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le blog du laboratoire anarchiste

Dimanche 18 avril 2010 7 18 /04 /Avr /2010 14:59

Voici la traduction d'un manifeste publié par Miguel  Amoros, traduit de l'espagnol.

faire circuler ce texte est pour notre part fort interressant. Merci pour la traduction

Nous, les anti-industriels

La foi en la croissance économique illimitée comme solution aux maux de la société est

inhérente au régime capitaliste, mais ce n’est que depuis les années cinquante du siècle précédent

qu’elle est devenue, sous le nom de développement, une politique d’État. Dès lors, la raison d’État

devint essentiellement raison de marché. Pour la première fois, la survie des structures de pouvoir

étatiques ne dépendait pas des guerres, fussent-elles « froides », mais d’économies, « chaudes » de

préférence. La liberté, toujours associée au droit civil, s’exprimait toujours plus dans le droit

commercial. Être libre, dorénavant, cela voulait dire, exclusivement, pouvoir travailler, acheter et

vendre en toute liberté, sans réglementations ni entraves. Par la suite, le degré de liberté des sociétés

capitalistes tendit à être déterminé par le pourcentage de chômeurs et le niveau de la consommation,

c’est-à-dire par le degré d’intégration des travailleurs. Et, corollairement, la contestation sociale la

plus authentique se définit comme refus du travail et de la consommation, c’est-à-dire comme

négation de l’économie autonomisée vis-à-vis de la collectivité, comme critique anti-industrielle.

Rapidement, le développement s’est mué en une menace, non seulement pour le

milieu ambiant et le territoire, mais en outre pour la vie des personnes, dès lors ramenée aux

impératifs du travail et de la consommation. L’altération des cycles géochimiques,

l’empoisonnement de l’environnement, la dissolution des écosystèmes et l’épuisement des

ressources mettent littéralement en danger la survie de l’espèce humaine. La relation entre la

société urbaine et l’environnement suburbain devient toujours plus critique, car

l’urbanisation généralisée du monde emporte sa banalisation destructrice non moins

généralisée : uniformisation du territoire à travers son accès facilité ; destruction de la terre

par la contamination et le bitume ; effondrement de ses habitants par l’immersion dans un

nouveau milieu artificialisé, sale et hostile. Le développement, dans son appétit de valoriser

le territoire et la vie, ne pouvait qu’entraîner la dégradation du milieu naturel et la

décomposition sociale, mais, à partir du moment où toute forme de croissance devint

fondamentalement une forme de destruction, la destruction tendit elle-même à devenir un

facteur économique nouveau et se convertit en condition

 

 

sine qua non

. Le développement

rencontra ses limites dans le pic de la production de pétrole, le réchauffement global, le

cancer et la production de déchets. Les forces productives autonomes étaient principalement

des forces destructrices, ce qui rendit problématique et dangereuse toute fuite en avant. Mais

la solution au problème, dans la logique capitaliste, résidait dans ce même péril. Grâce à lui,

on put convertir en valeur d’échange les éléments naturels gratuits comme le soleil, le

climat, l’eau, l’air, le paysage… Ou les symptômes de décomposition sociale comme

l’isolement, l’agressivité, les vols, la marginalisation… Le risque et la névrose se muèrent

en capital. Les critiques écologiques et sociologiques fournirent des idées et des arguments

aux dirigeants du monde. Ainsi, la nouvelle classe dominante liée à l’économie globalisée a

cru trouver la solution dans le syndicalisme de concertation, la convivialité marchandisée, la

technologie policière, le consumérisme « critique », le recyclage et l’industrie verte ; en

résumé, dans le développement « soutenable » et son complément politique, la démocratie

« participative ».

La croissance économique, à partir des années soixante-dix, ne put se maintenir plus

longtemps par le recours à la main d’oeuvre et en vint à dépendre du développement

technique. La technologie se transforma en la principale force productive, supprimant les

contradictions qui jaillissaient de la prépondérance de la force de travail. Plus avant, les

ouvriers cessaient de constituer l’élément principal du procès de production, et par

conséquent, perdaient de leur intérêt comme facteur stratégique de la lutte sociale. Si les

conflits du travail n’avaient jamais interrogé la nature aliénante de celui-ci, ni l’objet ou les

conséquences de la production, étant entendu que les luttes ouvrières se mouvaient en

permanence dans l’orbite du capital, encore moins questionneraient-ils maintenant le noeud

du problème, à savoir la machine, se condamnant par là à l’inefficacité la plus absolue dans

le cours des luttes pour la liberté et l’émancipation. Les idéologies ouvriéristes étaient

progressistes ; elles considéraient le travail comme une activité moralement neutre et

affichaient une confiance aveugle dans la science et la technique, auxquelles elles

assignaient un rôle de pilier du progrès une fois que les moyens de production seraient

tombés dans les mains du prolétariat. Elles critiquaient la domination bourgeoise sur le fait

de ne pas être en mesure de développer à fond ses capacités productives, c’est-à-dire de ne

pas être suffisamment en faveur du développement. Elles démontrèrent leur égarement sur

ce point : le capitalisme, au lieu d’inhiber les forces productives, les développe au contraire

au maximum. La société pleinement bourgeoise est une société d’abondance. Et c’est

précisément cette abondance, produit de ce développement, qui a détruit la société. Au pôle

opposé, les anti-industriels, répugnant par définition à l’augmentation des forces

productives, questionnent les moyens de production mêmes, vu que la production, dont la

demande est déterminée par des besoins fictifs et des envies manipulées, est dans sa plus

grande part inutile et préjudiciable. Loin de vouloir se les approprier, ils aspirent à les

démanteler. Ils ne fondent pas leur cause sur l’autogestion de ce qui existe, mais sur le retour

au local. Ils interrogent aussi l’abondance, en tant qu’elle est seulement abondance de

marchandises. Et ils critiquent le concept ouvriériste de crise comme moment favorable aux

forces révolutionnaires. Bien au contraire, le capitalisme a appris à s’installer dans la crise et

à démontrer plus de capacité de manoeuvre que ses ennemis supposés. L’histoire de ces

dernières années nous enseigne que la crise, loin de faire émerger un sujet historique

quelconque, n’a pas fait autre chose que propulser la contre-révolution.

La vision du futur prolétarien était la société convertie en usine, rien de bien différent

de ce qui existe, dans laquelle la société entière est un hypermarché. La différence tient à ce

que dans la période de domination réelle du capital les centres commerciaux ont remplacé

les usines et, par là même, la consommation prime sur le travail. Pendant que les classes

dangereuses se convertissaient en masses salariées dociles, objets passifs du capital, le

capitalisme a approfondi sa domination, tout en relâchant les liens avec le monde du travail.

À sa façon, le capitalisme moderne est aussi contre le travail. Dans la phase antérieure de

domination formelle du capital, on travaillait pour consommer ; dans l’actuelle, il faut

consommer sans cesse pour que le travail existe. La lutte contre le développement cherche à

rompre ce cercle infernal, raison pour laquelle elle part de la négation tant du travail que de

la consommation, ce qui la conduit à questionner l’existence de ces lieux qu’on appelle à

tort des cités, où ces activités sont prépondérantes. Elle condamne ces agglomérats sans

forme peuplés de masses solitaires au nom du principe oublié qui présida à leur fondation :

l’agora. C’est la dialectique travail/consommation qui caractérise les villes en même temps

comme entreprises, marchés et usines globaux. Ainsi, l’espace urbain a cessé d’être un lieu

2

public pour la discussion, l’autogouvernement, le jeu ou la fête, et sa reconstruction se

conforme aux choix les plus spectaculaires et les plus en faveur du développement. La

critique du développement est alors une critique de l’urbanisme ; la résistance à

l’urbanisation est une défense par excellence du territoire.

La défense du territoire, qui se situe, après la disparition de l’agriculture

traditionnelle, au coeur de la question sociale, est un combat contre sa transformation en

marchandise, c’est-à-dire contre la constitution d’un marché du territoire. Le territoire est

maintenant un facteur de développement fondamental, source inépuisable de sol pour la

construction, promesse de gigantesques infrastructures, lieu pour l’installation de centrales

de production d’énergie ou de gestion des déchets, espace idéal pour le tourisme et

l’industrie de l’oisiveté… C’est une mine sans fond d’impôts et de postes de travail

précaires, ce qu’il faut pour mettre d’accord les autorités régionales, les forces vives

municipales et les écologistes néo-ruraux, pour lesquels la question du territoire est surtout

un problème fiscal et de bassin d’emploi. La logique de la marchandise fragmente et

colonise le territoire à partir des conurbations, en composant avec le tout un seul système

métropolitain. Les luttes contre le développement disposent donc dans la défense du

territoire d’une digue contre la vague urbanisatrice du capital. Elles tentent de faire reculer

les frontières urbaines. Elles sont des luttes pour la récupération du collectivisme agraire et

pour la désurbanisation. Mais elles sont aussi des luttes qui cherchent la rencontre et la

communication entre les personnes, des luttes pour le rétablissement de la vie publique.

Pour que la critique anti-industrielle nourrisse les luttes sociales, il faut que surgisse

une culture politique radicalement différente de celle qui prédomine aujourd’hui. C’est une

culture du « non ». Non à tout impératif économique, non à toute décision de l’État. Il ne

s’agit donc pas de participer au jeu politique actuel pour contribuer en aucune manière à

l’administration du présent état de choses. Il s’agit bien mieux de reconstruire parmi les

opprimés, en dehors de la politique mais au sein même du conflit, une communauté

d’intérêts opposés à ce même état. Pour cela, la multiplicité d’intérêts locaux doit se

condenser et se renforcer dans un intérêt général, afin de se concrétiser à travers un débat

public en objectifs précis et en alternatives réelles. Une telle communauté doit être égalitaire

et guidée par une volonté de vivre autrement. La politique contre le développement se fonde

sur le principe de l’action directe et de la représentation collective, pour lequel il faut se

garder de reproduire la séparation entre dirigeants et dirigés qui a cours dans la société

existante. Dans ce retour au public, l’économie doit retourner au

 

 

domus

, redevenir ce qu’elle

a été, une activité domestique. D’un côté, la communauté doit se garantir contre tout pouvoir

séparé, en s’organisant sur un mode horizontal à travers des structures assembléistes, et en

contrôlant le plus directement possible ses délégués et émissaires, de telle sorte qu’ils ne

reconstituent pas des hiérarchies formelles ou informelles. De l’autre, elle doit rompre la

soumission à la rationalité marchande et technologique. Elle ne pourra jamais dominer les

conditions de sa reproduction inaltérée si elle agit autrement, à savoir si elle croit au marché

et à la technologie, si elle reconnaît la moindre légitimité aux institutions du pouvoir

dominant ou adopte ses modes de fonctionnement.

Pour récupérer et désactiver la rébellion sociale, en premier lieu celle de la jeunesse,

contre les nouvelles conditions de la domination, celles qui obéissent au mécanisme de

construction/destruction/reconstruction typique du développement, on met en branle une

version dégradée de la lutte des classes, celle que l’on appelle les « mouvements sociaux »,

3

y compris ceux des plateformes. S’il est acquis qu’il ne s’agit pas de désirer un autre ordre

social, le mythe du « citoyen » peut se substituer avantageusement à celui du prolétariat dans

les nouveaux schémas idéologiques. Le citoyennisme est le fils le plus légitime de

l’ouvriérisme et du progressisme caducs. Il n’apparaît pas pour les enterrer, mais pour en

revitaliser le cadavre. Au moment où il n’y a dialogue plus authentique que celui qui se noue

entre les noyaux rebelles, celui-là est seul à prétendre dialoguer avec les pouvoirs, se poser

en lieu de négociation. Mais la communauté des opprimés ne doit pas chercher à coexister

pacifiquement avec la société qui opprime, car son existence ne trouve sa justification que

dans la lutte contre elle. Une façon de vivre différente ne doit pas se fonder sur le dialogue et

la négociation institutionnels avec la forme esclave précédente. Sa consolidation ne viendra

donc ni d’une transaction, ni d’une crise économique quelconque, mais d’une sécession

massive, d’une dissidence généralisée, d’une rupture drastique avec la politique et le

marché. En d’autres termes, d’une révolution d’un nouveau type. Vu que le chemin contraire

à la révolution conduit non seulement au malheur et à la soumission, mais en outre à

l’extinction biologique de l’humanité, nous, les anti-industriels, nous déclarons en sa faveur.

La pensée contre le développement, ou anti-industrielle, ne représente pas une

nouvelle mode, une critique purement négative de la pensée scientifique et des idéologies

progressistes, ni un vulgaire primitivisme qui proposerait de retourner à un moment

quelconque de l’Histoire ou de la préhistoire. Elle n’est pas non plus une simple

dénonciation de la domestication du prolétariat et du despotisme du capital. Encore moins

est-elle quelque chose mystificatrice comme une théorie unitaire de la société, chasse gardée

de la dernière des avant-gardes ou du dernier des mouvements. Elle va plus loin que cela.

Elle est le stade le plus avancé de la conscience sociale et historique. C’est une forme

déterminée de conscience, de la généralisation de laquelle dépend le salut de l’époque.

Miquel Amorós

Manifeste du 7 mars 2010

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Publié dans : tribune libre
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