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le blog du laboratoire anarchiste
Voici la traduction d'un manifeste publié par Miguel Amoros, traduit de l'espagnol.
faire circuler ce texte est pour notre part fort interressant. Merci pour la traduction
Nous, les anti-industriels
La foi en la croissance économique illimitée comme solution aux maux de la société est
inhérente au régime capitaliste, mais ce n’est que depuis les années cinquante du siècle précédent
qu’elle est devenue, sous le nom de développement, une politique d’État. Dès lors, la raison d’État
devint essentiellement raison de marché. Pour la première fois, la survie des structures de pouvoir
étatiques ne dépendait pas des guerres, fussent-elles « froides », mais d’économies, « chaudes » de
préférence. La liberté, toujours associée au droit civil, s’exprimait toujours plus dans le droit
commercial. Être libre, dorénavant, cela voulait dire, exclusivement, pouvoir travailler, acheter et
vendre en toute liberté, sans réglementations ni entraves. Par la suite, le degré de liberté des sociétés
capitalistes tendit à être déterminé par le pourcentage de chômeurs et le niveau de la consommation,
c’est-à-dire par le degré d’intégration des travailleurs. Et, corollairement, la contestation sociale la
plus authentique se définit comme refus du travail et de la consommation, c’est-à-dire comme
négation de l’économie autonomisée vis-à-vis de la collectivité, comme critique anti-industrielle.
Rapidement, le développement s’est mué en une menace, non seulement pour le
milieu ambiant et le territoire, mais en outre pour la vie des personnes, dès lors ramenée aux
impératifs du travail et de la consommation. L’altération des cycles géochimiques,
l’empoisonnement de l’environnement, la dissolution des écosystèmes et l’épuisement des
ressources mettent littéralement en danger la survie de l’espèce humaine. La relation entre la
société urbaine et l’environnement suburbain devient toujours plus critique, car
l’urbanisation généralisée du monde emporte sa banalisation destructrice non moins
généralisée : uniformisation du territoire à travers son accès facilité ; destruction de la terre
par la contamination et le bitume ; effondrement de ses habitants par l’immersion dans un
nouveau milieu artificialisé, sale et hostile. Le développement, dans son appétit de valoriser
le territoire et la vie, ne pouvait qu’entraîner la dégradation du milieu naturel et la
décomposition sociale, mais, à partir du moment où toute forme de croissance devint
fondamentalement une forme de destruction, la destruction tendit elle-même à devenir un
facteur économique nouveau et se convertit en condition
sine qua non
. Le développement
rencontra ses limites dans le pic de la production de pétrole, le réchauffement global, le
cancer et la production de déchets. Les forces productives autonomes étaient principalement
des forces destructrices, ce qui rendit problématique et dangereuse toute fuite en avant. Mais
la solution au problème, dans la logique capitaliste, résidait dans ce même péril. Grâce à lui,
on put convertir en valeur d’échange les éléments naturels gratuits comme le soleil, le
climat, l’eau, l’air, le paysage… Ou les symptômes de décomposition sociale comme
l’isolement, l’agressivité, les vols, la marginalisation… Le risque et la névrose se muèrent
en capital. Les critiques écologiques et sociologiques fournirent des idées et des arguments
aux dirigeants du monde. Ainsi, la nouvelle classe dominante liée à l’économie globalisée a
cru trouver la solution dans le syndicalisme de concertation, la convivialité marchandisée, la
technologie policière, le consumérisme « critique », le recyclage et l’industrie verte ; en
résumé, dans le développement « soutenable » et son complément politique, la démocratie
« participative ».
La croissance économique, à partir des années soixante-dix, ne put se maintenir plus
longtemps par le recours à la main d’oeuvre et en vint à dépendre du développement
technique. La technologie se transforma en la principale force productive, supprimant les
contradictions qui jaillissaient de la prépondérance de la force de travail. Plus avant, les
ouvriers cessaient de constituer l’élément principal du procès de production, et par
conséquent, perdaient de leur intérêt comme facteur stratégique de la lutte sociale. Si les
conflits du travail n’avaient jamais interrogé la nature aliénante de celui-ci, ni l’objet ou les
conséquences de la production, étant entendu que les luttes ouvrières se mouvaient en
permanence dans l’orbite du capital, encore moins questionneraient-ils maintenant le noeud
du problème, à savoir la machine, se condamnant par là à l’inefficacité la plus absolue dans
le cours des luttes pour la liberté et l’émancipation. Les idéologies ouvriéristes étaient
progressistes ; elles considéraient le travail comme une activité moralement neutre et
affichaient une confiance aveugle dans la science et la technique, auxquelles elles
assignaient un rôle de pilier du progrès une fois que les moyens de production seraient
tombés dans les mains du prolétariat. Elles critiquaient la domination bourgeoise sur le fait
de ne pas être en mesure de développer à fond ses capacités productives, c’est-à-dire de ne
pas être suffisamment en faveur du développement. Elles démontrèrent leur égarement sur
ce point : le capitalisme, au lieu d’inhiber les forces productives, les développe au contraire
au maximum. La société pleinement bourgeoise est une société d’abondance. Et c’est
précisément cette abondance, produit de ce développement, qui a détruit la société. Au pôle
opposé, les anti-industriels, répugnant par définition à l’augmentation des forces
productives, questionnent les moyens de production mêmes, vu que la production, dont la
demande est déterminée par des besoins fictifs et des envies manipulées, est dans sa plus
grande part inutile et préjudiciable. Loin de vouloir se les approprier, ils aspirent à les
démanteler. Ils ne fondent pas leur cause sur l’autogestion de ce qui existe, mais sur le retour
au local. Ils interrogent aussi l’abondance, en tant qu’elle est seulement abondance de
marchandises. Et ils critiquent le concept ouvriériste de crise comme moment favorable aux
forces révolutionnaires. Bien au contraire, le capitalisme a appris à s’installer dans la crise et
à démontrer plus de capacité de manoeuvre que ses ennemis supposés. L’histoire de ces
dernières années nous enseigne que la crise, loin de faire émerger un sujet historique
quelconque, n’a pas fait autre chose que propulser la contre-révolution.
La vision du futur prolétarien était la société convertie en usine, rien de bien différent
de ce qui existe, dans laquelle la société entière est un hypermarché. La différence tient à ce
que dans la période de domination réelle du capital les centres commerciaux ont remplacé
les usines et, par là même, la consommation prime sur le travail. Pendant que les classes
dangereuses se convertissaient en masses salariées dociles, objets passifs du capital, le
capitalisme a approfondi sa domination, tout en relâchant les liens avec le monde du travail.
À sa façon, le capitalisme moderne est aussi contre le travail. Dans la phase antérieure de
domination formelle du capital, on travaillait pour consommer ; dans l’actuelle, il faut
consommer sans cesse pour que le travail existe. La lutte contre le développement cherche à
rompre ce cercle infernal, raison pour laquelle elle part de la négation tant du travail que de
la consommation, ce qui la conduit à questionner l’existence de ces lieux qu’on appelle à
tort des cités, où ces activités sont prépondérantes. Elle condamne ces agglomérats sans
forme peuplés de masses solitaires au nom du principe oublié qui présida à leur fondation :
l’agora. C’est la dialectique travail/consommation qui caractérise les villes en même temps
comme entreprises, marchés et usines globaux. Ainsi, l’espace urbain a cessé d’être un lieu
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public pour la discussion, l’autogouvernement, le jeu ou la fête, et sa reconstruction se
conforme aux choix les plus spectaculaires et les plus en faveur du développement. La
critique du développement est alors une critique de l’urbanisme ; la résistance à
l’urbanisation est une défense par excellence du territoire.
La défense du territoire, qui se situe, après la disparition de l’agriculture
traditionnelle, au coeur de la question sociale, est un combat contre sa transformation en
marchandise, c’est-à-dire contre la constitution d’un marché du territoire. Le territoire est
maintenant un facteur de développement fondamental, source inépuisable de sol pour la
construction, promesse de gigantesques infrastructures, lieu pour l’installation de centrales
de production d’énergie ou de gestion des déchets, espace idéal pour le tourisme et
l’industrie de l’oisiveté… C’est une mine sans fond d’impôts et de postes de travail
précaires, ce qu’il faut pour mettre d’accord les autorités régionales, les forces vives
municipales et les écologistes néo-ruraux, pour lesquels la question du territoire est surtout
un problème fiscal et de bassin d’emploi. La logique de la marchandise fragmente et
colonise le territoire à partir des conurbations, en composant avec le tout un seul système
métropolitain. Les luttes contre le développement disposent donc dans la défense du
territoire d’une digue contre la vague urbanisatrice du capital. Elles tentent de faire reculer
les frontières urbaines. Elles sont des luttes pour la récupération du collectivisme agraire et
pour la désurbanisation. Mais elles sont aussi des luttes qui cherchent la rencontre et la
communication entre les personnes, des luttes pour le rétablissement de la vie publique.
Pour que la critique anti-industrielle nourrisse les luttes sociales, il faut que surgisse
une culture politique radicalement différente de celle qui prédomine aujourd’hui. C’est une
culture du « non ». Non à tout impératif économique, non à toute décision de l’État. Il ne
s’agit donc pas de participer au jeu politique actuel pour contribuer en aucune manière à
l’administration du présent état de choses. Il s’agit bien mieux de reconstruire parmi les
opprimés, en dehors de la politique mais au sein même du conflit, une communauté
d’intérêts opposés à ce même état. Pour cela, la multiplicité d’intérêts locaux doit se
condenser et se renforcer dans un intérêt général, afin de se concrétiser à travers un débat
public en objectifs précis et en alternatives réelles. Une telle communauté doit être égalitaire
et guidée par une volonté de vivre autrement. La politique contre le développement se fonde
sur le principe de l’action directe et de la représentation collective, pour lequel il faut se
garder de reproduire la séparation entre dirigeants et dirigés qui a cours dans la société
existante. Dans ce retour au public, l’économie doit retourner au
domus
, redevenir ce qu’elle
a été, une activité domestique. D’un côté, la communauté doit se garantir contre tout pouvoir
séparé, en s’organisant sur un mode horizontal à travers des structures assembléistes, et en
contrôlant le plus directement possible ses délégués et émissaires, de telle sorte qu’ils ne
reconstituent pas des hiérarchies formelles ou informelles. De l’autre, elle doit rompre la
soumission à la rationalité marchande et technologique. Elle ne pourra jamais dominer les
conditions de sa reproduction inaltérée si elle agit autrement, à savoir si elle croit au marché
et à la technologie, si elle reconnaît la moindre légitimité aux institutions du pouvoir
dominant ou adopte ses modes de fonctionnement.
Pour récupérer et désactiver la rébellion sociale, en premier lieu celle de la jeunesse,
contre les nouvelles conditions de la domination, celles qui obéissent au mécanisme de
construction/destruction/reconstruction typique du développement, on met en branle une
version dégradée de la lutte des classes, celle que l’on appelle les « mouvements sociaux »,
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y compris ceux des plateformes. S’il est acquis qu’il ne s’agit pas de désirer un autre ordre
social, le mythe du « citoyen » peut se substituer avantageusement à celui du prolétariat dans
les nouveaux schémas idéologiques. Le citoyennisme est le fils le plus légitime de
l’ouvriérisme et du progressisme caducs. Il n’apparaît pas pour les enterrer, mais pour en
revitaliser le cadavre. Au moment où il n’y a dialogue plus authentique que celui qui se noue
entre les noyaux rebelles, celui-là est seul à prétendre dialoguer avec les pouvoirs, se poser
en lieu de négociation. Mais la communauté des opprimés ne doit pas chercher à coexister
pacifiquement avec la société qui opprime, car son existence ne trouve sa justification que
dans la lutte contre elle. Une façon de vivre différente ne doit pas se fonder sur le dialogue et
la négociation institutionnels avec la forme esclave précédente. Sa consolidation ne viendra
donc ni d’une transaction, ni d’une crise économique quelconque, mais d’une sécession
massive, d’une dissidence généralisée, d’une rupture drastique avec la politique et le
marché. En d’autres termes, d’une révolution d’un nouveau type. Vu que le chemin contraire
à la révolution conduit non seulement au malheur et à la soumission, mais en outre à
l’extinction biologique de l’humanité, nous, les anti-industriels, nous déclarons en sa faveur.
La pensée contre le développement, ou anti-industrielle, ne représente pas une
nouvelle mode, une critique purement négative de la pensée scientifique et des idéologies
progressistes, ni un vulgaire primitivisme qui proposerait de retourner à un moment
quelconque de l’Histoire ou de la préhistoire. Elle n’est pas non plus une simple
dénonciation de la domestication du prolétariat et du despotisme du capital. Encore moins
est-elle quelque chose mystificatrice comme une théorie unitaire de la société, chasse gardée
de la dernière des avant-gardes ou du dernier des mouvements. Elle va plus loin que cela.
Elle est le stade le plus avancé de la conscience sociale et historique. C’est une forme
déterminée de conscience, de la généralisation de laquelle dépend le salut de l’époque.
Miquel Amorós
Manifeste du 7 mars 2010
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mercredi 8 mai de 16h à 18h
lecture collective de la revue subversion
café théet biscuit
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