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La crise actuelle nous a amenés à écrire Crise financière et capital fictif (L'Harmattan, 2008), mais la crise ne fait pas que subir l'analyse, elle rétroagit sur la critique en dévoilant ses propres faiblesses d'analyse comme de conceptualisation. Il nous faut donc préciser certains points.
2 Nous sommes partis de Marx mais en essayant de nous appuyer sur ce qui, chez lui, relève davantage d'une conception dynamique1 de l'analyse du capitalisme que d'une conception archéologique de celui-ci2. C'est aussi pour cela que tout en continuant un éclaircissement des « catégories » que nous utilisons, nous avons voulu les confronter à un mouvement historique de longue durée alors que l'analyse de Marx reste centrée sur la période, historiquement courte du développement industriel du capitalisme.
3 Jusqu'au 1er millénaire avant notre ère, environ, le désencastrement3 de l'économie et l'institution du marché n'existent pas dans les sociétés humaines. De l'Antiquité jusqu'au Moyen Âge, le travail n'est encore qu'un service lié à un statut et à une condition sociale souvent inférieure. L'économie domestique est un art de la dépense en vue de la satisfaction de besoins particuliers et concrets.
4 L'économie s'est autonomisée de l'activité domestique dont elle n'était donc qu'un moment (oikonomos signifie administration de la maison) à partir d'un double mouvement d'abstraction de la socialité immédiate et de séparation des différentes activités qui posent les fondements du travail, des échanges en dehors de leur cadre symbolique, de la propriété. Tout cela s'effectue au cours d'un processus qui voit les « fruits » se transformer en produits qui ne tombent pas d'une corne d'abondance mais constituent le résultat d'un effort (le travail), lui-même séparé de la jouissance par l'existence de la propriété privée. L'institution de cette dernière a un caractère juridique et politique qui implique sa légitimation par l'intervention d'un État qui va ensuite trouver dans l'accumulation de surplus de richesses la base matérielle à l'exercice de sa puissance. Mais ces richesses ne sont pas utilisées comme base d'accumulation de capital, ce qui supposerait la transformation préalable des produits en marchandises, condition pour que l'argent devienne capital. Il ne s'agit encore que de consommation somptuaire ou de thésaurisation. L'accroissement de richesses fut rendu possible dans les États-empires mésopotamiens des xe-viiie siècles (notamment en Lydie) par le développement du commerce maritime4 et par l'assujettissement d'une classe d'êtres humains, les esclaves, aux tâches que cette accumulation nécessitait.
5 Cette première opérationalisation de la valeur a été élargie et intensifiée par les Cités-États grecques. Mais un tel mouvement d'autonomisation et d'abstraïsation de la valeur qui tendait vers la formation d'un capital argent, menaçait la cohésion de la communauté encore fondée sur l'économie domestique dans laquelle n'existait que « des valeurs » concrètes. Il convient alors pour la Cité de contrôler ce capital-argent, de ne pas laisser libre cours à la valorisation de l'argent. D'où le compromis politique élaboré par Aristote dans sa chrématistique : l'administration de la communauté peut utiliser l'argent pour assurer ses échanges vitaux et sa continuité, mais l'accumulation de l'argent pour l'argent (l'usure, le profit financier) est condamnable car elle crée un déséquilibre social dans la Cité, elle menace l'être ensemble des citoyens. L'économie ne doit pas dominer la politique, l'éthique et la philosophie. Cette idée sera reprise par Thomas d'Aquin au Moyen Âge, pour qui le profit du marchand au long cours est justifié par le risque encouru par le marchand et en raison de l'utilité communautaire de son commerce qui rend accessible des biens exotiques.
6 C'est quand le système d'échange va se développer et s'étendre géographiquement à la suite d'une plus grande production de surplus pour le marché5 (les produits deviennent marchandises) que la valeur va apparaître comme une représentation de la commensurabilité de ce qui est échangé et de la richesse en général. Mais on ne peut encore parler d'un dédoublement de la valeur en une valeur d'usage et une valeur d'échange car cette dernière ne peut vraiment exister en dehors d'une possibilité de reproductibilité à une assez grande échelle des biens produits. Son expression monétaire est donc très fluctuante puisque la loi de l'offre et de la demande ne joue pas un rôle d'équilibre. Il n'y a pas encore d'opposition entre valeur et richesse matérielle. Le prix permet seulement une projection de la valeur hors de la valeur d'usage, dans un système marchand qui n'est pas encore capitaliste, même si la valeur y circule et que le capital peut s'y accumuler. La circulation s'y effectue encore d'une manière autonome par rapport au procès de production. D'ailleurs, ce procès de production ne met en jeu qu'un capital fixe peu important. En effet, le capital est conquête du monde et domination, source de puissance pour le souverain et ses proches avant d'être rapport d'exploitation dans la sphère productive. La productivité du travail est encore faible et les capitaux qui s'y aventurent perdent du temps et de l'argent par rapport à d'autres sources de profit et particulièrement par rapport aux opportunités qui se présentent dans la sphère de la circulation.
7 Ce n'est que progressivement qu'une couche de petits commerçants et artisans, laboureurs enrichis va dynamiser l'industrie rurale d'abord locale puis nationale, puis, à défaut de pouvoir accéder aux surprofits du grand commerce, elle va investir dans la révolution industrielle6.
8 Pour la France, Duby date le début de ce processus vers le xiiie siècle. Ce n'est pas que dans les autres régions il n'y ait pas eu d'accumulation matérielle des richesses, mais ces aires ne se sont pas affranchies des contrôles étatiques et religieux ni de la fonction première de la monnaie. Il y a blocage tant que le marchand est confiné dans son rôle peu prestigieux d'intermédiaire entre aristocratie et paysannerie.
9 À cette époque, en Occident, le sens du mot « capital » désigne soit un stock de marchandises ou d'argent portant intérêt, soit il s'agit de capital-argent. Ce n'est que dans la seconde moitié du xviiie siècle que le capital devient argent productif (Turgot et les physiocrates) puis au xixe siècle, argent-moyen de production (Marx).
10 Ce n'est qu'à la fin du xviiie siècle que les économistes classiques et Marx lui-même, en recherchant l'origine de la richesse, en viendront à bâtir un paradigme de la valeur qui ouvrira la voie à une dichotomie entre valeur et richesse. La théorie de la monnaie-voile des économistes classiques, la dialectique de l'essence et de l'apparence et conséquemment la conception du fétichisme chez Marx, peuvent alors se donner libre cours. Au lieu de voir la valeur comme une représentation de la puissance des souverains d'abord, des agents économiques porteurs de capital-argent ensuite, ils vont en faire l'essence de la richesse sociale d'une nation et lui chercher une substance, le travail, à travers la théorie de la valeur-travail de Ricardo. Marx dans la Contribution à la critique de l'économie politique (1859)7, va reprendre la vision bourgeoise du temps comme ressource (« le temps c'est de l'argent ») et en faire un instrument de mesure de la valeur. Une valeur qui ne peut être fonction que d'un temps objectif : ce sera le temps de travail. Cela empoisonnera pour plus d'un siècle les discussions autour de la transformation des valeurs en prix de production à partir du moment où la valeur va être définie comme une catégorie historiquement spécifique (une « richesse sociale ») du capitalisme à distinguer donc d'une « richesse réelle » qui serait, elle, transhistorique. Comme si la richesse « réelle » pouvait être autre chose qu'une richesse spécifiée historiquement par des rapports sociaux spécifiques !
11 Pourtant, ce qui était le plus important dans cette affirmation d'une dichotomie entre valeur et richesse, à savoir le fait que les deux notions tendent à toujours plus s'opposer, n'a guère été repris par les épigones marxistes8. Ils ont préféré se reporter sur la contradiction soi-disant fondamentale entre développement des forces productives et étroitesse des rapports de production (finalement une simple question de changement de propriété) plutôt que sur les effets de crise portée par un accroissement de la richesse correspondant à une « évanescence de la valeur9 ».
12 La valeur n'est donc pas un sujet, contrairement à certaines expressions que nous avons souvent employées, telles que : « le mouvement de la valeur ». Tout au plus cette formulation pouvait-elle rendre compte du fait que les échanges changeaient de nature quand on passait des échanges marchands non capitalistes aux échanges marchands capitalistes. Que dans le mode de production capitaliste, ce n'était plus les hommes qui échangeaient entre eux au travers des biens et services qui leur étaient nécessaires (la valeur d'usage domine dans des rapports d'échange qui restent encore des rapports de « services » minutieusement réglés par les organisations corporatives et qui restent assignés au « juste prix »), mais des marchandises qui s'échangeaient entre elles à travers la médiation des individus producteurs et consommateurs (la valeur d'échange devient dominante à partir du moment où les biens et les personnes revêtent un caractère abstrait ou impersonnel). À l'universalité des produits va correspondre l'institution du marché, à l'universalité du travail va correspondre un « marché » du travail etc.
13 La valeur n'est pas non plus l'enveloppe d'une substance comme le pensait Marx pour qui la valeur suppose l'existence de sa substance : le travail10. Or, dans les sociétés pré-capitalistes, il n'existerait qu'un travail effectif ou immédiat ou encore concret. Donc, Marx, en bon hégélien, va dire que la valeur existe déjà parce qu'il y a des proportions de temps et de richesse, mais qu'elle n'existe pas encore parce qu'il n'y a que du travail effectif11. En fait, le capital n'est pas encore un rapport social de dépendance réciproque entre les classes ; par exemple, le serf n'a pas besoin d'une classe dominante pour travailler. Il n'est pas libre et il travaille sur une terre dont il n'est pas propriétaire, mais avec ses propres moyens de travail rudimentaires. Ce n'est plus la même chose dans le système du salariat dans lequel chaque classe devient dépendante de l'autre et cela se renforce dès que la manufacture et sa centralisation du capital fixe (machines, locaux) remplace le travail en atelier ou à domicile. « Le capital n'est pas un objet, mais un rapport social de production déterminé ; ce rapport est lié à une certaine structure sociale historiquement déterminée […]. Le capital […] ce sont les moyens de production convertis en capital mais qui, en soi, ne sont pas plus du capital que l'or ou l'argent métal en soi - ne sont de l'argent au sens économique. Le capital, ce sont les moyens de production monopolisés par une partie déterminée de la société ; les produits matérialisés et les conditions d'activité de la force de travail vivante en face de cette force de travail et qui, du fait de cette opposition, sont personnifiés dans le capital12 ». Le capital est donc une totalité sociale qui est à distinguer des pôles qui le constituent, le pôle travail d'un côté et le pôle capital de l'autre dans lequel il se fait substance13 sous la forme de la machine, des immobilisations
14 C'est l'utilisation par Marx d'une affirmation et de son contraire qui fera dire à Castoriadis que la pensée de Marx est remplie d'antinomies14 sous couvert d'une logique de la contradiction, et sa théorie de la valeur, une métaphysique. Marx a certes cherché à dépasser ces difficultés logiques dans une vision du communisme comme abolition de la valeur, mais nombre de marxistes ont vu dans le socialisme le plein essor de cette même valeur dans sa forme de valeur-travail. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le capital s'est montré moins métaphysique et plus pragmatique. En imposant comme référence les prix de production (c'est-à-dire, pour Marx, une forme phénoménale qui se manifesterait en surface cachant ainsi la réalité profonde), il domine la valeur (qui est, pour Marx, l'essence du procès capitaliste) et il en est même la source. Ainsi, le prix permet de valoriser même ce qui n'a pas de valeur parce que pas produit par l'activité des hommes ou alors parce que resté à l'extérieur des activités marchandes. Tout est alors capitalisable, même ce qui n'est pas produit, même ce qui n'est pas de l'ordre de la production.
15 Le slogan alternatif « Le monde n'est pas une marchandise » a eu un grand retentissement parce qu'il rend justement compte de ce processus et qu'il s'y oppose, même s'il le fait de manière élémentaire. En effet, cette contestation politique de la marchandisation co-existe avec une absence de critique pratique de la monétarisation des rapports sociaux.
16 Le dispositif monétaire est plus qu'un simple rapport marchand contractualisé. Il instaure l'argent dans son rôle social, celui de lien social au sein d'un processus d'individualisation15. Le règne de l'argent apparaît comme un règne sans maître dont les règles ont été intériorisées à travers le processus de démocratisation et la recherche de « l'égalité des conditions » (Tocqueville). Le développement de la monnaie moderne réduit la distance entre statut social d'origine et capacité d'accès aux biens. Avec le marché et la monnaie, on peut croire que n'importe qui vaut n'importe qui.
17 Il n'y a que lorsque l'argent ne circule plus ou mal que sa domination réapparaît sous une forme visible. C'est ce qui se passe aujourd'hui où des pans entiers d'activités ne semblent plus irrigués (faillites en chaîne surtout dans le tissu des pme, baisse des investissements et surendettement des ménages dus à des politiques de hausse des taux d'intérêt).
18 On peut appliquer ce schéma à la notion de force de travail. Ce que vend le salarié, ce n'est pas une marchandise (Marx dit souvent dans le livre I du Capital que la force de travail est une « non marchandise » qui se transforme, dans le procès de production capitaliste en « marchandise fictive »), mais sa soumission personnelle pendant la journée de travail, donc son temps de travail. De même, ce qu'achète le capitaliste, c'est un droit de commandement. C'est une réalité qui a été bien vue par les opéraïstes italiens mais qui a été complètement négligée par les analyses qui, s'inspirant de Postone, mettent l'accent sur les « abstractions réelles » (la valeur, le travail abstrait). Pourtant, c'est cette prise en compte qui peut expliquer que perdurent les conflits sociaux du travail en dehors d'un véritable antagonisme de classe.
19 Ce qui devient essentiel ce ne sont pas les concepts de survaleur et d'exploitation, mais une
domination et une contrainte de nature monétaire liée au rapport salarial comme élément clé des rapports sociaux. Or ce rapport salarial n'est pas le fruit d'un rapport privé entre
patrons et salariés. Le capital ne peut être pensé sans l'État et la question de la puissance. Faute de cela, la critique ne sait plus quoi faire d'une puissance qui ne relève pas
strictement de l'économie16 et se laisse aller à des facilités en qualifiant l'État de
« policier » ou de simple « ministère de l'intérieur ».lire la suite là
envoie ci dessousd'une militante rencontrée au rassemblement des indigné-E-s de valennce
Lundi 11 avril, France Inter reçoit, dans sa matinale, Christine Lagarde. Il s'agit d'un entretien suivi, comme à l'accoutumée, de questions d'auditeurs. Une retraitée expose : elle essaie de vivre avec 800 euros par mois et en réalité, sans les fortes privations qu'elle s'inflige, cette somme ne lui permettrait de vivre que quinze jours. Réponse de la ministre :
« Le gouvernement a tout a fait conscience de votre problème et c'est pour cela qu'il a décidé d'augmenter de 2% les pensions de minimum vieillesse. »
En fait, le gouvernement a augmenté le minimum vieillesse de 4,7% et les pensions, effectivement, de 2%. Notre retraitée va donc percevoir 16 euros de plus par mois. De quoi se plaindrait-elle ?
Le meilleur de l'entretien est à venir. Un autre auditeur s'inquiète de la capacité de l'Europe à continuer de venir en aide aux pays débiteurs en difficulté : Grèce, Irlande, demain Portugal, et ensuite ? Réponse (résumée) de la ministre : pas d'inquiétude ! L'Union européenne dispose d'un fonds de soutien de 500 milliards d'euros. Elle a de quoi aider. On en a encore sous le pied !
La petit dame à 800 euros n'écoutait peut-être plus la radio. Si elle l'écoutait, elle a dû être sidérée.
Christine Lagarde n'est pas en cause elle-même. Elle participe simplement d'un monde séparé par un vide effectivement « sidéral » de celui, réel, de millions de Français.
Quels discours a, en effet, entendu cette brave dame à 800 euros depuis trois ans ?
En 2008 puis 2009, notre chef de l'Etat lui a exposé que, pour éviter la récession, il injectait des dizaines de milliards dans notre économie ; vers la même époque, il lui a aussi expliqué qu'il était contraint d'avancer aux banques des dizaines d'autres milliards, pour éviter leurs faillites, tout en critiquant vivement, par ailleurs, leur gestion déplorable qui avait conduit à cette situation.
Il n'y a eu, en France du moins, aucune subvention aux banques : celles-ci ont remboursé les avances et versé des intérêts ; mais entre-temps, les démagogues d'extrême droite et gauche se sont époumonés à répéter qu'il y avait « de l'argent pour les cadeaux aux banques et rien pour les pauvres ».
Quand arrivent les résultats 2010, la même dame, puisqu'elle écoute France Inter, entend énumérer les résultats faramineux des banques, dont certaines étaient proches de l'agonie deux ans plus tôt :
7,8 milliards pour BNP-Paribas ;
3,6 milliards pour le Crédit Agricole ;
3,2 milliards d'euros pour la Société Générale presque « ruinée » deux ans plus tôt par l'horrible Kerviel..
mercredi 8 mai de 16h à 18h
lecture collective de la revue subversion
café théet biscuit
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