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La tyrannie la plus redoutable n'est pas celle qui prend figure d'arbitraire, c'est celle qui nous vient couverte du masque de la légalité." Albert Libertad

le blog du laboratoire anarchiste

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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 20:58

 

De novembre 2010 à janvier 2011 , il n'ya jamais eu un quelqonque bilan et perspective  de novembre 2010 sur  la Drome, des milliers de personnes dans la rue, les divisions continuent inexorablement ( les petites chapelles  gauchistes se recobnstituent . Pour celà on présente ce texte trouvé sur le site :http://www.magmaweb.fr/spip/spip.php?article436. Il n'y qu'a voir la vitesse de reconquête idéologique entrepris par l'équipe éducative du  SAO de valence. ( libre parole devant RCF place st jean le 15 février)

Le texte qui suit ne dit fondamentalement rien de nouveau : les faits comme leurs interprétations présen­tés ici sont connus. Nous nous tenons à ce qui nous semble être la lucidité, qui est encore la meilleure arme contre les illusions, l’impuissance, le désespoir. Pas plus nous ne visons l’objectivité ou l’exhaustivité : nous tentons de présenter ce qui nous paraît significatif, non au regard d’une humeur ou d’une quelconque science, mais en fonction d’un projet historique dans lequel nous nous re­connaissons, l’instauration par le peuple d’une démo­cratie radicale – ou di­recte ; une société où l’ordre ne serait plus imposé par une minorité dirigeante au nom d’une autorité extérieure, séparée et inaccessible – Dieu(x), Traditions, Nature, Lois de l’Histoire ou du Mar­ché – mais où la liberté et la justice sont reconnues comme des questions toujours ouvertes et dont nous sommes tous directement responsables en tant que femmes et hommes dignes, libres et égaux (car c’est seule­ment à ce prix que nous le sommes effectivement). C’est de là que nous interrogeons le sens du mouve­ment d’octobre autant que de la société qui l’a pro­duit. Ce sens n’est prédonné par rien ni par personne ; il ne dépend que de ce que les gens feront dans l’ave­nir. Nous parlons donc, autant que nous le pouvons, dans la perspective d’une autonomie indivi­duelle et collec­tive. Nous nous adressons donc en tant qu’égaux à des hommes capables de faire leur his­toire, comme ils l’ont déjà faite dans le passé, et comme ils continuent de la faire, le sachant ou non. Enfin, ce n’est donc pas un bilan au sens propre : il aurait fallu pour cela un ob­jet circonscrit, des critères admis, des objectifs clairs et des perspect­ives tracées. Mais c’est tout cela même qui fait question, au moins pour nous, au sein de ce qu’on ap­pelle « le » mouvement social contemporain.

***

Commençons par la surprise qui saisirait un ob­servateur naïf du mouvement d’octobre 2010 :

- ce mou­vement était prévu depuis des mois, mais il n’a été préparé ni par les militants syndicaux de la base, ni par les autres milieux ;

- la situation sociale a rarement été aussi catas­trophique, l’avenir aussi sombre, et les élites discré­ditées mais les déborde­ments ont été plus que margi­naux ;

- les manifestations ont été très sui­vies, mais les grèves ont été globale­ment très faibles et peu éten­dues malgré quelques secteurs très locali­sés et très déterminés ;

- le mou­vement très syndical a été chapeauté par une exceptionnelle « unité » des grandes centrales mais s’est conclu par une cuisante défaite, qui ne semble pas les désavouer, bien au contraire ;

- enfin cette déroute exemplaire ne semble avoir finalement désespéré personne...

A la fois cause et conséquence de tout cela, un très fort sentiment de répétition, de déjà-vu, a par­couru les cortèges, les assemblées, les discussions de ce mois d’octobre. Il devient évident aux yeux de tous que ce que les « mouvements sociaux » d’il y a quinze ans pouvaient avoir de « nou­veau » ou de sub­versif s’est évaporé ou est devenu un rouage rou­tinier. L’altermondia­lisme qui a pu un temps bercer ces es­poirs s’est avéré n’être finalement qu’un regain de vo­lontarisme qui se nour­rissait en partie de la dis­parition du repoussoir que constituait l’empire sovié­tique. Même victo­rieux comme en 2006, les « mou­vements sociaux » ne semblent plus aujour­d’hui des­siner une alternative à quelque niveau que ce soit. Il s’en dégage alors comme un sentiment d’impuis­sance à seule­ment endiguer, à grand peine, de temps en temps, et par des soubre­sauts laborieux, l’acharne­ment de l’oligarchie à dé­coudre ce que des siècles de luttes étaient parven­u à établir contre tous les pou­voirs. Celui d’oc­tobre n’ayant porté aucun es­poir sé­rieux, c’est tout natu­rellement que l’on se ré­jouit qu’il ait seulement existé...

Les syndicats

Difficile, ici, de ne pas évoquer les responsabili­tés, certes limitées mais massives et dans tous les cas lamentables, des acteurs princi­paux, les syndi­cats.

Comme tous les « mouve­ments-veto » de ce type, la ligne officielle est toujours strictement dé­fensive. Il s’agit avant tout de demander un statu quo et de pro­poser la société telle qu’elle est comme unique hori­zon et seule cause à défendre. La posi­tion est d’em­blée inte­nable : elle plaide la cause du petit peuple au­près d’un Etat-monarque, sans rien redire sur le fonde­ment même de son existence indépen­damment de ceux qu’il est censé servir. Et cela re­vient simple­ment à entéri­ner les injustices criantes du fonction­nement actuel et donc à exclure d’emblée du mouve­ment des catégo­ries qui auraient tout à ga­gner à un changement so­cial radical. Mais il y a plus : les syn­dicats n’ont cette fois-ci ja­mais deman­dé collec­tivement le re­trait du projet de loi : toutes leurs rodo­montades n’ont ja­mais eu d’autres objets que d’exi­ger l’ouverture de négociations avec le gou­vernement. La position n’est pas anecdotique et confirme leur at­titude du­rant le mouvement, où toutes les tactiques de sabo­tage semblent avoir été utilisées : absence to­tale de prépara­tion préalable à la base afin de garder l’initiative ; organisation de spectaculaires « jour­nées d’actions » et de « mani­festations » espa­cées pour épuiser le mouvement et éviter d’avoir à géné­raliser les grèves (postiers, en­seignants, RATP, etc. qui ont été totalement ab­sents – on a parlé de « grève - RTT ») ; isolement des sec­teurs (hôpi­taux, éboueurs,...) et régions (Marseille,...) mobilisés au profit d’un secteur unique « fer de lance » (les raffi­neries) sur le­quel tout re­pose ; utilisation opportu­niste de la rhéto­rique du « blocage » ; etc.

Devant le succès croissant et in­attendu des défilés natio­naux, les confédérations syn­dicales en ont fait l’essence même du mouvement, tout en testant un nouveau dispositif de sabordage, à la fois spectacu­laire et invisible : la division systématique des mani­festations en deux cortèges défilant à Paris dans des artères parallèles pour se re­joindre finale­ment déca­lés dans le temps, voire, quelquefois, dé­boucher à deux en­droits différents – place des In­valides et place Vauban le 19 octobre.

Pathétique constat, perpétuellement redé­couvert, chaque fois à nouveau frais par une « base » qui veut continuer à n’y voir que des dysfonctionne­ments : les centrales syndi­cales actuelles n’ont plus rien de com­mun avec leurs ancêtres du mouvement ouvrier de la fin du XIXe siècle. Ceux-ci se voulaient, et ont été, de vé­ritables contre-socié­tés où bouillonnaient idées et ini­tiatives, systé­matisant l’alphabétisation et l’édu­cation popu­laire. Ils ont ainsi constitué pratiquement le germe de ce qui est devenu après-guerre les grandes institu­tions de soli­darités nationales, dont, faut-il le rappeler, le système des retraites par répar­tition.... Bien entendu, celles-ci se sont largement dé­naturées en se bureaucratisant, s’éloignant de l’esprit initial comme du peuple au point d’apparaître comme des institutions étrangères créées par l’État. Car aujour­d’hui les centrales syndicales participent activement à la propagation de l’insignifiance au sein même des mouvements sociaux : slogans insipides à base de novlangue publicitaire, infâme bouillie de mots en guise de tracts, sonos assourdissantes crachant les dernières merdes commerciales (drague fourbe et dé­magogique auprès d’une jeunesse déjà biberonnée au spectacle et qui mériterait autre chose)… Ces cen­trales entretiennent par cette « gay pridisation » la quête infinie de reconnaissance identi­taire, la mé­connaissance absolue de l’histoire des mouve­ments d’émanci­pation, et l’évanescence quasi-totale des re­pères les plus élémentaires.

Les syndicats n’ont donc en rien échappé à ce pro­cessus où c’est la société entière qui est perçue par ses individus comme extérieure à eux. Progressi­vement deve­nus des appareils bureaucra­tiques prati­quant le lob­bying pour leurs seuls intérêts au­près des instances du pouvoir du moment, ils sont, de fait et depuis long­temps, un rouage totalement in­tégré au jeu institu­tionnel. Des guerres internes que se livrent les clans et les factions qui se dis­putent les postes et l’in­fluence, les premières vic­times sont évi­demment les syndiqués eux-mêmes. Ces militants, souvent de bonne foi, ne voient alors d’autre alternat­ive que de rallier la position trots­kiste où la tra­hison des mau­vaises directions ex­plique les déroutes suc­cessives – argument que re­prennent à profit les petits syn­dicats.

L’intersyndicale

Reste à constater que l’improbable « unité inter­syndicale » qui a chapeauté le mouvement du début à la fin est due à une conjonction de facteurs.

On peut citer tout simplement la vo­lonté de « la base » d’en découdre avec l’arro­gance du pré­sident par l’in­termédiaire d’un « front commun » le plus durable possible quitte à revoir à la baisse les mots d’ordre et les modes d’action.

Parallèle­ment, en refusant idéologiquement de jouer le jeu du « dialogue social », l’obstination gou­vernementale a évidemment accompagné la forma­tion de cette union contre nature. Dans le même sens, la loi sur la représentativité syndi­cale de 2007 a mis fin aux monopoles des grandes centrales : en insti­tuant la concur­rence entre chacun lors des élections, elle a incité à un aligne­ment conformiste qui achève de faire des représen­tants syndicaux des candidats perpétuelle­ment en campagne électorale.

Enfin, roués à l’instrumentalisa­tion des luttes et conscients du dé­calage entre une agitation po­pulaire tangible et la ri­gidité de leurs di­rections, sans doute les syndicats ont-ils trouvé dans leur « unité » ma­tière à contrôle. Car en ayant le monopole des pré­avis, l’intersyndicale est ainsi ca­pable de mettre fin d’une seule voix à n’importe quelle grève, en la ren­dant illé­gale. Et c’est ce qui s’est effective­ment pas­sé le 7 no­vembre, sans parler de l’étrange fin de la mo­bilisation dans les raffineries.

Quoi qu’il en soit, et même si comme d’habitude ce sont des franges de syndi­qués particu­lièrement motivés qui ont forcés les centrales à ren­trer dans ce qui s’est avéré un petit rodéo syndical, l’intersyndi­cale a gar­dé le contrôle du mouve­ment du début à la fin. Cer­tainement les appa­reils syndi­caux ont-ils été les pre­miers surpris par l’ampleur inattendue des ma­nifestations (même si les chiffres ont été exagéré­ment gonflés de part et d’autre) : il n’en reste pas moins qu’ils sont parve­nus à n’en rien faire d’autre que ce qui était annon­cé, un baroud d’honneur.

Les partis

Notons également que personne dans le jeu poli­tique n’avait intérêt à ce qu’il en soit autre­ment : les petits partis de gauche pouvaient bien gesticu­ler, ils sont de­puis longtemps résignés à appe­ler à voter « socia­listes » au second tour de 2012. Et le PS, quant à lui, qui se tient coi pour recueillir les miettes du pouvoir qui s’ef­frite mécaniquement, ne semblait avoir aucune envie de faire passer lui-même, une fois au pouvoir, une réforme de toute manière dic­tée par les instances supranationales. Comme l’avaient déjà proclamés publiquement les déci­deurs inamo­vibles du parti, et notamment le probable can­didat principal, Dominique Strauss-Kahn, bien familier des officines finan­cières internationales, la liquida­tion au moins pro­gressive de la retraite par réparti­tion est indiscu­table. De son côté, le chef de l’Etat a subi un fort dis­crédit, mais rien ne permet de conclure qu’il ne res­sortira pas, à terme, renforcé par cette « épreuve de la rue » qui manquait à son image de petit chef mafieux.

Les media

Dans tout ce jeu insipide, les média ont joué le leur, largement rodé depuis au moins le mouvement anti-CPE de 2006. Les militants s’y laissent en­core avoir, persuadés qu’utiliser le « Système » média­tique est sans effet-retour, ou­bliant que les comités de ré­daction restent avant tout des mar­chands au prise avec une clientèle. Et les leçons des bourdes de 1995 ont quand même été tirées. Ainsi on les a d’abord vus ac­compagner sans retard les pré­misses, rivalisant de « repor­tages » présentant les premières manifesta­tions sous leur meilleur jour, donnant un large écho aux initiatives locales qui ne deman­daient que ça. Les salles de rédaction vibrèrent donc de concert au fil de ce qui est finalement devenu des marronniers média­tiques : le rapport de force entre les syndicats et le gouvernement ; les multiples « ques­tions de sociét­é » qu’il soulève ; les déborde­ments au­tour des éta­blissements scolaires de ban­lieue (minimi­sés : là aus­si, le­çons des émeutes de 2005...) ; la vio­lence de la ré­pression policière, le spectre du blocage du pays dou­blé de celui de la pé­nurie d’es­sence ; l’an­nonce sans doute trop insis­tante de l’entrée des étu­diants dans la lutte, etc. La petite musique se changea au fil des se­maines en re­frain, puis tout bas­cula, comme il se doit, lors de l’adoption finale de la loi par le Parlem­ent et le Sé­nat. En l’ab­sence de nouvelles forces mobilisées, pourtant atten­dues, la fin du mouve­ment fut annon­cée, donc dé­crétée.

L’actualité passa sans transition, le hasard fai­sant décidément bien les choses, de la singerie du rema­niement gouvernem­ental aux gesti­culations au­tour des pri­maires du PS. Puis les jour­nalistes affron­tèrent avec téméri­té une nouvelle me­nace de blocage qui pesait à pré­sent sur le contri­buable : la neige.

Le sentiment de mascarade n’a certainement ja­mais été aussi intense, chez tous les partici­pants, dont l’absence d’espoir placé dans les mobilisations ex­plique sans doute cette excep­tionnelle absence de désespoir visible. Sans doute le terme d’apathie pour caractéri­ser notre époque est ici particulière­ment perti­nent. Le mouvement d’octobre constitua le pa­roxysme de ce décalage saisissant entre la machine­rie institutionnelle regroupant syndicats, gouverne­ment, partis et média qui gagnaient tous à ce que ce mouve­ment soit mené en bonne et due forme, et une popu­lation dont la rage diffuse et croissante ne trouve aucun lieu ni aucun lan­gage pour son expres­sion. Ce chassé-croisé extraordi­naire crée une situa­tion grosse de régressions monu­mentales comme de nouvelle donne : Pour la popu­lation comme pour les militants, elle nécessite la sortie des cadres de pen­sées et de pratiques pour la conquête d’une dimen­sion proprement politique. Celle-ci ne pourrait se faire qu’à nouveaux frais - et per­sonne n’en maîtrise les clefs. Si des tentatives existent en ce sens, bien peu prennent place dans le cadre d’un mouvement social. On peut essayer de caractériser quelques composantes nécessairement approximatives, mais nécessaires pour tenter d’y voir clair – ce qui semble aujourd’hui de la dernière effronterie. Elles se basent sur ce que les gens disent d’eux-mêmes, et font en si­tuation, leurs options assumées ou non, bref tout ce qui peut contribuer à une auto-définition – toujours à la fois fuie et trouvée.

Les « mouvementistes »

Il y aurait, en premier lieu, l’ensemble très hétéro­gène de ceux qu’on peut appeler les « mouvemen­tistes ». L’ensemble regrouperait mili­tants syndic­aux de base opposés ou critiques vis-à-vis de leurs cen­trales, salariés in­satisfaits en grève et déterm­inés, jeunes travailleurs découvrant la lutte, précaires et chômeurs sans lieu privilégiés de ren­contre et d’ac­tions, gauchistes de terrains enrégiment­és ou non dans un groupuscule quel­conque, etc. Ils ont formé, comme à chaque mouve­ment, la frange la plus active et mobilisa­trice, orga­nisés à travers le pays sur une base terri­toriale, prin­cipalement en province comme l’en­semble des mou­vements sociaux depuis dix ans. Confrontés à l’échec annoncé de la straté­gie inter­syndicale, ils se sont or­ganisés tardivement en « AG interpro » (as­semblées générales interprofession­nelles) – rebap­tisées quel­quefois « AG de ville » ou « citoyennes ». Leur ob­jectif aurait été de consti­tuer une sorte de co­mité cen­tral de grève anticipé, paral­lèlement aux syndic­ats.

Cette ambition à la fois tacite et affichée rappelle celle des coordi­nations de la seconde moitié des an­nées 80. Mais elle n’en a pas les moyens et surtout elle en garde la pire ambiguïté : l’impossibilité d’ana­lyser claire­ment le fait syndical actuel. A l’époque, les coordi­nations avaient réussi à s’imposer comme inter­locuteurs incontournable et leur volonté d’ins­trumentaliser les machines syndi­cales permettait d’espérer en l’émer­gence d’un autre type d’organe de lutte. Mais la guerre me­née depuis à l’encontre de ces initiatives au­tonomes par les centrales (l’abcès de fixation créé par la lutte des raffineries et dépôts étant une straté­gie parmi d’autres), l’apparition d’un syndicalisme « alter­natif » (qui n’échappe déjà plus à la sclérose bureau­cratique de ses aînés) et par-dessus tout l’in­capacité, aujourd’hui de­venue anthropolo­gique, de concevoir un collectif durable qui ne se mue pas à terme en bu­reaucratie, ont eu raison de ces coordi­nations qui ap­paraissent aujourd’hui comme des prolonge­ments fi­nissants de l’après-68. Ces AG ont été le lieu d’un étrange et consternant chassé-croisé : les syndiqués y viennent convaincus (au moins instinctivement) de ne rien pouvoir faire pour convaincre leur direction sclérosée de se bou­ger, et ils rencontrent des militants persuadés qu’il faut absolument tenter de convertir les appareils syn­dicaux. De fait ces « AG interpro » mobilisent l’es­sentiel de leur énergie à cette tâche au point de ne rien pouvoir dire – ou faire – d’autre… L’ambition affi­chée de dépasser le monopole syndical s’est heurtée à l’absence de moyens et de volonté réelle d’en faire une critique radicale. Enfermées dans cette contradic­tion, les « in­terpro » se sont résignées au rôle d’auxi­liaires turbulents, refuges volonta­ristes de militants impuissants. Aucun mot d’ordre, par exemple, soit le requisit minima, n’est venu gê­ner de quelques ma­nières les manoeuvres des bureaucraties syndicales. Il en résulta les pires caractéristiques des assem­blées contempo­raines :

- confusion extraordi­naire imbriquée avec un dé­sir viscéral de mener des échanges consensuels pour conserver un semblant d’unité ;

- ri­valités groupus­culaires et luttes d’in­fluences au milieu d’une majorité silencieuse prise au piège de la contestation consentante ;

- va-et-vient permanent et dilatoire entre des ac­tions directes sans cohérence ni direction et des es­sais d’analyses encombrées de slogans incanta­toires ;

- finalement, dissociation fondamentale entre les mots et les actes qui ne peut mener qu’à des poses aux préten­tions dé­mesurées, bluffs qu’internet dé­multiplie à dis­tance.

Ces traits se répercutèrent, évidemment ampli­fiées, dans les quelques « AG des AG » organisées nationa­lement. Sans doute ces formes pour­raient-elles constituer des ferments pour une société qui se ré­veille confrontée à une réelle paupérisation telle qu’elle se profile. Mais ces AG, aujourd’hui rituel vide d’une tradition morte, seraient alors rendues méconnaissables.

Sans moyens pour étendre les grèves, les « mou­vementistes » reprirent le mot d’ordre de « blo­cage », pour tenter, à raison, de s’extraire de la cen­tralité de la grève aux ordres et de l’emploi stable rendu rare. Mais si les pratiques salutaires qui y sont associées ne datent pas d’hier, le terme est malheu­reusement devenu un mot-clef qui semble se suffire à lui-même, et qui masque tous les effets éminemment ambiva­lents. Un des principaux est qu’un tel appel évite l’af­frontement direct avec les bureaucra­ties syndicales, dont il n’est pas certain qu’il ne soit que tactique. Et de manière strictement complémentaire, les centrales syndicale l’uti­lisent à présent comme substitut pour éviter d’avoir à mobi­liser les salariés fragilisés et / ou corporatistes rivés à leur poste, qui risquent toujours, une fois mis en mouvement, de leur échapper. La « forme grève » est bien mal en point aujourd’hui, moins du fait des me­sures coerci­tives ou de la fragilisation générale de l’emploi que de l’attitude globalement attentiste des sala­riés de­puis un de­mi-siècle qui ne jouent plus le rôle de gar­de-fou des ambitions patronales. Bien entendu, la question de l’action d’ampleur pour la dépasser est d’autant plus ouverte que la frange pré­caire du sala­riat va gran­dissante. Reste que le projet d’obtenir une paralysie du pays par l’ac­tion di­recte n’est aujour­d’hui qu’un fantasme verbeux qui feint d’ignorer la réalité territo­riale, so­ciologique et policière de la France ac­tuelle. Sans parler de la dé­fiance de toute la population pour les démarches dites « révolution­naires », a fortiori celles qui pré­tendent parler en son nom tout en cultivant un uni­vers qui lui paraît aussi étranger que baroque. Bref, cette façon de for­muler une « solu­tion » aux ter­ribles impasses de notre époque en constitue égale­ment une, qui per­met d’éviter un examen idéolo­gique douloureux. Dans le contexte idéologique ac­tuel, la prolifération des termes mili­tants comme ce­lui « blocage » ou de « résistance » ne peut qu’invi­ter chacun à se deman­der « de quoi », « à quoi » et « pour quoi »...

Le milieu radical

Le même univers mental, bien plus concentré, ir­rigue le milieu radical. Nommé par le pouvoir « mou­vance anarcho-autonome », ses fron­tières avec les « mouve­mentistes » sont très poreuses. Il re­groupe tout ce que le gauchisme a produit d’autopro­clamé « radi­cal » depuis quarante ans ; anarchistes indivi­dualistes, néo-ex-post-situation­nistes, deuleu­zo-foucaldiens, féministes postmo­dernes, squatteurs des beaux quartiers, écologistes anti-industriel, etc. Fé­déré par un insurrectionna­lisme maoïsant, ce petit en­tre-soi vit dans une ape­santeur sociale qui ne lui per­met pas d’avoir un im­pact politique tangible. Mais il constitue un aimant significa­tif pour une fraction de la jeunesse qui s’est éveillée à la chose politique sur fond d’altermondia­lisme, et a vécu suc­cessivement les at­tentats du 11 septembre 2001, l’accession de Le Pen au second tour, les poli­tiques Raffa­rin, le mouve­ment social de juin 2003, le mouve­ment ly­céen et les émeutes de ban­lieue qui s’ensui­virent, le mouvement anti-CPE l’année suivante et enfin l’élec­tion présiden­tielle et ses suites. Et le contexte de crise profonde ne peut que grossir leurs rangs. Composé essentiellem­ent d’étudiants très politi­sés, de jeunes en rup­tures ainsi que de plus rares aî­nés, ces ré­seaux in­formels à l’im­maturité foncière consti­tuent un re­poussoir pour tous ceux qui seraient tenté par un dé­passement des formes actuelles de la vie politique et intellectuelle – et c’est à ce titre qu’ils sont évo­qués ici.

Cohérents à un certain niveau, leurs dis­cours mil­lénaristes et leurs actions coup-de-poing durant le mouvement servent à réaffir­mer pratique­ment qu’ils n’ont rien à voir avec le vulgum pecus : à Paris par exemple, la tenta­tive de blocage de gares de voya­geurs (pour « bloquer le capitalisme » !) ou de péné­tration dans l’Opéra-Bastille ont été des fias­cos célé­brés avec triomphalisme dans des communiqués hal­lucinés (au moins la Bérézina de l’occupation de l’EHESS en 2006 n’aura pas été reconduite). Leur tactique de pro­vocation, qui consiste à se substituer aux « masses » pour l’initiative mais pas pour la ré­pression, s’est tota­lement retourné contre eux : les gens, jusque dans leur propre rangs, les ont intuitive­ment assimilés aux forces de l’ordre, qui n’ont pas man­qué d’user de la si­tuation avec brio. Une telle pos­ture pourrait permettre le passage à l’acte dans le cadre de manifestations sensibles à de possibles dé­bordements, comme celles des étudiants anglais ou italiens de l’automne. Mais elle ne peut constituer d’issue aux révoltes violentes qui ne man­queront pas d’écla­ter dans les années qui viennent. Lorsqu’ils s’aper­çoivent de leur inconsis­tance, c’est pour verser dans le réformisme le plus plat : on les a ainsi vus ap­peler à financer les opaques « caisses de grèves » des plus grands syn­dicats (qui délièrent miraculeuse­ment à la fin du mouvement d’insoup­çonnables bourses...). Leur avachissement idéolo­gique répond à leur im­portant turn-over et les condamne à ne res­ter qu’un rite de passage anthropo­logique pour une jeu­nesse souvent aisée mais trans­gressive qui ne s’égare si bien que pour mieux arri­ver, la trentaine pointant. Cette complémentarité, à la fois logique et tempo­relle, de la marginalité agitée et de la normali­té bla­sée signe la fin d’une période historique où l’adoles­cence, alors brève, entraînait dans sa crise tout ima­ginaire de sa société.

On peut espérer qu’un ample mouvement popu­laire permettra un jour de se réapproprier, malgré eux, la visée d’une transformation radicale de la so­ciété dont ils monopolisent les termes, en les déna­turant. Encore faudrait-il ne pas oublier que leurs au­teurs-fétiches sont ceux qui ont émergé de l’après-68, rationalisant son échec. En attendant, les ly­céens actifs durant ce mois d’oc­tobre leur paieront certai­nement leur tribut.

Lycéens de banlieue

Il en va tout autrement de la jeunesse des ban­lieues, dont l’activité de la frange lycéenne et collé­gienne a été particulièrement remar­quée, bien qu’in­dépendante et parallèle aux rythmes syndicaux. Car elle n’a été reliée, au grand désespoir des « radi­caux » qui rêvent de s’adjoindre une telle force de frappe sans en avoir aucun moyen, que par des fils très ténus aux acteurs traditionnellement centraux du mouve­ment social. L’absence des enseignants, no­tamment, a brillé du même éclat que lors de la mobi­lisation des lycées d’il y a cinq ans. Les profs terrés dans leurs établissements pendant que leurs élèves tentent, dehors, de se heurter au monde, est une image qui caractérise autant ce que l’on entend par éducation aujourd’hui que l’état d’émiettement du corps social lui-même.

La mobilisation des scolarisés utilisa autant les dispositifs militants convenus (grève, piquets de grève, manifestation) que les formes émeu­tières pour finir par ressembler à des monômes médié­vaux. En Seine Saint-Denis, les saccages de maga­sins et les affronte­ments de rue quotidiens avec les forces de l’ordre, toujours décomplexées dans un tel contexte (avec hélicoptère et flash-ball), ont été tus par les média une fois passé l’épisode précoce de Mon­treuil. La simultanéité d’un em­brasement comme ce­lui de novembre 2005 avec un mouve­ment social corseté aurait pro­voqué une situation in­édite, aussi grosse de ré­gression de part et d’autre que de possi­bilités nou­velles. Mais la profonde désorien­tation existentielle de cette jeunesse sans perspectives éle­vée dans et pour le consumérisme et, pour une part impor­tante, issue de l’immigration, semble de plus en plus s’ex­primer en terme nihi­listes, consumé­ristes ou eth­nique - et de moins en moins pou­voir se for­muler en terme poli­tique. Cette véritable, et seule, force popul­aire et vivante, sans horizon mais pas sans es­poir, se heurte à l’univers souvent irréel et cé­rébral des mi­litants. Le sentiment mutuel d’étrangeté est tel que leurs interac­tions avec les quelques étu­diants mobili­sés furent émaillés d’incidents, sans at­teindre les épi­sodes de 2005 et 2006, où des cortèges avaient été très vio­lemment at­taqués et, pour l’un, dissous. Ces événe­ments ont lar­gement marqué les es­prits des mani­festants d’alors et ceux d’octobre avaient pris leurs précautions. En vain, puisque n’a pas été atteint ce point attirant où la li­berté et l’extra­ordinaire de la situation fait relativi­ser les règles jus­qu’ici admises. L’enjeu est évidem­ment d’importance pour l’avenir et le contexte d’aus­térité croissante ne peut que le rendre plus crucial encore. Mais le cloi­sonnement drama­tique de la société tendrait à faire de ce milieu un al­lié, pour l’instant objectif, des pou­voirs en place - du moins tant que rien n’ouvri­ra un avenir qui ne peut être fait de camelotes sociales ou identitaires.

Fin des mouvements sociaux

Tout porte à croire que le mouvement d’oc­tobre 2010 clôt la période ouverte quinze ans auparavant par celui de décembre 1995 et, étrangement, sur le même thème. Les mouve­ments sociaux buttent sur l’héritage du mouve­ment ouvrier, dont ils vou­draient être les conti­nuateurs, mais sans pouvoir / vouloir constater que l’élément vital qui en avait fait la force et l’inventivité est sérieusement brisé. Les tentatives de dépas­sement de la situation, que ce soit par les « mouvementistes », les « radicaux » ou une cer­taine jeunesse de banlieue, sont lourdement lestées par les grandes caractéristiques de l’époque, qui forment bien entendu système : repli sur la sphère privée et apathie de la popu­lation ; confusion idéo­logique sans précé­dent et absence totale de projet politique positif même intuitif ; modification pro­fonde de la so­ciété, des liens qui y sont tissés, et du type d’être humain qui y est formé. Ces traits ne sont pas conjoncturels : ils proviennent directement (sans aucunement en dé­couler logiquement) de l’ex­périence historique du derniers siècle. Si autant de militants feignent d’igno­rer les uns comme les autres, c’est afin de maintenir leurs illusions à n’importe quel prix, y compris celui de la cohérence et de la lucidité et, par-dessus tout, celui de tout lien réel avec la popu­lation. Le mar­xisme a dégénéré en autant de va­riantes que de formes de résistances au constat de la faillite de ce qui s’est avéré être le quatrième grand mono­théisme. Il n’en reste aujourd’hui que le sque­lette ju­déo-chrétien où « l’occident » in­carne tout en­tier, et à lui seul, l’impossibilité des « dominés », qui ne sont que cela, à accéder à un bonheur dont rien ne pour­rait être dit - sinon qu’il ressemble furieusement au mode de vie occidental actuel. De ce point de vue-là, mouvementistes, radi­caux et jeunes de ban­lieue dif­fèrent moins que les apparences ne le laissent entre­voir : ils sont le produits de leur époque.

Les reliquats du marxisme vulgaire dont la gauche semble organiquement incapable de se dé­prendre servent à esca­moter les changements capi­taux sur­venus durant le XXe siècle. Evidemment partie prenante dans ce naufrage, elle refuse d’en prendre la mesure alors même que leur prise de conscience s’est pourtant massi­vement instal­lée dans les men­talités et les comporte­ments de la po­pulation. On ne peut ici que schématiquement les ré­sumer, sous forme de trois constats :

- l’échec global des mouve­ments révolution­naires, soit qu’ils aient été écrasés dans le sang soit qu’ils aient provoqués l’engendrement, aux quatre coins du globe, les pires régimes que l’humani­té ait jamais connus ;

- le développement exponentiel de la techno-s­cience, et de son imaginaire de maîtrise rationnelle, qui a porté la capacité de contrôle, de destruction et de déshuma­nisation à un point inégalé dans l’his­toire et qui pé­nètre aujourd’hui toutes les sphères de la vie quoti­dienne ;

- enfin, l’adhésion pro­fonde et active au mode de vie « occidental » qui se présente aux yeux du monde entier comme le mariage de la liberté effec­tive et du fantasme de toute-puis­sance, soit la pro­messe de l’illimité à porté de tous.

Évolutions insoup­çonnables au XIXe siècle, elles sont devenues des évidences au XXIe, pour qui re­fuse tout à la fois les discours publicitaires du spec­tacle offi­ciel et le racket idéologique des or­ganes of­ficiels de la subver­sion. Il semblerait que le peuple ait à re­créer entièrement la culture qui lui permet­trait d’af­fronter avec un mini­mum d’espoir les poli­tiques d’austérités qui se mettent en place – et dont rien ne permet d’estimer le terme. La notion de crise elle-même, qui sous-entend conflit, tension, bascule­ment, semble avoir changé d’enjeu. Ce n’est pas que les classes sociales aient disparu : c’est plutôt qu’elles ne polarisent plus deux univers en contradic­tion. L’alignement social, politique, cultu­rel sur un modèle insipide à multiples facettes mais final­ement unique, auquel tout le monde cherche à accéd­er est un signe criant d’un effondrement géné­ral d’un projet collectif, des valeurs qui y sont attachées, et d’un sens communément partagé. Ainsi l’incapacité ahu­rissante qu’a eu le gratin po­litico-intellectuel de « gauche » autant que les cercles mili­tants à ré­pondre à la manipulation gouvernementale qu’a re­présenté le funeste « dé­bat » sur « l’identité natio­nale ». Leur im­possibilité atavique à appréhen­der l’ampleur de la crise an­thropologique que nous vi­vons en est un signe - et l’accom­pagne.

Une colère conjoncturelle

Ce qui a pu chercher à s’exprimer dans ce mouve­ment n’est a priori pas très difficile à cerner ; il suffit de lister l’actualité française des derniers mois, des suicides à France-Télé­com au « débat » sur l’identité nationale, des séquestrations de patrons à l’omnipré­sence du discours sécuritaire, de l’annonce de profits et bénéfices indécents à l’humiliation de l’équipe na­tionale de foot, et tout dernièrement, l’expul­sion des Roms, et, entre autres « scandales » (Clearstream, Karachi, … ) et encore plus di­rectement, l’affaire Woerth qui concernait le ministre en charge de la ré­forme des retraites... Rarement la morgue et le mé­pris ont été aus­si ostentatoires chez un gouverne­ment, tandis que les condi­tions de vie et de travail se dé­gradent progressi­vement depuis des décennies. Bien entendu c’est tout naturellement que l’épouvan­tail na­tional, M. Sarkozy sur lequel la gauche aime tant gloser – et pour cause – concentre sur lui toutes les haines et les res­sentiments.

Un vertige anthropologique

La question des retraites est ainsi hautement si­gnificative, de plusieurs points de vue. Rete­nons-en un, le plus radical : il y est question du traitement de la vieillesse, qui est sans doute une des caractéris­tiques fondamentales de l’hu­manité puisqu’elle sous-tend, pour une société, la capacité à trans­mettre d’une génération à l’autre la connaissance ac­quise le long d’une existence, soit la culture. Bien entendu la gé­rontocratie est également une des bases des ordres traditionnels, religieux, conserva­teurs, bref hétéro­nomes dans l’histoire. Mais la consi­dération pour l’ex­périence n’est en rien une aliénation nécessaire : on sait par exemple le rôle central de l’expérience trans­mise entre classes d’âge dans les longues et multi­formes pratiques quoti­dienne du mouvement ouvrier. Ici encore, la loi – la fameuse « réforme des re­traites » - ne vient qu’enté­riner un état de fait constaté depuis longtemps : que la vieillesse dans notre socié­té n’a plus lieu d’être, reléguée comme le passé et l’histoire à une place marginale, Zone hon­nie, par un faisceau convergent de phénomènes a priori séparés, qui en sont autant les causes que les conséquences : effon­drement des fondements des connaissancees à trans­mettre ; déve­loppement expo­nentiel des tech­niques médicales ; stockage de tout le savoir humain parcellisé dans les réseaux informa­tisés ; jeunisme perpétuel matra­qué par les industries de la propa­gande et du diver­tissement ; etc.

Faire disparaître la vieillesse, dans des mouroirs ou dans les Pôles-emploi, dans les cosmé­tiques ou le lan­gage, peut (et doit dans une certaine mesure) être in­terprété comme une course à la pro­ductivité et au rendement a court terme. Mais il faut comprendre et celle-ci, et ceux-là, et ce qui les rend envisa­geables aujourd’hui – et pas hier, dési­rables par certains, et tolérés de fait par tous.

Derrière la vieillesse, c’est la solitude, c’est la ma­ladie, c’est l’angoisse, que l’on évacue. C’est tout ce qui marque les limites et, finalement, la limite de l’existence qui est dénié, au profit d’une liberté conçue non comme l’invention de ses propres bornes, mais comme leur absence totale. Il y a en fi­ligrane certainement la plus souter­raine, la plus mas­sive et la plus terrible ten­dance de l’évolution de la civilisation occi­dentale, la plus formidable transfor­mation qu’aucune société humaine n’ait vécu : la mort de la mort, la dispari­tion sensible de toute conscience de la mortalité, de la finitude et de tout ce qui lui est lié et peut lui donner sens, soit, de proche en proche, de toute l’institution humaine. Pour le dire simplement : la mort ne se dit plus, ne se vit plus, n’est plus là, sym­boliquement dans au­cun lieu, aucun temps, au­cune figure (fût-ce celle du néant), donc n’existe plus, fantasmatiquement. En re­tour elle sourd bien en­tendu de partout, surgis­sant à chaque instant et à toute occasion, chacun vi­vant sous la menace indicible d’un danger inconnu, ou­vrant grand les portes de la peur du voisin, de l’ave­nir, de l’obsession de la violence et de la de­mande de protection.

C’est bien cela la petite mon­naie de l’alliance ob­jective entre les mafias au pou­voir et le banditisme nihiliste, ou en­core de la dé­rive catastrophiste de l’écologie contem­poraine. Et il est clair que les mé­canismes capita­listes, ou en tous cas la pous­sée vers l’accu­mulation illimitée, la re­cherche infinie de puis­sance, l’expansion de la vo­lonté de maîtrise, sont ici pleinement à l’œuvre : certes dans la formation de l’être humain d’aujour­d’hui qui ne tolère plus d’être pris au dépour­vu, au contact de l’inconnu, et croit se réfugier dans le cy­nisme – mais aussi dans la triviali­té d’une réforme des retraites qui s’échine à détruire des organes de solidarité issus, mais déconnectés, d’un des plus grands mou­vements d’émancipation que l’humanité ait connu.

En toile de fond, évidemment, la crise dite « éco­nomique » qui semble refer­mer la pé­riode de transi­tion qui nous séparait de la fin des « trente glo­rieuses » et qui interdit pour longtemps, chacun le sait, tout retour à cet « âge d’or » de toutes les gauches. Simultané­ment vécue comme une cala­mité naturelle pas­sagère et un obscène racket organi­sé par les spéculations mondiales, elle participe silencieu­sement depuis une génération à l’érosion de tout l’édi­fice social, essentielle­ment axé autour de l’accès au pouvoir et à la consommation. Le constat n’est pas nouveau, il avait déjà été énoncé en 1995, et re­joint des consi­dérations anthropologiques plus pro­fondes : ce qui met en mouvement n’est pas la contes­tation du pouvoir en lui-même, mais les abus qu’il commet et qui sont vécus comme tels. Le double phé­nomène, auto-entretenu, de la bureaucra­tisation géné­rale de toutes les institutions et de désengagement gé­néral de la population des affaires publique, fait appa­raître cette société comme étran­gère, extérieure, obéissant à des règles venues d’on ne sait où. On re­trouve là des conditions sociales pa­cifiées qui préva­laient dans les sociétés tradition­nelles, qui n’étaient nulle­ment déchirées en leur sein comme le fut l’occi­dent pendant au moins deux siècles. Aucun mouve­ment social contemporain n’a donc remis en cause la so­ciété telle qu’elle est : il conteste le prix du consentem­ent tacite de chacun à l’ordre des choses, l’accep­tation de la vie dans cette société étrangère qui de­vient, ou appa­raît, trop éle­vé.

Contrat social miné

Mais ce principe de contrat est triplement miné.

D’abord et simplement par la dynamique des oli­garchies mondiales, qui ne rencontre plus aucune force sociale conséquente depuis trente ou quarante ans pour s’opposer à leurs projets de mise à sac de toutes les richesses na­turelles, culturelles ou hu­maines. Les peuples sont laissés à la merci des puis­sants depuis la disparition du mouvement ouvrier, évident depuis la pul­vérisation des fallaces marxis­tes-léninistes qui l’avaient vérolé mais décelable dès l’après-guerre, puis l’affaissement des combats de moindre am­pleur qui auraient pu en prendre le re­lais – fémi­nisme, décolonisation, écologistes. Des ré­voltes locales ou des embrasements gé­néraux, des ré­volutions mêmes sont largement possibles et même prévisibles dans ce contexte. Mais chacun sait que, sans un réveil que seul une mobilisation mas­sive ren­drait tangible, le chaos est plus probable que l’instaur­ation d’une société fra­ternelle. En consé­quence la posture insurrectionn­elle que sous-tend tout mouvem­ent so­cial n’est actuellement qu’une pose, que les dominants actuels ne feignent même plus de prendre au sérieux.

Ensuite, et de manière bien plus prégnante, le contrat implicite est miné par la dégradation de l’existence humaine. Ses ressorts sont beaucoup plus profonds que la guerre sociale menée par les domi­nants, qui n’en est qu’une expression. Il est question ici de la disparition du sens de la vie, pour dire les choses simple­ment, de la joie de vivre, du plaisir d’habiter au sein d’un peuple, de la force tirée indivi­duellement d’une identité et d’un projet col­lectifs, de l’élan d’une communauté qui s’enrichit de chaque nouveau membre qui y trouve sa place. Cette ta­bula rasa de ces fondements millénaires gé­nèrent une an­goisse et une souf­france qui im­prègnent telle­ment l’air que l’on respire qu’elles ne sont même plus niées. Tout au contraire, elles sont présentées comme la contrepartie de la li­berté de l’« individua­lisme ». Or ce qui est vu et vécu par chacun au fond de son être n’est pas une crise per­manente due à un individu qui aurait à faire des choix douloureux en toute res­ponsabilité, c’est au contraire un avachisse­ment dû à l’im­possibilité de répondre d’une exis­tence moulée dans un confor­misme qui n’assume même pas ses propres valeurs, contrairement aux tradi­tions, us et coutumes d’au­trefois.

Tout cela est enseveli sous l’amon­cellement de bi­belots, de jeux et de divertisse­ment qui ne durent qu’un temps, malgré, ou parce que, haute­ment tech­nologisés. Ils nécessitent un ac­croissement de dose, tout en délabrant les rela­tions fami­liales, l’engage­ment politique ou les voca­tions pro­fessionnelles. Ce­la non plus n’est pas nou­veau, et a été explicite­ment dénoncé - en Mai 68 par exemple. A contrario, les mouvements sociaux contempo­rains se battent pour le maintien de la so­ciété de consommation qui, en sa dynamique propre, ne peut que produire des indivi­dus insatis­faits, im­matures, dépendants, en manque. Leurs ré­actions aux poli­tiques de rigueur en cours sont – le dévelop­pement des appareils poli­ciers l’an­ticipe – pour le moins im­prévisibles.

La fin d’un monde

Enfin, et cela est certainement historique­ment « nouveau », le contrat entre l’Etat et la population est minée par d’autres tendances lourdes qu’on peut ras­sembler sous le triptyque « Nature / Environne­ment / Ecologie ». Tout ce qu’on entend sous cette no­tion a rencontré un succès explosif de­puis les an­nées 80 – qui n’est pas « écolo » ? - et charrie, ou an­nexe, tout un ensemble d’idées, de postures, de men­talités extraordinairement ambiva­lentes : ali­ments « bio », voitures « vertes », air « pur », mé­decines « douces », éner­gies « propres », ma­tériaux « sains », préservation de la biodiversité, etc. Tout ce qui s’y rapporte est au­tant une simple exacerba­tion du « sou­ci de soi » hy­per-contemporain (santé, hy­giène, personnalité, fi­nance, cadre de vie, …) qu’une réelle appropriation des pro­blématiques mon­diales : le passage de l’un à l’autre est perma­nent. Pour s’en tenir juste au ter­rain poli­tique, cela va des « décrois­sants » autogestion­naires aux au­thentiques fascistes obsédés par la pu­reté du sol, du sang, de la culture, en passant évi­demment par le développement du­rable gouverne­mental, les grandes industries en plein greenwa­shing, les entre­preneurs du « bio », les idéo­logies techno­philes ou le primiti­visme néo-ru­ral... Ce qui surnage confusé­ment, et en lien avec le « dé­veloppement » effectif de certains pays des l’ex-« tiers-monde », c’est que le mode de vie occi­dental auquel aspire tous les pays n’est ni générali­sable ni, surtout, viable. Ce qui s’ins­tille massive­ment dans la conscience, c’est ce senti­ment diffus que, par ce biais présenté comme incon­testable, se re­ferme inexora­blement l’accès à la « so­ciété de consommation » qui a polar­isé une bonne partie des luttes depuis des dé­cennies. Mais, bien plus, que la si­tuation de la pla­nète de­vient partout très problé­matique, voire abso­lument cau­chemardesque pour ces fa­meuses « géné­rations fu­tures ». Comme on dit, « on a mangé notre pain blanc », Sar­kozy ou pas. La certitude qu’ont les pa­rents actuels (ou grands-pa­rents) que leurs enfants vivront « moins bien » qu’eux crée un malaise d’au­tant plus profond qu’ils savent pertinem­ment qu’ils n’y peuvent stricte­ment rien, au moins pour une large part. Déterminer la­quelle est bien tout l’en­jeu de la question présente que l’époque semble s’échi­ner à rendre inextricable.

Rage contre un président arrogant, un gouverne­ment offensif digne représentant de l’oli­garchie mon­diale corrompue et cynique mais aussi ressentiment et angoisse face à une société qui s’effrite de partout, peu à peu de par sa dynamique propre, et qui rend l’abondance matérielle pour tous de moins en moins possible par son pillage et la destruction des res­sources natu­relles – tout cela s’exprime contradictoi­rement dans les ambiances des cortèges des manifest­ations, et dans le désarroi que provoque toutes dis­cussions politiques sérieuses sur le sujet. Celles-ci dérivent spontanément et très vite vers des considé­rations sur la raréfaction de l’eau potable, la surpopu­lation et les crises alimentaires, le réchauffe­ment cli­matique,… Il est vrai que l’été pré­cédent était domi­né par une actualité « écologique » parti­culièrement sombre : la plus grande marée noire de l’his­toire dans le golfe du Mexique, canicule et in­cendies spectacu­laires en Russie, inondations dilu­viennes au Pakistan, sans parler des orages et crues hexagonales qui semblent en une nuit mettre sens dessus des­sous une des plus grandes puissances mon­diales. Tout ce­la dépasse bien entendu de très loin la question des retraites et en même temps s’y ramène d’une certaine manière, ou en tous cas s’y confine, le temps d’un conflit social. Mais, là, ces questions sont soigneu­sement tues, alors mêmes qu’elles affleurent ailleurs en permanence.

Critique écologiste

Rien ne montre mieux l’effondrement per­manent de tout ce qui se dit « de gauche » que l’argumen­taire utilisé pour contrer le projet de loi sur les re­traites : ramenant toute l’affaire à un calcul gestion­naire, il démontrait brillamment qu’il suffi­sait de maintenir une crois­sance à 2 % durant les cinquante pro­chaines années pour maintenir le sys­tème de re­traite par répartition... Comment dire plus claire­ment l’adhésion aux fon­damentaux de cette société hiérar­chisée, consumé­riste et dépressive que cette nostal­gie de l’essor ca­pitaliste de l’après-guerre, cette cris­pation aveugle sur un statu quo ante ? Le plus frap­pant n’est certes pas cette paralysie mentale qui couvre une addiction qu’on dirait organique à la so­ciété de consommation, et qui a été for­mulée il y a des dé­cennies : c’est plutôt l’inca­pacité, pour ceux qui en sont convaincus, et ils sont nombreux, à affir­mer et à faire valoir des posi­tions alternatives dans le cadre d’une mobilisation collective.

Il est très significatif que les seuls à tenter de le faire soient certains écologistes, parmi les plus radi­caux et pas nécessairement encartés, c’est-à-dire ceux qui vont cher­cher dans les contraintes exté­rieures la légiti­mité nécessaire pour transformer la société. Autrement dit, ceux qui font valoir plus vo­lontiers que « ce n’est matériellement pas pos­sible » - plutôt que « nous n’en voulons pas »... Et il est en­core plus significatif qu’ils n’aient aucune visibilité lors d’un mouvement social tel que celui d’octobre. Il est vrai que les posi­tions fonda­mentales de la plu­part des jeunes militants de ces nombreux milieux n’ont plus rien de commun avec celles qui décou­laient d’une (auto-)formation poli­tique comme il en existait il y a encore vingt ans. C’est évidem­ment tout un hé­ritage qui remonte au moins aux Lu­mières qui ne se transmet tout simple­ment plus, au profit d’un souci quasi-exclusif, ou en tous cas pre­mier, de la sauve­garde de la biosphère. Peut-être cela constitue-t-il aujour­d’hui la seule sor­tie prati­cable du marécage au­to-entretenu que repré­sente les absurdités gauchi­santes. Mais, en se débar­rassant de ce qui a effecti­vement largement contri­bué à tuer les mouvements d’émancipation du XXe siècle (ou­vrier, régionaliste, féministe, éco­logiste, jeunes, mi­norités ethniques), ce sont les cri­tères de jugement politique et sociaux les plus élé­mentaires qui se dis­sipent. Les revendica­tions écolo­gistes sur la ques­tion des retraites, lors­qu’elles existent, soit recon­duisent toute la méca­nique usée du marxisme-léninisme ap­proximatif (vo­lontarisme, économisme, scientisme,...) en s’alignant grosso modo sur les posi­tions syndicales, soit ne font qu’entériner les phéno­mènes mas­sifs de dépolitisa­tion, comme, par exemple, la proposition, récupérée avant même d’avoir été subversive, d’un re­venu ga­ranti. Pourtant, rare­ment mouvement social aura-t-il eu une telle occa­sion de poser la question des fonde­ments maté­riels de cette société.

L’occasion ratée de la « pénurie »

Qu’aurait été en effet le mouvement d’oc­tobre 2010 sans la grève partielle et les tenta­tives de blo­cages des raffineries et des dépôts ? Certainement bien moins encore que le mouve­ment de juin 2003 sans les enseignants. Comme à l’époque, les syndi­cats ont annexé et dissous une lutte certes restreinte mais révéla­trice d’une incapacité de la société ac­tuelle à ré­pondre au problème posé, avec la partici­pation miti­gée mais active des intéressés. Car la mo­bilisation commencée dans les ports six mois avant la rentrée ne portait pas sur la réforme des retraites : elle remet­tait en cause le déman­tèlement de l’activité de raffi­nage en France, au profit de nouvelles usines au plus près des sources d’extractions, notamment en Arabie saoudite, où les coûteuses normes environne­mentales sont quasi-i­nexistantes. Derrière la grève et le blo­cage des termi­naux pétroliers se posait donc en toile de fond toute la politique énergétique et écolo­gique européenne, voire mondiale, depuis la pre­mière crise pétrolière, soit certainement une des plus grandes transforma­tions de l’histoire d’un occident dont l’opu­lence s’est physiquement bâtie sur une ma­tière pre­mière qui au­jourd’hui vient à man­quer. Considérer que le « sys­tème trouvera bien une solu­tion », c’est déclarer for­fait à l’avance devant le prix qu’il faudra de toute fa­çon payer lors de ce boulever­sement que l’oli­garchie gérera sans partage. Mais c’est surtout ra­tionaliser une crainte animale en omettant de voir que la spéci­ficité culturelle essen­tielle de cette région du monde (dite occidentale) de­puis le haut moyen-âge était sa capacité à s’auto-transformer et que rien ne garanti le maintien de cette der­nière. Tout indique au contraire son évanes­cence depuis une cinquantaine d’années. C’est bien cela qu’illustre le fait qu’il n’y ait eu au­cune place lors du mouvement des raffineries et dé­pôts pour po­ser la question du levier de l’action lui-même, le pé­trole. Cela aurait pu se faire en visant une réappro­priation po­pulaire de la source d’énergie prin­cipale du pays en commençant par le contrôle des établis­sements, en­treprises, insti­tutions à alimen­ter en car­burant. Bien entendu, l’intériorisation de la main­mise syndicale, ainsi qu’un large, mais éminem­ment am­bigu, sou­tien de la population (moral mais aussi fi­nancier et quelquefois physique) a empêché que l’idée soit seulement émise. Et c’est bien la préfec­ture qui a dé­crétée les secteurs prioritaires où de­vaient être ache­minées les camions-citernes. Dire qu’il est utopique de chercher à établir un tel em­bryon de contrôle dé­mocratique sur les flux inté­rieurs de matière pre­mière, (en attendant d’en poser pratique­ment tous les enjeux sociaux et écologiques, sans parler des monumentales questions géopoli­tiques) re­vient à prendre le problème à l’envers : cela n’a même pas été évoqué parce que non seulement per­sonne ne croit réelle­ment à la possibilité de le faire mais, tout autant, chacun se refuse délibéré­ment à croire à la fin déjà palpable de cet or noir sur lequel la société de consommation repose mécani­quement. D’une manière moindre mais analogue, et de l’autre côté, même si la situation en France n’at­teint pas les dimensions prises en Grèce ou en Italie, la grève des éboueurs et déchetteries porte sur la première véritable production de nos sociétés : les ordures, loin devant l’agroalimentaire ou le divertis­sement. Sans cesse dérobée au regard, leur accumu­lation ostentatoire à l’occasion de ces luttes montre non seulement l’énorme travail humain investi dans l’économie du déchet, mais dévoile ce qu’est le consumérisme : non une recherche de confort, mais l’entretien d’une voracité angoissée par le renouvelle­ment incessant d’objets à obsolescence incorporée.

Le même constat peut être à l’autre bout de la pro­duction, chez les consommateurs : la perspective d’une pénurie, même rela­tive, brandie à dessein par chacune des parties, n’a jamais été l’enjeu explicite d’une remise en cause quelconque de l’hystérie quo­tidienne. Faisons abs­traction des possibili­tés évi­dentes qu’avait le gou­vernement de pallier à un quel­conque manque de fioul, d’es­sence, etc. Il paraît évident que les sou­tiens aux raffineries auraient fon­dus au rythme du tarissement de la circulation auto­mobile... La ques­tion du devenir d’un mouvement social qui ne s’ar­rêterait pas par l’abandon d’une des partie, est ici cruciale et met à nu autant les illusions gauchistes que la vie plébiscitée par la po­pulation.

Pourtant, la véritable addiction de cette der­nière ne pourra être dépassée que de deux ma­nières : la pre­mière, qui se profile évidemment, est celle d’une hausse progressive ou brutale des prix, comme cela s’est produit, curieuse­ment, dans les mois qui ont im­médiatement précédés la crise « financière », et comme cela se produira dès qu’un semblant de « re­prise économique » se produira. Il est évident que c’est le principal scénario d’entrée dans une phase po­litique autoritaire comme l’occident en a perdu le sou­venir. Les politiques d’austérité qui se mettent pro­gressivement en place en sont certainement les signes annonciateurs. La seconde manière est juste­ment le contexte de ce mois d’octobre 2010, et a été totale­ment évacuée. Pourtant de nombreuses ré­flexions en ce sens se faisaient entendre dans des mi­lieux popul­aires que l’on ne soupçonnait pas – et à l’en­trée de l’hiver... Sans doute vient-on de vivre col­lectivement pour la première fois, cette alternat­ive, Peut-être une telle occasion se représenter­a-t-elle ? Mais il faudrait, pour y faire face, retrouver toute une socialité que le der­nier siècle a progressi­vement effri­tée, une en­traide spontanée au travail, une solidarité organique dans les quar­tiers, en famille et dans la rue, qui est à l’opposé exact du fan­tasme d’autarcie que véhicule l’actuel « égolo­gisme » diffus. Le terme de réinven­ter serait plus adéquat, puisque ce qui a disparu dans les villes, et qui a fondé ce qu’on a appelé la conscience de classe, puisait dans le fond anthropologique des campagnes fran­çaises tradi­tionnelles – et bien enten­du pas dans le principe des chaînes de montage... Peut-être l’immigration actuelle pourrait-elle jouer le rôle de l’exode rural d’alors, et nourrir la réapparition et la propagation d’une com­mon decency - sans la­quelle aucune crise, aussi pro­fonde soit-elle, ne peut prendre de sens politique ? Et la culture « écolo-bio-bobo » constituer le germe d’une nouvelle conscience politique populaire qui vi­serait l’égalité pour tous ? On mesure ici à quel point les tendances actuelles prises dans leur globalité semblent, en tous points, exactement contraires à de telles perspec­tives...

Ce mouvement creuse l’écart entre deux grands bouleversements de la seconde moitié du XXe siècle qui s’entrecroisent : la dispa­rition du mouve­ment ou­vrier, visible dans les formes creuses des dis­positifs militants contemporains, qui ne touchent plus que par une tradition irrémédiable­ment perdue, et l’émer­gence, his­toriquement fulgurante, du cou­rant « éco­logique » dans les mentalités contempo­raines, et qui s’enracine dans le vécu le plus quoti­dien. Les deux, pris radicalement, sapent les fonde­ments les plus en­racinés de la société hiérar­chique et produc­tiviste : le drame de l’époque est d’entéri­ner leurs évolutions en les ren­dant an­tagoniques. L’en­jeu n’a rien d’intellec­tuel et ne peut se réduire à une combinatoire de « critiques » qui s’accoupleront bien un jour : le mouvement ouvrier a été tué, entre autre, par l’inven­tion de la société de consommation au­quel il a contribué. Le courant « écologique » a de grande chance de l’être par l’ins­tauration progres­sive ou bru­tale d’une paupérisation or­ganisée par un régime se proposant de gérer, sans conteste, la pé­nurie.

On pourrait objecter qu’une dic­tature « verte » imposant - pour certains ! - l’aus­térité ad vitam ae­ternam ne pallierait ja­mais aux ca­tastrophes écolo­giques en cours et ne pourrait donc pas adve­nir. Mais cela revient à croire que le consu­mérisme dé­bridé de l’après-guerre a aboli la domi­nation so­ciale que dénonçait le mouvement ouvrier.

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Représentatif à l’extrême des occasions ratées par les mouvement sociaux, celui d’octobre 2010 était à la croisée des chemins : leur imaginaire momifié, étroitement entrelacé à celui de la société contemporaine, ne pourra qu’accompagner le naufrage chaotique de celle-ci. Ils se ré­clament d’un courant qui appartient à un monde qui a disparu, sans arriver à voir celui qui arrive. Et la prise de conscience des limites physiques de la planète, quant à elle, ne se fond que trop facilement dans les dis­cours de la rareté, de la rigueur, et de l’austé­rité que les oligarchies mondiales (pseudo-libérales ou pseudo-marxistes) reprendront progressivement pour per­pétuer leur règne. L’enjeu ne peut être surestimé : il exige de comprendre la fidélité à l’inestimable expérience des mouvements d’émancipation des siècles passés non comme l’entretien de braises froides, mais comme la relation, perpétuellement réinventée, à une culture vivante et toujours en commencement. C’est tout l’enjeu des troubles qui s’annoncent aujour­d’hui aux quatre coins de la planète et auxquels appartiennent en plein les bou­leversements qui se déroulent, à l’heure de cette conclusion, au Maghreb et au Moyen-orient. Ils peuvent être les signes éclatants d’un affrontement aux épreuves qui s’imposent aujourd’hui à toute l’humanité - mais aussi les foyers du chaos qui s’avance. Ici comme ailleurs, c’est ce que nous voulons être et faire qui a besoin de nous, certainement pas tout ce qui fait que nous en soyons arrivés là.

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Eléments bibliographiques

Alphandéry P. & al., 1993 ; « L’équivoque écologique », La Découverte

Arendt H., 1972 ; « La crise de la culture, huit exercices de pensée politique », Gallimard 2000

Bercé Y. M, 1976 ; « Fête et révolte : des mentalités populaires du XVIe au XVIIIe siècle », Hachette

Bookchin M., Foreman D. 1994 ; « Quelle écologie radicale ? », Atelier de Création Libertaire

Castoriadis C, 2005 ; « Une société à la dérive », Seuil

Castoriadis C. 1986 ; « Les mouvements des années 60 » in « La montée de l’insignifiance », 1996, Seuil

Châtelet G. 1999 ; « Vivre et penser comme des porcs », Folio

Denis J. M., 1996 ; « Les coordinations », Syllepse

Fargette. G., 2006 ; « Le jeu de dupes du CPE », Le Crépuscule du XXe siècle n°17

Fargette. G., 2009 ; « La crise économique comme régime durable », Le Crépuscule du XXe siècle n°21

Festinger L., 1956 ; « L’échec d’une prophétie », Puf

Findley M.I. 1998 ; « Démocratie antique et démocratie moderne », préface de P.V. Naquet, Payot

Lasch.C., 2001 ; « Culture de masse ou culture populaire ? », Climats

Lasch.C., Castoriadis C., 1986 ; « Combattre le repli sur la sphère privée », entretien BBC

Lefort. C., 1999 ; « La complication, retour sur le communisme », Fayard

Manin B., 1995 ; « Principes du gouvernement représentatif », Flammarion

Michéa J. C., 1999 ; « L’enseignement de l’ignorance », Flammarion

Melman C., 2005 ; « L’Homme sans gravité. Jouir à tout prix », Gallimard

Terrasson F., 1995 ; « La peur de la Nature » Ed. Sang de la Terre

Thompson E. P., 1963 ; « La formation de la classe ouvrière anglaise », Seuil

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