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La tyrannie la plus redoutable n'est pas celle qui prend figure d'arbitraire, c'est celle qui nous vient couverte du masque de la légalité." Albert Libertad

le blog du laboratoire anarchiste

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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 11:45

Nous publions cette article paru dans la revue réfraction écrit par Eduardo Colombo. bonne lecture

 C’est une erreur très répandue dans le peuple que celle qui identifie Faust le magicien et Faust l’inventeur de l’imprimerie, erreur bien expressive et qui renferme un sens profond ; le peuple a identifié ces deux personnages, parce qu’il sentait confusément que la direction intellectuelle, dont les magiciens étaient le symbole, avait trouvé dans l’imprimerie son plus terrible instrument de propagande. Cette direction intellectuelle n’est autre chose que la pensée même dans son opposition à l’aveugle credo du Moyen Âge, à cette foi qui tremblait devant toutes les autorités du ciel et de la terre, à cette foi qui comptait sur les dédommagements de là-haut en échange des privations d’ici-bas, à cette foi du charbonnier enfin, telle que la commandait l’Église. Faust commence à penser ; sa raison impie se révolte contre la sainte croyance de ses pères. » Henri Heine, « La légende de Faust ». De l’Allemagne. Paris, 1998, p. 364 [1]

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Prélude

« Sa raison impie se révolte contre la sainte croyance de ses pères. » La légende de Faust pourrait exemplifier cette sortie du Moyen Âge qui permit aux Temps modernes de se penser comme l’âge de la raison. Dans le sillage de la sécularisation se développera la critique de toutes les formes de l’autorité. La longue servitude, la contrainte soupçonneuse, la discipline imposée par les normes d’une Église ont fait naître dans les esprits une « curiosité sans scrupules » [2], et le libre examen ne pouvait que contester les traditions ou les nier toutes : « à l’hérésie avait succédé l’incrédulité » [3]. C’est alors que la « modernité » se met en scène. La liberté ombrageuse de l’anarchisme y trouvera ses marques.

Le mythe faustien se construit dans la deuxième moitié du XVIe siècle, à une époque encore effrayée par l’audace de la pensée. Le docteur Faust, rebelle à Dieu, renonce à la béatitude éternelle et se lie à Satan et à ses pompes terrestres. L’invention de l’imprimerie typo- graphique donne une formidable impulsion à la propagation des idées nouvelles, elle popularise le savoir, de sorte qu’elle peut encore être vue par le siècle finissant comme un instrument du diable dans la lutte engagée entre la religion et la science, l’autorité et l’opinion, la foi et la raison [4]. L’histoire originelle de Faust (Johann Spies, 1587, et le Faust de Marlowe, 1588) condamne « l’infamie du désir de savoir prêt à tout », et pourtant, quelques années plus tard (1592), Giordano Bruno sera dans les fers de l’Inquisition, et Galilée ne tardera pas à être condamné à son tour. En poursuivant sa propre impulsion, « le processus de la connaissance a lui-même surpassé tout ce qui pouvait rendre la magie tentante » [5]. La périodisation de l’histoire ne peut pas échapper à un découpage chronologique, plus ou moins arbitraire, dépen- dant des théories (ou des intentions) latentes ou refoulées, surtout si la périodisation se veut normative ou centrée sur des valeurs à comparer, et même si elle se prétend seulement descriptive.

Les érudits humanistes des XVIe et XVIIe siècles ont construit une histoire divisée en trois périodes : l’Antiquité, le Moyen Âge et les Temps modernes. Le Moyen Âge débute avec la fin de l’empire d’Occident en 476, quand Romulus Augustus renvoie les insignes impériaux à Constantinople, et prend sa fin dans la seconde moitié du XVe siècle avec l’invention de l’imprimerie (1468), la prise de Constantinople (1453) et la découverte de l’Amérique (1492), qui signent le commencement des Temps Modernes. Mais il y a eu des réajus- tements ; par exemple, l’enseignement universitaire du XIXe siècle ajouta la période contemporaine dont l’origine serait la Révolution française. Aupa- ravant, la culture humaniste, dès les premiers pas de la « modernité », avait déjà ressenti le besoin d’introduire la Renaissance pour donner à l’essor de la raison une forme de continuité après la longue éclipse du Moyen Âge.

La « modernité » trouva un certain avantage à imaginer avant elle – ce qui n’exigea pas un grand effort – une période de superstition, d’intolérance religieuse, de despotisme militaire, et à faire ainsi du Moyen Âge un Temps de Ténèbres (Dark Ages), d’obscurités des esprits, entièrement défini par une Raison prostrée aux pieds de la divinité. « À peine quelques éclairs de talents… peuvent percer à travers cette nuit profonde. » [6] Elle ressentit aussi la nécessité d’unifier dans le négatif les mondes religieux, politique et social7, pour affirmer l’autonomie d’une sphère propre à l’action humaine, un espace politique.

Et, pour faire comprendre la sécula- risation croissante il lui fallait la projeter, afin de faire ressortir le contraste, sur ce qui avait signifié un jour l’attente du Salut, la peur de l’enfer, le jugement de Dieu. Il fallait désormais dire à l’Homme : « toi, aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement… qui te permettra de définir ta nature » [7]. En passant d’une période à une autre, nous voyons se profiler une histoire de dates et d’événements à côté de changements culturels, qui portent en eux l’exigence d’une interprétation, d’une reconnaissance de « l’esprit du temps », d’une valorisation positive ou négative des formes symboliques nouvelles, des comportements, des croyances, des institutions.

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[1] Il semble que le mythe repose sur la vie d’un certain Johann Georg Sabellicus (ca1480-1540), surnommé Maître ou Docteur Faust (« poing fermé »), un alchimiste allemand du Wurtemberg. Arrêté et jugé pour sorcellerie, Faust fut exécuté en place publique à Staufen en Brisgau en 1540. Un écrit rapportant ses « péchés » fut traduit en anglais en 1593, et tomba entre les mains de Christopher Marlowe. Étudiée par Johann Wolfgang von Goethe, la tragédie de « Faust » est venue éclipser le Faust historique. On a pu imaginer que Faust n’est autre que Johann Fust de Mayence, un associé de Gutenberg, inventeur de l’imprimerie typographique, dont la vie aurait été défigurée par les contes populaires.

[2] Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal. § 188. Gallimard, 1971

[3] Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la révolution. Tome II. Gallimard, 1952, p. 202.

[4] Henri Heine, op. cit., p. 365.

[5] Hans Blumenberg, La légitimé des Temps modernes. Gallimard, 1999. Cf. Chapitre X : « Justification de la curiosité comme préparation à l’Aufklärung ».

[6] Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain [1793]. Flammarion, 1988. – Sixième époque – p. 163.

[7] Pour une interprétation positive des liens sociaux au Moyen Âge, cf. Pierre Kropotkine, L’Entraide, un facteur de l’évolution, chapitre VI : « L’entraide dans la cité du Moyen Âge ». Stock, 1906.

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