créé par huit colons dont le naturien Beylie. Celui-ci ne réussit guère imprimer une orientation naturienne à cette expérience qui n'a qu'un lointain rapport avec les idées émises par le projet de colonie naturienne.

...A la colonie naturienneFortuné Henry à Aiglemont

Paradoxalement, c'est un militant n'appartenant pas à la mouvance naturienne mais certainement fortement influencé par ce courant qui est à l'origine de la naissance d'une colonie naturienne.
Le 14 juin 1903, Fortuné Henry s'installe dans les bois d'Aiglemont (Ardennes),Fortuné est un militant anarchiste de longue date, frère d'Emile Henry qui fut guillotiné lors de la période des attentats . Après un séjour en prison, Fortuné retourne à Brévannes , chez sa mère, où il se livre à la culture des plantes médicinales . La mort de son frère l'a beaucoup marqué, elle signifie pour lui l'échec des attentats, mais il ne renonce pas pour autant à la propagande par le fait . Les moyens utilisés doivent simplement changer, les "milieux libres" seront les vecteurs de cette nouvelle version de la propagande par le fait . F. Henry ne fait jamais référence aux naturiens, mais le soucis avec lequel, il respecte les grandes lignes du projet de colonie naturienne publié en février 1898, est frappant .Le projet prévoyait ainsi: "Il nous faudrait donc, pour faire cette expérimentation, un terrain boisé, de préférence sur roches et pourvu d'eau...Ce terrain, enclos par nos soins, serait repeuplé d'autant d'animaux : gros et petit bétail, gibier, volailles diverses,etc qu'il en pourrait nourrir . Des abris artificiels seraient construits à leur usage...Notre intention est de nous adonner aussi à l'apiculture sur grande échelle, afin de nous pourvoir, abondamment et sans frais, d'un précieux produit naturel . Si l'eau dont nous disposons nous en facilite le moyen, nous donnerons à la pisciculture toute l'extension possible ( reproduction de poissons, écrevisses, etc.) ...Des abris sommaires seront établis rapidement pour eux (les animaux) et pour nous; et c'est alors, qu'ayant paré au plus urgent, nous pourront entreprendre avant l'hiver, l'édification et l'aménagement de demeures plus confortables "(11).
F. Henry s'attache à mettre en pratique ce programme: la colonie l'Essai , se situe dans une clairière au beau milieu de la forêt des Ardennes sur un promontoire en schiste, dominant la Vallée de la Meuse . Un ruisseau traverse le terrain, gorgé d'eau . Dès qu'il le purent les colons entourèrent le terrain d'un grillage pour se protéger des incursions du gibier . La colonie, en 1904 compte 90 poules, 50 canards, 50 lapins, une vache, un cheval, 6 chèvres, 50 pigeons et des ruches. Les étables sont bien ventilées, le parquet de béton témoigne de l'importance accordée à l'hygiène, les animaux y vivent à l'aise . Un étang est creusé et empli d'eau dans le but de se livrer à la pisciculture, projet d'élevage qui ne sera finalement jamais mené à son terme . Fortuné se confectionne un abri, avec les matériaux disponibles sur le terrain : du gazon, de la terre, des branchages, selon les techniques utilisées par les bûcherons et 1es charbonniers. . Pour se protéger des intempéries, F. Henry revêt une peau tannée.
Il construit ensuite, avec l'aide de nouveaux colons, une demeure plus confortable, pour passer l'hiver. Cette maison aux murs de torchis et au toit de chépois (une graminée locale) correspond parfaitement aux habitations imaginées par les naturiens . Toutefois F. Henry ne va pas jusqu'au bout des théories naturiennes en matière de culture: il défriche une partie de la forêt pour se livrer à la culture et au maraîchage, et, s'il utilise l'engrais naturel pour améliorer le sol, il n'ensemence pas des plantes locales mais des légumes et il retourne le sol.les colons d'Aiglemont
Après avoir considéré depuis le début "que la colonie doit s'édifier lentement au fur et à mesure qu'elle est capable de subvenir d'elle-même à la vie de ses membres", les colons d'Aiglemont impriment une nouvelle orientation à partir de juillet 1904. F. Henry lance un emprunt dans la presse libertaire et, avec les fonds récoltés, entreprend la construction d'une maison en Fibrociment et achète une charrue. Un hectare est mis en culture (betterave, pomme de terre). L'idéal naturien est jeté aux orties . Un nouvel arrivé à la colonie commence à imprimer sa marque : André Mounier, surnommé "l'agronome", possédant une bonne expérience de la terre et une solide formation en matière d'agriculture moderne, c'est à dire industrielle . Avec lui la colonie devient une ferme moderne, sinon modèle .
Les naturiens, il y a un siècle, avaient déjà compris le danger de la destruction des écosystèmes, les causes et les conséquences de l'érosion, le rôle central de l'humus . Pour eux la destruction de la nature ne datait pas de l'industrialisation, ni du capitalisme mais de l'introduction de l'agriculture au néolithique.
Leur projet de société, l'état naturel, correspond à un retour à l'époque des chasseurs-cueilleurs. Ce projet apparaît aujourd'hui complètement chimérique, mais il doit être restitué dans son contexte. Le mythe avait alors une grande place dans l'imaginaire social, c'était l'époque où les militants croyaient à l'arrivée imminente du "Grand Soir"", ouvrant la voie à la société idéale, communiste ou anarchiste. Dans ce cadre, l'état naturel n'était qu'une des variantes des diverses utopies servant à supporter le quotidien et à susciter un ferment à l'activité militante.
"Vivons, aimons, connaissons et protégeons la Nature mais ne la déifions pas, ne l'idolâtrons pas, n'y élevons pas de temples, ne fondons pas un nouveau culte sur les dogmes supprimés par les cerveaux libres, mais luttons pour l'existence des lois naturelles, les seules lois que nous admettions! Et nous serons heureux, tous et toutes; car la vie sera Joie et Bonheur, car la Terre sera peut être un Paradis et l'Enfer social existant sera disparu avec la Civilisation, inepte, ignoble et immonde, qui l'a créé. ! A bas la Civilisation! Vive la Nature!"(12).

 

Notes:

(1) Emile Gravelle, "L'Etat Naturel", février 1898 (repris dans "Invariance").
(2) Emile Gravelle, "Le Naturien", 1/6/1898 ( " Invariance" ) .
(3) Honoré Bigot, "La Nouvelle Humanité",octobre 1895 ( " Invariance " ) .
(4) Emile Gravelle, "Le Naturien", 1/5/1898 ( "Invariance" ) .
(5) Henri Zisly, "La conception du naturisme libertaire" , novembre 1918 ( " Invariance" ) .
(6) Emile Gravelle, "L'Etat Naturel", février 1898 ( " Invariance" ) .
(7) Emile Gravelle, "La Nouvelle Humanité",mars-avril 1897 ( " Invariance " ) .
(8) Henri Zisly, "La conception du naturisme libertaire" , novembre 1918 ( "Invariance" ).
(9) Celui-ci évoluera vers une conception plus éclectique qu'il qualifiera de néo-naturianisme.
(10) Tanguy l'Aminot, "Le Naturien" ( A l'écart).
(11) L'Etat Naturel n°3, février 1898 ("Invariance")
(12) Henri Zisly, "Voyage au beau pays de Naturie", mai 1900 ("Invariance").

Sources:

-"Naturiens, végétaliens, végétariens et crudivégétariens dans le mouvement anarchiste français ( 1895-1938 ), "Invariance" supplément au n°9 série IV, juillet 1993 et janvier 1994 .
-Gaétano Manfrédonia, "Etudes sur le mouvement anarchiste en France (1848-1914)",volume I. "L'individualisme anarchiste en France (1880-1914)".
- René Bianco, "Un siècle de presse anarchiste d'expression française, 1880-l983"".
- "Le Naturien", réimpression intégrale, "A l'Ecart", présentation de Tanguy l'Aminot.

 

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