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La tyrannie la plus redoutable n'est pas celle qui prend figure d'arbitraire, c'est celle qui nous vient couverte du masque de la légalité." Albert Libertad

le blog du laboratoire anarchiste

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18 février 2011 5 18 /02 /février /2011 08:08

Alors que son nouveau livre, Infinitif présent, paraît aux éditions La Différence, Jean-Marc Rouillan vient de « fêter », au centre de détention de Muret, « deux années d’emprisonnement pour des mots ». Ses écrits sortent de prison, mais l’auteur y reste, tissant dans ce livre son quotidien carcéral avec les souvenirs du « dernier été de liberté, de vraie liberté, de liberté insurgée ».

Un soir d’hiver 1987, à la fin du mois de février, nous avons été arrêtés… Sept ans auparavant, l’été est un bel été. Nous vivons à quatre planqués dans un appart que Joëlle loue sous un faux nom au fin fond du XIVe arrondissement à quelques pas du boulevard Jourdan. Nous : Nat, moi, Joëlle et son copain d’alors, que les autonomes appellent « Camion » ou André, et Samuel.

Le meublé s’ouvre au nord, au premier étage au-dessus d’une rue courte et banale tout près de l’immeuble où vécut Lénine durant son exil parisien. Joëlle n’a pas vingt ans. Elle est fine et rousse et elle vit nue le matin et le soir, à peine rentrée de nos occupations pétaradantes. Pour lutter contre la chaleur montant des trottoirs de ciment, nous tirons les volets de fer. Des lames de clarté zèbrent la pénombre et se perdent dans le dédale encombré du corridor. Sa peau de jeune fille est plus pâle encore au crépuscule. Les jeunes autonomes de son ancienne bande, ceux des squats de la rue Pia, de la rue Lahirle ou Nationale, l’ont baptisée Léo. Son compagnon précise que c’est à cause de sa coiffure « à la lionne ».

Dans la cuisine du meublé, nous déjeunons face à face, assis de chaque côté de la toile cirée jaune et rouge, pour moi un simple café noir, pour elle, une tasse de Earl Grey.

« Léo, c’est un peu fort pour le début, ne penses-tu pas ? »

Inquiète, elle lève les yeux vers moi. Son regard est troublé par la vapeur du liquide brûlant. Elle plisse les paupières. Je poursuis : « Belette te conviendrait mieux. Pour la couleur rouge du pelage, et surtout pour les canines pointues. »

Par-dessus la table, elle me balance sa serviette au visage.

« Que t’es con ! »

Elle boude un instant avant de reconnaître : « Au moins, ça reste dans le domaine des carnassiers.

— Oui, mais alors, un petit, un tout petit. »

Les derniers temps de cette cavale, la chevelure de Belette est plus rouge qu’à l’accoutumée. À l’aube, les frimas déchirent leur linceul sur les immensités labourées du Gâtinais. La neige surligne les sillons et les fossés. Et la buée aveugle les vitres. Comme d’habitude, lorsque nous partons à Paris pour un repérage dans les beaux quartiers, elle est vêtue de son kilt écossais noir et blanc et de l’éternel imperméable Burberry. Je porte une cravate de soie azuréenne, un pantalon à pinces et un manteau classique bleu marine. Nous ressemblons à ceux que nous voulons imiter, le genre de couple bon chic bon genre, que nous croisons, couleur passe-muraille, au pied des tours de la Défense. Elle est à l’aise et moi je me sens déguisé.

Quelques jours plus tôt, derrière la gare Montparnasse, impossible de faire demi-tour, un barrage de police nous bloque sur le pont Pasteur. Comment s’en sortir à moindres frais ? J’ai juste la place de manœuvrer. À mes côtés, lentement, Joëlle détache la boucle de son sac. Nous surveillons les mouvements des policiers en échangeant quelques mots sans remuer les lèvres. Je suis sur le point de braquer le volant en appuyant à fond sur l’accélérateur quand l’officier commandant l’escadron marche vers nous. Il scrute nos visages et notre plaque allemande, « Offenbach HH 686 ». Il ne remarque pas l’erreur commise lors de sa fabrication. Le chiffre « 8 » est à l’envers. Le cercle du dessus est légèrement plus large que celui de dessous. Le flic hésite un instant puis, d’un signe autoritaire, nous demande de quitter la file et de poursuivre notre route sur la gauche de la chaussée. Obéissant, nous roulons au ralenti le long de la rangée des véhicules. Après un dernier gymkhana entre les voitures pie, j’accélère et je vire à droite dans la première rue.

Belette pose sa main sur mon avant-bras.

« Ce qui m’a plu c’est le petit salut militaire sur la visière du képi...

— Tu parles d’un flair ! »

Sur la route entre notre maison des bois et Paris, à l’aller comme au retour, nous changeons les plaques à l’abri d’une haie de prunelliers. Depuis l’été dernier, dans nos affaires, la police traque les voitures belges. Nous en avons été avertis. Mais l’ancienne ferme de ––––-––-–––– a été louée sous une fausse identité belge. Dans le village de –––––-–––-–––––, nous sommes « les Belges », et pas moyen d’utiliser une voiture d’une nouvelle nationalité. Pour tous, je suis un magistrat travaillant sur un rapport de criminologie. Au moins, lors des apéros avec les voisins, je peux discourir du sujet des heures entières !

Après deux verres d’un pastis maison dans une cuisine laquée jaune citron, Maurice, notre voisin braconnier et communiste m’interroge : « Et votre hymne national comment donc ça fait ? »

Les premiers temps, je n’arrivais pas à le comprendre lorsqu’il discourait en dialecte solognot. Ayant passé ses vacances chez sa grand-mère dans un petit village du Cher, Nathalie traduisait. Au Pont-aux-Dions, nous l’appelons Nadine.

« La Brabançonne. » Et je déclame les deux premiers vers. J’ai pris soin de l’apprendre par cœur, m’attendant un jour à une telle question. Nathalie intervient pour interrompre la récitation. Elle supplie : « S’il vous plaît, ne le faites pas chanter. »

Deux écrous à l’avant, deux écrous à l’arrière, nous ne perdons pas de temps. J’ai ouvert le capot moteur pour accéder à la calandre. La tête penchée dans le coffre, Joëlle fixe la plaque arrière. Le froid insensibilise le bout de mes doigts. Le long du bosquet à l’abandon, la congère s’accroche au talus et dissimule le fossé. Nous voici naturalisés allemands par l’opération du Saint-Esprit et du tournevis. Ou plus précisément, nous sommes des militaires belges des forces de l’OTAN stationnées à Francfort. Je m’essuie les mains avec le torchon que je replie et range dans la jante de la roue de secours.

Assis à nouveau au volant, je tire de mon portefeuille les papiers correspondants à la nouvelle immatriculation. En cas de contrôle policier, je crains de ne pas décliner naturellement ma fausse identité. Alors, pour m’en assurer, j’ouvre la carte d’identité et la parcours des yeux. Je m’arrête au nom de la rue. Je murmure : « Zeppelinallee... »

« Mets le chauffage, mets le chauffage ! » supplie Belette en soufflant sur le bout de ses doigts. J’allume le moteur. L’aération projette un air tiédasse et empuanti de combustion. Elle fouille son sac à la recherche de sa bourse en cuir vert, d’où elle extrait un passeport.

Suivant les maisons, les voitures, les villes, nous changeons d’identité et de nationalité. Dans une lointaine banlieue, Joëlle est nord-irlandaise. Elle utilise l’identité d’une personne vivant dans un quartier catholique de Derry. À Tours, où elle a loué un studio près de la sortie sud de l’autoroute, elle est à nouveau française et porte le nom d’un commissaire de la brigade criminelle.

« Liège, 20 avril 1963 », marmonne Joëlle à mes côtés.

— Ton prénom ?

— Simone. »

Régulièrement, les camarades de la RAF nous fournissent deux ou trois nouvelles paires de plaques allemandes, toujours de la même commune, Offenbach sur les rives du Main, une banlieue de Francfort, dans le land de Hesse.

Dans la salle à manger, lorsqu’ils déballent le matériel, je lance : « Offenbach, Offenbach... peut-être parce que vous pensez que nous sommes une guérilla d’opérette ? »

Bien qu’elle saisisse quelques mots de français, Eva ne m’a pas compris. Ses yeux marron vert me scrutent. Je la connais depuis deux ou trois ans et cela fait longtemps qu’elle ne ressemble plus à la photo des affiches de recherche placardées dans tous les lieux publics. Sa coupe à la garçonne l’a transformée. Nous nous sommes rencontrés la première fois en été, au mois d’août, un dimanche matin tôt, dans le quartier de l’Opéra. Les rues étaient désertes. Il semblait n’y avoir que nous deux dans la ville. Seul, derrière nous, le camarade m’ayant conduit au contact marchait en lorgnant les vitrines des magasins de luxe. À pas lents de promeneurs, nous avons longé le jardin du Palais-Royal, puis, pour mieux profiter des premiers rayons de soleil, j’ai évoqué l’idée de nous déplacer vers les bords de Seine. Nous avons traversé la rue de Rivoli à hauteur du métro Pyramides. En attendant que le feu passe au vert, sur le passage clouté, Eva a jeté un coup d’œil en direction de la statue lumineuse de Jeanne d’Arc. J’ai compris qu’elle avait hésité à me questionner sur le personnage mais elle n’a rien dit. Dans le jardin des Tuileries, nous fîmes une halte près d’un nu de Maillol. Le jardin l’attirait. Elle a voulu remonter vers la place de la Concorde. Je ne sais pas pourquoi mais, arrivés en vue du Musée du Jeu de Paume, j’ai bifurqué vers le bâtiment de l’Orangerie. J’ai cherché à éviter de passer avec elle devant l’ancien siège de la Kommandantur de Paris.

L’hiver, lorsqu’elle vit à la ferme, Eva passe ses journées au pied de la cheminée, assise en tailleur sur l’immense tapis persan, dérobé dans un château près de Houdan. Devant elle, des dossiers laissent échapper des feuilles noircies de caractères minuscules. Vêtue d’un simple collant et d’un gros pull de laine qu’elle m’a emprunté, elle me rappelle des personnages des films existentialistes des années cinquante. Nous discutons très tard le soir, du mouvement révolutionnaire, de la mobilisation antiguerre, de l’offensive réactionnaire (que nous appelons depuis quelques mois « néolibéralisme »), du Roll back contre les mouvements de libération dans les pays du Sud, des débats que nous avons eus avec d’autres guérillas et d’autres organisations.

« Op’rette, op’rette, was ist los ? »

Joëlle traduit en anglais. Pas besoin d’être devin, je sais ce qu’elle va répondre. On ne rigole pas avec ça. D’ailleurs, quand elle comprend enfin, son sourire se fige. Joëlle a beau dire « it’s a joke, it’s a joke ». Elle prend un air offusqué et martèle les mots : « Vatch ! Nein, pas du tout ! Nicht op’rette ! »

Quelques jours plus tôt, notre 205 file à travers les bois sur des chemins de terre. Évitant les carrefours et les villages, nous revenons de nous entraîner au tir dans la forêt sur la commune de Gien. Nous nous exerçons tout près d’un ball-trap et d’un ancien champ de tir militaire. Ainsi, nos coups de feu ne surprennent personne. Eva est venue avec une camarade. Après avoir vidé un chargeur sur des cibles en carton dressées au bout de piquets de bois, nous récoltons les douilles de cuivre posées sur le tapis des feuilles mortes, des mousses et des lichens.

Une demi-heure de tir et nous rentrons à la ferme par d’interminables lignes droites boueuses. Mon esprit s’égare. Je mords des bouts de phrases cueillis çà et là comme des fruits sur des branches.

Le soir tombe. Nous sommes tous côte à côte dans un grand silence qui nous lie. Il est en nous. Il est nous. Déjà la disparition qui marche à notre rencontre. Que savons-nous de ce qui nous attend ? La silhouette de Gudrun accrochée aux barreaux de fer de sa cellule ? La longue cicatrice de l’autopsie abdominale de ce camarade mort de faim ? Notre âme – une âme individuelle et collective à la fois – est lourde du chemin à parcourir.

Nous savons pourquoi nous nous battons et pourquoi il faut encore atteindre demain puis après-demain, et vivre vite (vivre libre) un jour de plus, une semaine, un mois – peut-être le dernier –, un autre mois, une année – peut-être la dernière ?

En arrivant au croisement, l’endroit se dévoile à nous. Souvent, des voisins nous en ont parlé et plusieurs fois nous nous y sommes arrêtés. Nat ralentit et laisse le véhicule s’immobiliser de lui-même sur le bas-côté herbeux. Nous en descendons et les deux camarades allemandes nous suivent en silence. Nous sautons le fossé pour nous approcher des ruines en retrait du sentier. La vieille scierie, dont il ne reste que les murs de pierres, a été le théâtre d’un drame. Ici, durant l’Occupation, des maquisards communistes ont été surpris et exterminés par la Wehrmacht.

Dans la clairière et le bois, de simples croix de bois marquent l’endroit où les corps des suppliciés furent découverts. Je raconte leur histoire à notre groupe reconstitué sous le chêne qui les a abrités de la pluie de novembre. Nous nous taisons dans leur ombre passée, le souffle court, comme eux haletaient dans cette vaine cavale. En remontant dans la voiture, Eva dit d’une voix douce : « Mon grand-père était militaire en France, il a été tué dans une embuscade de partisans. »

Le mot « partisan » prononcé avec l’accent allemand a évoqué chez moi une vieille chanson communiste. Des paroles de Bertolt Brecht. Le coude sur le rebord du fauteuil, je l’interroge : « Sais-tu où ? Dans quel endroit ?

Nein ! Nitch. Rien, ni l’année, ni le jour, ni la ville... rien. »

Le moteur vrombit. Dans la voiture, le silence s’impose à nouveau

Jann-Marc Rouillan

Extrait de Infinitif présent (La Différence, 2010)
——
Postscriptum de la rédaction

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