Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : le blog lelaboratoire
  • : Le blog du laboratoire anarchiste est un blog actif a propos de l'actualité sociale
  • Contact

Pour nous contacter

Le laboratoire Anarchiste
8 Place st Jean
26000 Valence

envoyer vos suggestion

sur:

new:c.l-v@hotmail.fr

rappel envoie aucun message à

le laboratoire@no-log.org


 


Bibliothéque  de prêt

infokiosques
le mercredi de  16h30 - 19h

Accueil/infos SIAD-AIT
vendredi toutes les deux semaines

de  17h30à19h

Emission radio Labo
sur radio Mega
99.2FM
lundi en direct
18h15 - 19h
rediffusion:
jeudi de 9h à  9h 45
http://radio-mega.com
04 75 44 16 15

Recherche

Texte Libre

La tyrannie la plus redoutable n'est pas celle qui prend figure d'arbitraire, c'est celle qui nous vient couverte du masque de la légalité." Albert Libertad

Archives

le blog du laboratoire anarchiste

File:Wooden Shoe.svg
17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 09:47

lu sur mondialisme.org, Cette réflexion est posée à ce moment de la lutte.

Le refus du tra­vail

Claude Guillon, que je cite sou­vent, a publié dans « misère de l’éco­nomie », un bref his­to­ri­que de la manière dont les socia­lis­tes avaient abordé le pro­blème du tra­vail. Il en res­sort qu’en dehors de quel­ques théo­riciens (Stirner, Lafargue) et cou­rants (les Surréalistes), la majo­rité des socia­lis­tes, qu’ils soient anar­chis­tes ou marxis­tes, étaient de farou­ches par­ti­san-e-s du tra­vail, dont ils contes­taient l’aspect aliéné et aliénant, mais pas le prin­cipe même. Le refus du tra­vail a sur­tout été étudié a partir des années 70, à la fois par des gau­chis­tes (groupe Adret), des conseillis­tes. C’est dans le marxisme auto­nome, dans le situa­tion­nisme et dans le post-bor­di­guisme qu’il prend toute son ampleur. Il se répand éga­lement dans le milieu anar­chiste, dans lequel le situa­tion­nisme a (curieu­se­ment) bonne presse. Après 68 en France et en Italie, l’absenté­isme attei­gnit des pro­por­tions énormes, qui fut considéré par les marxis­tes auto­no­mes comme l’une des causes de la crise du for­disme. Aujourd’hui, la revue conseilliste Écha­nges considère le refus du tra­vail, quel­que soient ses formes, comme une forme concrète de la lutte des clas­ses. Comme le chante Bernard Lavilliers : « dans le ves­tiaire cra­din­gue / cinq minu­tes volées / à la fumée, au bruit, au dés­espoir » (Les Barbares). Le refus du tra­vail est, à mon sens, l’un des prin­ci­pes « car­di­naux » qui défin­issent aujourd’hui une posi­tion révo­luti­onn­aire, l’une des fron­tières entre l’ancien et le nou­veau mou­ve­ment.

Effectivement le droit à la paresse a été mis en pra­ti­que bien plus tôt par les ouvriers, et ce n’est pas un hasard si Pouget considérait la paresse comme une forme vala­ble de sabo­tage. Léo Malet évoque, dans la Trilogie noire, ce milieu d’ouvriers anar­chis­tes, pro­ches de l’illé­gal­isme, pra­ti­quant sabo­tage et « piquant des maca­dams » en simu­lant des acci­dents pour être payés sans tra­vailler. Il a existé, à mon sens, un déca­lage entre la pra­ti­que ouvrière et la théorie socia­liste. La cla­ri­fi­ca­tion, c’est-à-dire la théo­ri­sation du refus du tra­vail et du droit à la paresse (qui sont deux choses liées, mais bien dis­tinc­tes), est un tra­vail amorcé, mais loin d’être fini et dif­fusé.

Il me semble plus impor­tant d’expli­quer com­ment cer­tains tra­vailleur-se-s ont pu - alors qu’ils savaient par­fai­te­ment à quel point le tra­vail est une tor­ture (ce qui est son sens éty­mo­lo­gique) - s’iden­ti­fier comme pro­duc­teurs jusque dans leurs pro­jec­tions de la société future (« fédé­ration / asso­cia­tion de libre pro­duc­teurs »). Tout d’abord, c’est une ten­dance, mais pas un absolu. Au contraire, la base même de la cons­cience de classe, c’est le refus du tra­vail, qu’il soit réalisé ou désir inas­souvi.

Spectacle et tra­vail

Plusieurs rai­sons inci­tent sans doute cer­tains tra­vailleurs à refu­ser d’admet­tre à quel­que point bosser est abo­mi­na­ble. La prin­ci­pale est sans doute la résig­nation pure et simple. Le refus du tra­vail, le désir intense de consom­ma­tion, la réb­ellion spon­tanée, sont plutôt le fait des jeunes tra­vailleur-se-s, avant qu’ils ne ren­trent dans le rang (même si cette atti­tude est par­tiel­le­ment ritua­lisée ou intégrée comme la cuite du samedi soir et les sor­ties en boîte, « faut que jeu­nesse se passe »). Fonder une iden­tité sur la résig­nation au tra­vail, c’est sans doute pour la plu­part des tra­vailleurs, en l’absence d’une issue claire, la seule façon de sur­vi­vre digne­ment à l’hor­reur du tra­vail et refu­ser de reconnaître d’avoir gâché sa vie. C’est à mon sens le sens le plus pro­fond de la notion de Spectacle, telle qu’elle a été développée par les situa­tion­nis­tes. Loin de l’objec­ti­visme et de l’éco­nom­isme de l’ultra-gauche, les situs ont étudié les aspects sub­jec­tifs, la manière dont était vécu le rap­port social capi­ta­liste. On a sou­vent voulu réd­uire cette notion à celle de domi­na­tion par les « mass-médias », ce qui lui retire toute sa force : le Spectacle, c’est d’abord la représ­en­tation de la vie actuelle comme une vie réelle, hors de la vie réelle. C’est-à-dire qu’il com­prend l’ensem­ble des représ­en­tations socia­les considérées comme des réalités, même si cette réalité est sou­vent bien pauvre.

Peut-on pour autant voir dans cette accep­ta­tion pas­sive d’une partie des tra­vailleur-se-s une forme « d’intég­ration » des tra­vailleur-se-s au capi­tal ? Non, puisqu’ils en font partie, dès le départ : par défi­nition, ils exis­tent comme tra­vailleurs uni­que­ment parce que le rap­port social capi­ta­liste les iden­ti­fie ainsi. Dans sa défi­nition éco­no­mique, la force de tra­vail est l’une des com­po­san­tes du capi­tal. Or, deux aspects coexis­tent dans la classe et sou­vent dans chaque indi­vidu : le refus du « système » et l’intég­ration à celui-ci. Mais cette intég­ration passe éga­lement par la reven­di­ca­tion du droit de jouer un rôle dans celui-ci, le droit de gérer celui-ci. L’intég­ration des syn­di­cats à l’état, dans la plu­part des pays du monde, est une étape impor­tante de l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion de la classe ouvrière au sein du capi­ta­lisme. C’est éga­lement le rôle de la social-démoc­ratie, y com­pris sous sa forme bol­che­vi­que et aujourd’hui gau­chiste. Ce qui était une insuf­fi­sance des théories socia­lis­tes dans la réflexion sur le tra­vail est devenu un dogme cen­tral de la social-démoc­ratie : le tra­vail libé­rateur, doublé du fétich­isme de la pro­duc­tion. Ce dogme trouve sa for­mu­la­tion la plus lapi­daire dans la for­mule de Thorez (secrét­aire général du Parti Communiste Français) après la seconde guerre mon­diale : « cama­ra­des, retrous­sez vos man­ches » ou encore dans ce slogan du PCF systé­ma­tiq­uement res­servi aux mineurs dans les années 50 : « c’est vous qui avez bâti la France ». La social-démoc­ratie, sous ses formes variées (y com­pris dans le gau­chisme actuel) n’a jamais trahi la classe ouvrière, mais défend les ouvrier-e-s tout en les confor­tant dans le rôle de tra­vailleur-se-s, de pro­duc­teur-e-s au sein du système capi­ta­liste. Évide­mment, ce rôle est à l’opposé de la lutte contre le système et de la « néc­ess­aire cri­ti­que du tra­vail ».

Mais considérer que la classe est intégrée au capi­ta­lisme parce que les orga­ni­sa­tions qu’elle a créée jadis sont aujourd’hui des piliers du système revien­drait à dire que la lutte de classe n’exis­tent que dans les mots d’ordres des orga­ni­sa­tions « ouvrières ». Autrement dit, il faut com­pren­dre l’autre face du pro­ces­sus, com­ment agit la volonté de rompre avec le capi­ta­lisme.

Drame de la cons­cience de classe

Les tra­vailleurs, pour sortir du capi­tal, doi­vent se nier en tant que classe (« autoné­gation du prolé­tariat »). Si l’objec­tif visé est la création d’une société sans classe et que seule la classe de ceux qui ne possèdent rien (prolé­tariat, au sens strict) peut réel­lement désirer cette société là, alors il faut réussir le grand saut qui mène une classe à s’affir­mer en tant que telle et, dans un même mou­ve­ment, à se dis­sou­dre pour ne plus exis­ter. La société sans clas­ses, par défi­nition, ce n’est pas une société de prolét­aires mais une société sans prolét­aires. Mais ce mou­ve­ment social ne se pro­duit pas seu­le­ment au niveau de la défi­nition éco­no­mique, mais aussi du vécu, des atti­tu­des.

Dans le capi­ta­lisme, le tra­vailleur a géné­ra­lement intérêt à ne pas pren­dre plus de res­pon­sa­bi­lités que ce qu’on lui octroie, et apprend rapi­de­ment que toute par­ti­ci­pa­tion de sa part n’est qu’une étape sup­plém­ent­aire dans son acquies­ce­ment tacite à l’exploi­ta­tion qu’il subit. Son atti­tude géné­rale par rap­port au tra­vail est dét­erminée par cela (et c’est sans doute ce rap­port au tra­vail qui oppose le plus clai­re­ment les « cou­ches moyen­nes » aux « ouvriers » au sein du prolé­tariat, autre ques­tion à creu­ser). Mais dans une société libérée du capi­ta­lisme, le même « tra­vailleur » est amené chan­ger son atti­tude, à pren­dre des ini­tia­ti­ves sur la manière même de tra­vailler. Se nier en tant que classe n’est pas seu­le­ment une for­mule théo­rique, mais un chan­ge­ment pro­fond dans la pra­ti­que.

L’iden­tité ouvrière est donc une dét­er­mi­nation imposée de l’extérieur, comme le sexe ou la natio­na­lité, et que l’Individu-e doit s’en libérer cons­ciem­ment. Mais cette libé­ration cons­ciente est elle-même pro­blé­ma­tique, précisément parce qu’il s’agit de sortir d’un rap­port social. L’Individu-e cons­cient-e des dét­er­mi­nations qui s’impo­sent à lui cher­che à leur éch­apper, mais il se retrouve face à elles dans toute son exis­tence, dans sa réalité sociale, dans la manière dont il est perçu, etc. Il ne peut sortir de la dét­er­mi­nation qu’en détr­uisant le rap­port social lui-même, et non seu­le­ment en pre­nant cons­cience de celui-ci. Et ce rap­port social, il ne peut - par défi­nition - le détr­uire seul.

On appro­che alors du cœur du pro­blème de la révo­lution sociale. Entre le moment où un-e Individu-e prend cons­cience des rap­port sociaux qui le dét­er­minent et le moment où ces rap­ports sociaux sont détruits, il peut se passer un cer­tain temps, puisqu’ils ne s’achè­veraient d’après les « préd­ictions » que par la révo­lution sociale totale : on peut pour le moins cons­ta­ter qu’elle n’a pas encore eu lieu ! Autrement dit, cet-te Individu-e se trouve sans cesse confronté-e à une situa­tion qui est d’autant plus abo­mi­na­ble qu’il / elle la perçoit clai­re­ment, sans le secours d’un quel­conque « opium du peuple » poli­ti­que ou reli­gieux. Il / elle va alors cher­cher à agir sur la situa­tion, d’une manière ou d’une autre. La par­ti­ci­pa­tion, sous une forme ou une autre, à un groupe révo­luti­on­nar­iste / rup­tu­riste est une ten­ta­tive pour agir sur sa propre vie.

Mais cela ne prouve ni que les grou­pes révo­luti­onn­aires ser­vent à quel­que chose, ni qu’ils ne seront pas dan­ge­reux en défi­ni­tive pour la révo­lution elle-même (« la révo­lution n’est pas une affaire de parti », selon la for­mule d’Otto Rühle). L’acti­visme, la polé­mique, etc. sont por­teurs d’un anta­go­nisme entre l’uti­lité qu’on leur attri­bue (pré­ci­piter la rup­ture révo­luti­onn­aire / accroître la cons­cience de classe / former des cadres révo­luti­onn­aires / etc.) et son rôle actuel d’occu­pa­tion, de course contre le temps, de désir d’être utile à l’huma­nité, etc. C’est « le mili­tan­tisme, stade suprême de l’alié­nation » (selon le titre d’une bro­chure célèbre).

Il y a donc une contra­dic­tion entre le mou­ve­ment réel et néc­ess­aire qui amène des Individus à se regrou­per autour d’un projet révo­luti­onn­aire, et l’impos­si­bi­lité de réa­liser ce projet tout de suite, ou même dans un délais pré­vi­sible. Cette contra­dic­tion est lourde d’impli­ca­tion, parce qu’elle amène à recher­cher des rac­cour­cis, soit en allant plus vite (acti­visme, lutte armée), soit en essayant de rac­cour­cir le chemin, par exem­ple en pro­cla­mant que le capi­ta­lisme est au bord de l’effon­dre­ment (trots­kisme, ultra­gau­che). Cette contra­dic­tion que chaque groupe cher­che à rés­oudre à sa manière, ne peut trou­ver sa solu­tion que dans la réunion entre le désir de chan­ge­ment et le chan­ge­ment réalisé, c’est-à-dire dans la révo­lution en mou­ve­ment.

Pourquoi des conseils de tra­vailleurs ?

Marx, pré­cis­emment, a montré pour­quoi et com­ment le prolé­tariat était la seule classe révo­luti­onn­aire, et même qu’il n’exis­tait comme prolé­tariat qu’en étant révo­luti­onn­aire (la « classe pour soi ») : parce que le système capi­ta­liste repose, en der­nière ana­lyse, sur le pro­duit du tra­vail qu’il s’appro­prie. C’est ce qui est résumé dans un slogan fameux : « le patron a besoin de toi, tu n’as pas besoin de lui ». Les conseils de tra­vailleurs ont donc pour fonc­tion de com­bat­tre le capi­ta­lisme là où il se situe réel­lement, c’est-à-dire sur le lieu même de l’exploi­ta­tion. Il ne s’agit pas seu­le­ment de contrôler la pro­duc­tion, d’orga­ni­ser soi-même le tra­vail, mais bien de briser le capi­tal comme rap­port social, comme manière d’orga­ni­ser la société.

On peut remar­quer que la Commune de Paris, qui cons­ti­tue le modèle de la prise du pou­voir par la classe ouvrière pour Marx, n’a pas réel­lement brisé le cadre du capi­ta­lisme. L’un des éléments les plus trou­blant, par exem­ple, c’est que la Bourse de Paris n’a jamais été fermée, même si le volume d’acti­vité a dimi­nué. A l’inverse, durant les révo­lutions conseillis­tes des années 1917-1921 (Allemagne, Russie, Italie), les conseils de tra­vailleurs ont réussi a pren­dre le contrôle de la pro­duc­tion, mais pas à détr­uire l’appa­reil d’état. C’est ce double pro­blème qu’il fau­drait dép­asser… à la pro­chaine.

Il faut noter que dans l’esprit des conseillis­tes alle­mands, le conseil de tra­vailleurs n’est pas un conseil d’entre­prise, mais la réunion des délégués man­datés par les conseils d’entre­pri­ses au niveau d’une ville ou d’une région. Sa compét­ence n’est donc pas res­treinte au contrôle de l’entre­prise, mais à tous les aspects de l’acti­vité révo­luti­onn­aire. En Italie, les conseils d’usine ras­sem­blaient non seu­le­ment les ouvriers, mais aussi l’ensem­ble des per­son­nes qui en dép­endaient, y com­pris les bou­ti­quiers du quar­tier. Il faut rap­pe­ler que cette orga­ni­sa­tion était liée aux « for­te­res­ses ouvrières » qui struc­tu­raient toutes la vie de la ville. D’autre part, tou­jours pour les conseillis­tes alle­mands, les conseils de tra­vailleurs doi­vent être com­plétés par des conseils de consom­ma­teurs, garan­tis­sant la dis­tri­bu­tion des biens. Cette notion peut faci­le­ment être étendue au duo conseil de tra­vailleurs muni­ci­paux / conseils d’habi­tants, pour ce qui est de la ges­tion de la ville, mais il ne peux rem­pla­cer les pre­miers.

Enfin, last but not least, « tout le pou­voir aux conseils de tra­vailleurs » dit bien ce qu’il veut dire. Il s’agit effec­ti­ve­ment d’exclure les non-tra­vailleurs, c’est-à-dire les capi­ta­lis­tes, les bureau­cra­tes et la petite bour­geoi­sie. C’est bien de la dic­ta­ture du prolé­tariat qu’il s’agit. Opposant la concep­tion anar­chiste des conseils au bol­che­visme, l’anar­chiste alle­mand Eric Mühsam écrivait dans « La société libérée de l’état » : « Les anar­chis­tes son avisés, qui uti­li­sent aussi peu que pos­si­ble l’expres­sion de dic­ta­ture du prolé­tariat, bien qu’une juste com­préh­ension du concept de Conseil, excluant toute arrière-pensée sour­noise, ne puisse guère enten­dre autre chose par ce terme que la répr­ession par la classe prolé­tari­enne des rés­ist­ances à la révo­lution prolé­tari­enne. (…) La dic­ta­ture révo­luti­onn­aire d’une classe contre l’autre est indis­pen­sa­ble au cours du combat, mais cette dic­ta­ture n’est pas autre chose que la révo­lution elle-même ».

Les deux concep­tions, pou­voir des conseils contre pou­voir du parti, se sont heurtées vio­lem­ment à Krondstadt en 1921. Quand on lit les « Nouvelles du conseil de Kronstadt », on ne trouve rien de spé­ci­fiq­uement anar­chiste, mais un seul mot d’ordre : « tout le pou­voir aux conseils d’ouvriers et de sol­dats rouges ». On trouve la même exi­gence exprimée dans l’insur­rec­tion makh­no­viste. Le pou­voir des conseils de tra­vailleurs s’oppose donc au pou­voir d’un parti dis­tinct de la classe elle-même. C’est la société réunie avec elle-même, la fin de la sépa­ration entre société et état, et par là-même la fin de l’un et de l’autre en tant qu’entités.

Les conseils cons­ti­tuent la forme de base de toute lutte auto­nome, sous différents noms (comités de grèves, coor­di­na­tions, assem­blées géné­rales, etc.). En soi, leur exis­tence est liée à la lutte de classe, sans avoir forcément une orien­ta­tion révo­luti­onn­aire. Mais ils cons­ti­tuent une forme essen­tielle de réapp­ropr­iation de la vie quo­ti­dienne, du pou­voir de décision, d’auto­no­mie de l’indi­vidu confronté, sou­vent pour la pre­mière fois, à la pos­si­bi­lité de pren­dre une décision impor­tante, au droit d’expri­mer un avis. Briser la ser­vi­tude volon­taire.

Problèmes posés par les conseils de tra­vailleurs

Il faut exa­mi­ner de plus près l’idée selon laquelle les conseils de tra­vailleurs sont aujourd’hui dis­qua­li­fiés par la dis­pa­ri­tion de la valeur tra­vail. Cela revient à prou­ver que le capi­ta­lisme ne repo­se­rait plus aujourd’hui sur la pro­duc­tion, ou que celle-ci ne repose plus sur le tra­vail. Car en dehors de cela, ce n’est pas parce que les tra­vailleu­ses ne s’iden­ti­fient pas à leur tra­vail que la ques­tion de la des­truc­tion du capi­ta­lisme sur le lieu même de sa pro­duc­tion ne se pose pas : au contraire, c’est même cette non-iden­ti­fi­ca­tion qui est sub­ver­sive.

Je ne crois pas que les tra­vailleu­ses aient jamais beau­coup adhéré à la valeur tra­vail, et quand elles l’ont fait, c’est en créant ce masque d’illu­sions qui seul permet d’affron­ter la misère de la vie quo­ti­dienne - le Spectacle. Dans les années 30, les ouvriers russes moles­taient volon­tiers les Stakhanovistes, et plu­sieurs d’entres eux furent mêmes assas­sinés, en raison de leur adhésion au système d’inten­si­fi­ca­tion du tra­vail. D’autre part, l’ana­lyse sur la fin du modèle des clas­ses moyen­nes ne fonc­tionne que dans le « pre­mier monde » occi­den­tal, mais pas vrai­ment dans les autres pays, et notam­ment dans les pays du « tiers-monde », où les pay­san­nes pau­vres et les ouvrières agri­co­les savent par­fai­te­ment que le tra­vail est une tor­ture (c’est son sens éty­mo­lo­gique !).

C’est éga­lement ce que je vou­lais dire en disant que les " cou­ches moyen­nes " différaient des autres tra­vailleurs dans leur rap­port au tra­vail. Ceux qui par­vien­nent, à l’issue d’études, à attein­dre le métier qui cor­res­pond à la for­ma­tion qu’ils ont choi­sis, peu­vent trou­ver une cer­taine forme d’adéq­uation entre leur tra­vail et leur acti­vité, s’accom­plir dans la réa­li­sation de leur tra­vail, le trou­ver intér­essant, et même utile. Mais quand on passe sa journée à rép­ondre au télép­hone sans inter­rup­tion (call cen­ters), à net­toyer les cou­loirs du métro ou a couper la canne à sucre, c’est déjà beau­coup plus dif­fi­cile…

Une fois de plus, l’idée de conseils de tra­vailleurs n’est donc pas liée à un mythe du pro­duc­teur - même s’il n’est pas exclu que ce mythe ait pu jouer un rôle pour cer­tains conseillis­tes - mais à la recher­che par les tra­vaill­leurs eux-mêmes, au cours des révo­lutions du XXe siècle, de trou­ver une forme d’orga­ni­sa­tion qui leur per­mette de pren­dre leur vie en mains, de ne pas déléguer l’orga­ni­sa­tion de la société aux syn­di­cats ou au parti, fusse-t-il anar­chiste ou com­mu­niste. Il ne s’agit pas pour autant d’une panacée, puis­que jamais les conseils n’ont été vic­to­rieux. On peut réfléchir sur les rai­sons de cet échec.

Deux pro­blèmes essen­tiels se sont posés aux conseils de tra­vailleurs : primo, ils ont servi de marche-pied aux partis sociaux-démoc­rates (SPD, USPD, KPD en Allemagne, Bolcheviks en Russie, PSI en Italie). Secundo, ils ont été can­tonnés dans un rôle pure­ment de conseils d’usines (façon auto­ges­tion Yougoslave ou révo­lution polo­naise de 1956). Le pre­mier pro­blème est par­ti­cu­liè­rement cru­cial. C’est à peu près ce que j’expri­mais dans un texte pré­cédent des­tiné à un cama­rade du Réseau de dis­cus­sion inter­na­tio­na­liste : le pro­blème n’est pas de pren­dre le pou­voir, mais de faire en sorte qu’il ne soit pas pris. Dit comme cela, c’est simple. Dans la pra­ti­que, c’est beau­coup plus com­pli­qué, parce que grande est la ten­ta­tion de pren­dre le pou­voir pour qu’il ne soit pas pris par d’autres, ou de créer des orga­ni­sa­tions anti-orga­ni­sa­tions (comme le suggère Paul Mattick). Il faut remar­quer que les conseils se sont tou­jours affirmés contre les partis (le cas de l’Allemagne est assez par­lant). Aujourd’hui, c’est l’une des ques­tions plus com­plexe à laquelle nous devons rép­ondre.

L’autre pro­blème est plus ou moins lié au pre­mier. Ne pas se lais­ser can­ton­ner dans les ques­tions de contrôle de la pro­duc­tion, dans la sphère pure­ment éco­no­mique, c’est déjà poser la ques­tion du pou­voir, la ques­tion poli­ti­que (c’est en gros ce que Bordiga repro­chait aux conseils). Par contre, cela pose une série d’autres ques­tions : com­ment orga­ni­ser une société mon­diale sur la base des conseils. On peut se ras­su­rer en se disant que, quel­ques soient les dif­fi­cultés, ça ne peut pas être pire que ce que font les capi­ta­lis­tes ! Mais ça n’est pas abso­lu­ment sûr : l’expéri­ence russe montre exac­te­ment le contraire. On peut par­fai­te­ment, au nom du com­mu­nisme, ins­tau­rer une forme de capi­ta­lisme pire que les autres, encore plus absurde et ubues­que. (cf. tém­oig­nage de Victor Serge).

Cette ten­dance à rester sur le seul ter­rain éco­no­mique se double d’une ten­dance à s’en tenir au stade local ou rég­ional. Elle porte donc en elle la menace du loca­lisme, alors que les pro­blèmes à rés­oudre sont par nature mon­diaux. C’est éga­lement la cri­ti­que prin­ci­pale à l’encontre du fédé­ral­isme : il insiste sur le niveau local au dépens du niveau global. Il faut donc aujourd’hui poser la ques­tion de savoir com­ment trou­ver une forme d’orga­ni­sa­tion pra­ti­que de la révo­lution qui détr­uise de fond en comble le système capi­ta­liste au niveau même des rap­ports sociaux, qui ne se can­tonne pas sur le ter­rain éco­no­mique mais occupe l’ensem­ble des lieux de la vie, qui ne cher­che pas la prise du pou­voir mais sa des­truc­tion au niveau mon­dial.

Ne tra­vaillez jamais !

Le projet révo­luti­onn­aire fondé sur les conseils de tra­vailleurs n’est, en tant que tel, un projet de société. Il nous faut tou­jours rés­oudre le pro­blème, relevé par Gilles Dauvé (Back to the S.I.), de la contra­dic­tion chez les Situationnistes, entre « Ne tra­vaillez jamais » et « Tout le pou­voir aux conseils ouvriers ».

Cette contra­dic­tion est en partie résolue si l’on exa­mine les choses dans le sens du mou­ve­ment réel. Nous sommes dans une société fondée sur le tra­vail et nous aspi­rons à en sortir, non seu­le­ment à abolir le tra­vail sala­rié, mais aussi et sur­tout à éman­ciper l’humain du tra­vail. J’aurais donc ten­dance à penser que si « l’éman­ci­pation des tra­vailleurs sera l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes », cette éman­ci­pation est d’abord et avant tout une éman­ci­pation des contrain­tes du tra­vail. Les prolét­aires se niant en tant que prolét­aires s’affir­ment en temps qu’Individu-e-s libres. Le droit à la paresse, le refus du tra­vail expri­ment exac­te­ment cette idée, dans les termes les plus concrets : on cesse d’être un tra­vailleur en ces­sant de tra­vailler.

L’expéri­ence russe a montré à quel point il ne suffit pas de détr­uire la bour­geoi­sie pour détr­uire le capi­ta­lisme. Celui-ci réside avant-tout dans un rap­port social, un rap­port d’exploi­ta­tion et d’alié­nation. Le refus du tra­vail, c’est donc la forme pra­ti­que la plus simple et la plus directe de lutte contre ce rap­port social. Il s’exprime col­lec­ti­ve­ment dans la grève, indi­vi­duel­le­ment dans l’absenté­isme ou la recher­che de temps libre dans le temps de tra­vail. Le mou­ve­ment ouvrier, même sous sa forme la moins cri­ti­que par rap­port au tra­vail, a tou­jours fondé ses espoirs sur l’auto­ma­tion géné­ralisée des tâches, ce qui expri­mait indi­rec­te­ment la même idée (ou, plus pro­ba­ble­ment, concré­tisait une sorte de com­pro­mis entre l’aspi­ra­tion des tra­vailleurs à ne plus tra­vailler et le tra­vaillisme impé­nitent des réf­or­mateurs sociaux).

Nous nous trou­vons aujourd’hui devant un para­doxe entre cette idée d’auto­ma­tion géné­ralisée et la dif­fi­culté à la réa­liser d’une manière com­pa­ti­ble avec un dével­op­pement dura­ble, avec une prés­er­vation de l’envi­ron­ne­ment (ce qui amène les com­mu­nis­tes-pri­mi­ti­vis­tes à pro­po­ser l’éli­mi­nation pure et simple de la tech­no­lo­gie). C’est un pro­blème réel, sur lequel il nous reste à réfléchir séri­eu­sement.

Il avait été posé sous une autre forme au début du siècle pré­cédent dans les débats entre socia­lis­tes et anar­chis­tes-indi­vi­dua­lis­tes néom­alt­husiens. Ces der­niers sou­te­naient, à la suite de Malthus, que l’Humanité pro­liférait d’une telle manière que la pro­duc­tion ne pour­rait jamais suf­fire à la nour­rir toute entière, et pro­po­sait l’usage de la contra­cep­tion comme remède. Les socia­lis­tes considéraient que la pro­duc­tion suf­fi­rait si elle n’était pas entravée par les capi­ta­lis­tes pour leurs pro­pres pro­fits. L’étude com­parée de la pro­pa­gande néo-mal­thu­sienne et des cour­bes de nata­lité mon­trent que les ouvrières ont lar­ge­ment écouté le sage avis des Individualistes, malgré les morigé­nations pudi­bon­des et nata­lis­tes des socia­lis­tes. Aujourd’hui, le pro­blème se pose au niveau mon­dial : on peut envi­sa­ger plus faci­le­ment une crois­sance tech­no­lo­gi­que non-des­truc­trice à condi­tion qu’une révo­lution démog­rap­hique amène pro­gres­si­ve­ment l’Humanité à un nombre plus res­treint d’indi­vi­dus. Les femmes du tiers-monde ont tout à y gagner.

La ques­tion du lien entre prés­er­vation de l’envi­ron­ne­ment et auto­ma­tion géné­ralisée semble pou­voir être résolue à condi­tion que l’envi­ron­ne­ment, c’est-à-dire en défi­ni­tive la santé et la qua­lité de vie des Individues, soit posé comme un impé­ratif essen­tiel. Mais l’auto­ma­tion géné­ralisée pose un second pro­blème : née de l’anta­go­nisme entre tra­vailleurs et capi­ta­liste (une machine ne fait jamais grève), elle n’a jamais libéré les tra­vailleurs, mais les a éliminé de la pro­duc­tion (chômage massif) et aliéné de plus en plus, en les dépossédant de tout contrôle sur leur propre acti­vité, en éclatant le savoir-faire. La divi­sion du tra­vail a joué un rôle néf­aste. Croire aujourd’hui en les bien­faits uni­latéraux de la machine et de l’auto­ma­tion paraît non seu­le­ment illu­soire, mais sur­tout contraire au rejet massif dont elle fait l’objet par les tra­vailleurs eux-mêmes.

Ce rejet est contra­dic­toire, puisqu’il ne s’agit pas d’un refus de la tech­no­lo­gie (qui est au contraire bien­ve­nue dans la vie quo­ti­dienne), ni d’une reven­di­ca­tion d’un retour aux formes antéri­eures du tra­vail (tout aussi alién­antes et sou­vent plus fati­gan­tes phy­si­que­ment, sinon ner­veu­se­ment). Cette contra­dic­tion est au cœur du pro­blème de la tech­no­lo­gie. Elle se trouve éga­lement, ce qui est logi­que, au cœur de la lutte de classe. L’iné­galité dans la rép­ar­tition du pro­grès tech­ni­que dans la vie quo­ti­dienne et l’omni­prés­ence de celle-ci dans le tra­vail - au moins dans les pays « indus­tria­lisés » - sont des aspects eux-aussi contra­dic­toi­res, mais essen­tiels du capi­ta­lisme.

Cette contra­dic­tion (rejet de l’auto­ma­tion / désir de pro­grès tech­no­lo­gi­que) ne peut se rés­oudre de manière abs­traite, a priori, même si on ne doit pas la nég­liger. Elle cons­ti­tue l’un des éléments dyna­mi­ques de la société future, l’une des ques­tions qu’elle devra rés­oudre, l’un des moteurs du débat démoc­ra­tique. Elle ne peut donc trou­ver de solu­tion que dans le mou­ve­ment réel de la société. La révo­lution n’est pas seu­le­ment un moment, et la société future n’est pas un but figé, mais une évo­lution per­ma­nente, une révo­lution en per­ma­nence.

Les aspi­ra­tions des tra­vailleurs et tra­vailleu­ses actuel­les (ne plus tra­vailler, ne plus être esclave des gros­ses­ses répétées, ne plus être l’uti­li­sa­teur passif des machi­nes, béné­ficier du pro­grès tech­ni­que) por­tent en elles, comme une vue en négatif, la société future, dans toute sa com­plexité et ses pro­pres contra­dic­tions. C’est ainsi que les tra­vailleu­ses et tra­vailleurs por­tent dans leurs reven­di­ca­tions et même leurs frus­tra­tions quo­ti­dien­nes, non seu­le­ment la négation du capi­ta­lisme, mais leur propre négation en temps que tra­vailleu­ses et tra­vailleurs.

Nicolas (Mai 2000)

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Articles Récents

Agenda

    dimanche 30 juin

15h à 16 h

accueil de familles de prionnier-e-s

discussion , infos et peites recettes

pour les proches de détenu(E)s...

- aides juridique

-participation à l'émission de radio Mega

du 22 juillet