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le blog du laboratoire anarchiste
Paysages vierges, peuples aux coutumes intactes, faune préservée, rencontres humaines authentiques, etc., les voyagistes nous vendent un univers épargné par
les désastres de la société industrielle. Quand le tourisme nous promet la pureté originelle, il sert une vision hygiéniste du monde inquiétante.
Les campagnes publicitaires des organisateurs de séjours de vacances s’appuient essentiellement sur le sentiment d’évasion et ses délices. Le produit
touristique a pour fonction de nous procurer, avec le dépaysement, l’exotisme, le bonheur, le soleil ou la détente, un bien-être absent de notre quotidien. Sur le marché du voyage, un
nouvel argumentaire s’est développé, il s’adresse surtout à l’Occidental-e moyen-ne, frustré-e, stressé-e (et plutôt aisé-e), évoluant dans un environnement pollué, urbain, agressif, et
vivant un temps accéléré. L’arme de séduction est imparable : il s’agit d’inviter à venir jouir de la « pureté » de la nature (et des humains…). « Eaux limpides », « paysages taille XXL »,
« temps qui s’arrête », « accès à la nature la plus sauvage », « charme des régions isolées du monde moderne », « joie d’être en harmonie avec la nature » [1] : au-delà de la nécessité
commerciale de vanter les atouts d’un site, il s’agit bel et bien de vendre le fantasme du Paradis perdu. Dans « Ambiguïtés de l’écologie », Jean-Marc Mandosio rattache cette vision
angélique à notre conception occidentale de la Nature comme une entité séparée de nous-mêmes : « S’il nie doublement la nature, en lui et hors de lui, [l’humain] garde la nostalgie d’un
temps où il n’en aurait pas été séparé, où il n’avait pas à s’opposer à elle pour affirmer son humanité. Alors tout était pur » [2].
« Se transcender », « communier »
Le désert est une destination emblématique de ces étendues « vierges » qui offrent un dépaysement brutal à l’habitant de toute métropole européenne. Un trek
d’une semaine au Sahara est vendu comme un moment de découverte d’un paysage extrême mais aussi comme une expérience quasi mystique. Car la pureté possède une faculté unique, et pour ainsi
dire magique, celle de purifier celles et ceux qui entrent en contact avec elle. Dans un environnement « pur », l’Occidental terne et rabougri va donc « se ressourcer », « se déconnecter »,
« se régénérer », « se transcender », « s’épanouir », etc. L’amé-lioration de la santé faisait déjà partie des motivations des premiers touristes du XVIIIe siècle qui profitaient des villes
d’eaux, du climat marin ou de l’air montagnard aussi par souci d’hygiène. Aujourd’hui, les « massages ethniques », les « secrets de beauté ancestraux », la « rando-thalasso », le « yoga et
nage avec les dauphins » veulent faire plus que nous maintenir en santé. Ces prestations s’affirment comme des voies vers une « révélation de nous-mêmes », une « réconciliation avec son
corps ». L’accès à cette « nature pure », nourrit le rêve de (re)trouver en nous-mêmes notre nature « vraie ». Et entretient une espèce de religion de soi déliquescente pratiquée sur
l’autel de la consommation. La pureté que prétendent nous vendre les marchands de soleil est bien aussi morale. Ceux-ci ne craignent pas de faire miroiter à leurs clients des relations
amicales et chaleureuses avec l’autochtone, des relations non perverties par l’échange monétaire. La relation idyllique avec la population locale est quelquefois incluse dans le « packaging
» des voyagistes : « relations privilégiés », « partage de moments forts », voire possibilité de « communier avec les peuples visités » ! Ushuaïa Voyages (une filiale de TF1) vante ainsi
les charmes du Bhoutan, « dernier pays au monde à recevoir la télévision en 1999 », et sa population « à 80% rurale, profondément religieuse, douce et accueillante ». Devant ces
authentiques « bons sauvages », le touriste est-il censé s’émouvoir comme le Parisien de l’Exposition coloniale l’a fait devant les zoos humains ?
Des corps intacts
Le touriste contemporain est aussi invité à poser un regard de prédateur sur les corps « indigènes », hypersexualisés par l’ima-ginaire colonial. Les hommes,
et surtout les femmes, apparaissent comme les objets de fantasmes censés ouvrir les portes d’une volupté mystérieuse. On sait que le discours sur la pureté appliquée à l’espèce humaine peut
conduire à l’eugénisme et au fascisme. Certains touristes sexuels n’hésitent pourtant pas à justifier leur pratique en affirmant qu’elle repose sur le choix de « consommer » des corps «
purs », ceux des femmes des pays du Sud ; les « problèmes de vue, de peau, d’obésité » des femmes des pays occidentaux traduiraient un stade de « dégénérescence ». Les misogynes du Nord
apprécient aussi la « pureté » morale des femmes des pays pauvres qui leur paraissent encore « préservées » des « tares » qui touchent les Occidentales, « perverties » par le consumérisme
et le féminisme…
A l’image de l’idéologie capitaliste dans lequel elle s’inscrit, l’industrie du tourisme prétend nous vendre ce qu’elle contribue à anéantir. Elle propose
ainsi au touriste un produit touristique qu’elle assure exempt des inconvénients du tourisme : des voyages organisés avec de l’imprévu et de l’aventure, la garantie de rapports humains «
authentiques », la découverte d’animaux sauvages en toute sécurité, etc.
Si la « pureté », qui est aujourd’hui un produit de luxe, devient un produit de masse, nous verrons sans doute se développer les « bulles de loisirs ». Dans
ces univers artificiels qui recréent en un seul endroit « la jungle tropicale », « la plage de sable blanc », « la rivière sauvage », « la forêt centenaire », etc., tout est entièrement
domestiqué et contrôlé. Au grain de sable près, comme en témoigne la société Center Parcs, qui s’enor-gueillit « des contrôles d’hygiène très stricts [qui] garantissent une eau d’une
propreté et d’une transparence absolue ». Le tourisme de demain sera-t-il la reproduction d’une pureté « reconstituée, maîtrisée, ordonnée », au détriment de l’expérience impure du réel ?
Dans ce cas, les consommateurs, maniaques de la « qualité de vie » et obsédés par la sécurité, devront renoncer à la dimension vivante de l’existence.
Leila
[1] Citations extraites de
différents sites internet de marchands de voyages : les sociétés Privilèges Voyage, Club Med, Nomade, Nature et Découvertes,
Ushuaïa Voyages, etc.
Source:
mercredi 8 mai de 16h à 18h
lecture collective de la revue subversion
café théet biscuit
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