Quantcast

Pour nous contacter

Le laboratoire Anarchiste
8 Place st Jean
26000 Valence

envoyer vos suggestion

sur:

new:c.l-v@hotmail.fr

rappel envoie aucun message à

le laboratoire@no-log.org


 


Bibliothéque  de prêt

infokiosques
le mercredi de  16h30 - 19h

Accueil/infos SIAD-AIT
vendredi toutes les deux semaines

de  17h30à19h

Emission radio Labo
sur radio Mega
99.2FM
lundi en direct
18h15 - 19h
rediffusion:
jeudi de 9h à  9h 45
http://radio-mega.com
04 75 44 16 15

Syndication

  • Flux RSS des articles

Recommander

Images aléatoires

Calendrier

Juin 2013
L M M J V S D
          1 2
3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16
17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30
             
<< < > >>

le blog du laboratoire anarchiste

Ce texte est paru dans Echanges n° 135 (hiver 2010-2011).

Partout dans le monde, le livre est touché par la pro­pa­ga­tion des tech­no­lo­gies numé­riques. En France, le seul aspect dont nous déb­attons vrai­ment est celui des droits d’auteurs, car notre pays est à la pointe du combat contre l’hydre d’outre-Atlantique qui numé­rise à tour de bras notre patri­moine écrit. Pourtant, les ques­tions du prix du livre numé­rique et de la rému­nération des auteurs ne sont pas si impor­tan­tes… mais les bran­dir bien haut permet d’oublier de dis­cu­ter de l’essen­tiel. Certes, dans le monde capi­ta­liste, il serait ridi­cule d’igno­rer que l’acti­vité édi­tor­iale est une bran­che de l’éco­nomie (ou alors elle est mili­tante), et qu’en tant que telle, elle doit dégager du profit, et donc que les éditeurs voire les auteurs doi­vent pou­voir en vivre. Cependant, il n’est pas cer­tain qu’il y ait à ce point le feu au navire de l’édition papier pour que nous devions d’ores et déjà, comme cer­tains nous y invi­tent, l’aban­don­ner à son triste sort, jeter par-dessus bord l’éthique et nous pré­ci­piter dans le radeau de sau­ve­tage numé­rique pour tenter de sauver notre peau.

Technophobes de droite et de gauche, mous et ultras

Cette ques­tion des révo­lutions tech­no­lo­gi­ques qui bou­le­ver­sent les modes de lec­ture, de culture ou d’appren­tis­sage n’est pas nou­velle – ce qui ne jus­ti­fie pas la poli­ti­que de l’autru­che. Posons donc la ques­tion essen­tielle pour l’avenir : la frac­ture numé­rique n’est-elle pas d’abord une frac­ture géné­rati­onn­elle, et à quel niveau doit-elle être ana­lysée pour penser l’évo­lution de la culture du livre ? Les enfants ne lisent plus comme leurs parents ; ils ne rem­plis­sent pas leurs journées de la même façon qu’eux puisqu’ils sont rivés à leurs écrans, toutes les études le mon­trent, dans tous les pays développés. Dans La Crise de la culture, Hannah Arendt posait déjà cette rup­ture entre géné­rations d’une façon inat­ten­due et que l’on a sou­vent oubliée. L’enfant a besoin d’être protégé pour, dit Arendt, « éviter que le monde puisse le détr­uire. Mais ce monde aussi a besoin d’une pro­tec­tion qui l’empêche d’être dévasté et détruit par la vague des nou­veaux venus qui déf­erle sur lui à chaque nou­velle géné­ration » (in « La crise de l’édu­cation »).

Alors que les nou­vel­les tech­no­lo­gies, très vite assi­milées par les jeunes géné­rations de digi­tal nati­ves, sem­blent mena­cer les adul­tes qui ne les maît­risent pas, la thèse d’Arendt peut déb­oucher en droite ligne sur une posi­tion poli­ti­que conser­va­trice, caractérisée par une tech­no­pho­bie réacti­onn­aire. Cette posi­tion tech­no­phobe étant simple, voire sim­pliste, nous la retrou­vons sans sur­prise sous des cieux poli­ti­ques très différents. Cela va de quel­ques cer­cles de l’ultra-gauche, par exem­ple chez John Zerzan, chan­tre du « futur pri­mi­tif », jusqu’à une partie de la droite et de l’extrême droite pét­ain­iste, en pas­sant par des pen­seurs comme Paul Virilio ; ce der­nier se pose tou­jours dans un regret du monde d’avant le cyber­monde, lequel aurait réduit la planète à un point et inter­di­rait dés­ormais toute aven­ture non tech­no­lo­gi­que.

On retrouve sur­tout cette tech­no­pho­bie pri­maire dans une caté­gorie démog­rap­hique, les « vieux », et cela n’est pas sans impor­tance : les anciens ont bien raison de se plain­dre de ne plus rien com­pren­dre au monde actuel et à Internet en par­ti­cu­lier.

Songeons que les géné­rations pré­céd­entes pou­vaient encore com­mu­ni­quer entre elles, car les évo­lutions tech­no­lo­gi­ques ne se succédaient pas à un rythme aussi effréné. De nos jours, si des grands-parents veu­lent com­mu­ni­quer avec leurs petits-enfants, une seule solu­tion, l’« ordi ». Fini l’ère des let­tres manus­cri­tes ! Et encore faut-il posséder des logi­ciels com­pa­ti­bles, car dés­ormais, la course folle du capi­ta­lisme glo­ba­lisé condamne des géné­rations d’ordi­na­teurs, comme de véhi­cules à moteur ou d’appa­reils ménagers, à une obso­les­cence quasi-ins­tan­tanée. Comme le pro­cla­mait Günther Anders dès 1956 dans un texte qui four­nit de nom­breu­ses clés à la com­préh­ension de notre présent, nous assis­tons à l’obso­les­cence de l’homme.

Les tech­no­pho­bes réacti­onn­aires ont raison sur au moins un point, que per­sonne ne peut contes­ter : le renou­vel­le­ment hyper­ra­pide des tech­no­lo­gies a abouti en quel­ques années à la fameuse frac­ture numé­rique. L’Unesco s’en pré­oc­cupait dans son rap­port sur les sociétés de par­ta­ges du savoir, publié en 2005 – ce qui ne nous fait pas remon­ter à Mathusalem, et pour­tant, cinq ans plus tard, nous avons déjà oublié cette donnée essen­tielle. Or, la frac­ture numé­rique s’accroît au lieu de se com­bler, non seu­le­ment entre pays for­te­ment connectés et pays peu ou très peu connectés, mais aussi, dans tous les pays, entre indi­vi­dus connectés et indi­vi­dus non connectés. Qu’on le veuille ou non, et peu importe que seuls les réacti­onn­aires déf­endent cette posi­tion, cette obso­les­cence rapide de tech­no­lo­gies sacra­lisées par nos normes socia­les abou­tit à ce que cer­tains indi­vi­dus ou des grou­pes sociaux entiers ne sui­vent plus le rythme. Nous en arri­vons à une divi­sion sociale réelle entre clas­ses d’âge, entre connectés et non connectés, qui peut tout à fait abou­tir à une dis­so­lu­tion de la société – ou peut-être est-ce déjà le cas.

Les réflexions qui sui­vent se pla­cent d’un autre point de vue que celui des tech­no­pho­bes conser­va­teurs, et pour­tant elles n’entrent pas en contra­dic­tion avec les cri­ti­ques for­mulées par Arendt, Anders ou encore Lewis Mumford dans Le Mythe de la machine et, pour pren­dre un auteur bien plus récent, Nicholas Carr dans The Shallows. What the Internet is doing to our Brains, paru en 2010 (titre que l’on peut tra­duire par « La super­fi­cia­lité. Ce qu’Internet fait à nos cer­veaux ») (1). Ces cri­ti­ques atta­quent la tech­no­lo­gie au nom d’un pro­ces­sus éman­ci­pateur de l’huma­nité, et pas au nom d’un passé idéalisé.

McLuhan : le retour

Beaucoup de choses sont cri­ti­qua­bles sur Internet : le fichage géné­ralisé des cour­riels et des blogs par les Etats, les entre­pri­ses com­mer­cia­les et les réseaux sociaux ; le manque de fia­bi­lité des données qui sont dés­ormais publiées par n’importe qui ; la faillite du Web dit « social » dont les inter­nau­tes ne se sont emparé que pour satis­faire leur nar­cis­sisme exa­cerbé ; la place émin­ente de la por­no­gra­phie, dont le Minitel avait déjà donné une idée… Mais voilà, cri­ti­quer Internet est facile, trop facile ! Cela permet de déto­urner l’atten­tion des formes pré­céd­entes d’infor­ma­tion et de com­mu­ni­ca­tion, qui pour­raient peut-être elles aussi être passées au crible ?

Justement : l’édition papier, qui représ­ente en quel­que sorte l’ancien monde face aux déf­erl­antes des nou­vel­les géné­rations dont parle Arendt, n’a pas évolué dans le bon sens. D’abord parce que l’édition n’a pas vrai­ment anti­cipé ce qui arri­vait. Il est vrai qu’il s’agit d’un phénomène assez nou­veau dans ce sec­teur : la concur­rence ne vient pas d’un autre média au sens d’un autre système de dif­fu­sion des mêmes infor­ma­tions. Après tout, la radio et la télé­vision dif­fu­sent du texte ou du diver­tis­se­ment, et leurs conte­nus imi­tent plus ou moins ceux du papier. Avec Internet, ce sont des outils tech­no­lo­gi­ques qui atta­quent les anciens médias – tous, pas seu­le­ment le livre, la radio et la télé­vision aussi sont menacées –, et le rôle du contenu dans son succès est bien moins dét­er­minant que pour la radio ou la télé­vision.

Ce que pro­pose Internet n’a plus rien à voir avec tous ces médias pous­siéreux. Pourtant, il est amu­sant et étonnant que les tech­no­phi­les enthou­sias­tes nous seri­nent leur antienne à lon­gueur d’arti­cles, d’études, d’émissions et même de livres (un comble !) : la culture d’Internet rem­place d’ores et déjà celle du livre, mais ils ont besoin du livre, de la radio et de la télé­vision pour nous le faire savoir !

Voilà quinze ans que ce qui se passe aujourd’hui était pré­vi­sible et annoncé ! En réalité, nous vérifions de nou­veau, hélas, l’intui­tion de McLuhan : le mes­sage, c’est le médium. Nous la vérifions de la pire des façons. L’un des défis fon­da­men­taux que pose le numé­rique au livre en scien­ces humai­nes et au docu­men­taire pour la jeu­nesse, ou encore aux ency­clopédies (mais elles ont pres­que toutes dis­paru), est l’accé­lé­ration du temps. Le temps inter­net, qui est de l’ordre de l’imméd­iateté, entraîne une obso­les­cence très rapide des données docu­men­tai­res. Du coup, l’ouvrage papier est en quel­que sorte périmé avant d’être imprimé… Déprimant, même si cela n’est pas vrai pour une large part des docu­men­tai­res, ou n’est jamais vrai, mais cette réac­tivité, ce culte de l’imméd­iateté est un atout majeur de sites tels que Wikipédia. Il y a donc une lutte à mener autour de la fia­bi­lité des données, dont Wikipédia n’est pas le meilleur exem­ple… Pour ané­antir le mythe du cer­veau col­lec­tif porté par cette ency­clopédie, il va fal­loir un bel effort pour que la cote de l’édition clas­si­que remonte. La Toile n’est pas fiable, mais nous la pré­férons aux ouvra­ges papier parce que l’imméd­iateté et la réac­tivité nous sem­blent les vraies valeurs de notre monde, et non la fia­bi­lité. Désormais, connaître, ce n’est plus com­pren­dre, ana­ly­ser, pren­dre le temps de réfléchir ; c’est savoir ce qui vient de se passer à l’ins­tant, ou lire un digest du der­nier ouvrage à la mode. Ou plutôt, connaître, ce n’est même plus cela…

L’imméd­iateté n’est pas le seul bonus offert par la culture numé­rique. Son autre atout maître est l’accu­mu­la­tion inouïe, grâce à l’outil pro­di­gieux qu’est le moteur de recher­che, d’infor­ma­tions (vraies et faus­ses), qui s’empi­lent les unes sur les autres à un rythme ver­ti­gi­neux. Si le livre de scien­ces humai­nes ou l’ouvrage docu­men­taire pour la jeu­nesse sont menacés, ce n’est pas tant à cause du fond de leurs conte­nus que de l’exten­sion infi­nie des « pages web » que met à notre dis­po­si­tion leur concur­rent direct, lequel, encore une fois, n’est pas un site ou une méga-base de données, mais un ensem­ble d’outils : l’archi­tec­ture de la Toile et les moteurs de recher­che. En der­nière ana­lyse, donc, connaître devient équi­valent à savoir où trou­ver ce qu’on cher­che…

Voici sur­tout où McLuhan était vision­naire. Les expéri­ences les plus séri­euses, menées depuis 1989 (! ) par des par­ti­sans d’Internet dans des uni­ver­sités amé­ric­aines notam­ment, mon­trent que la navi­ga­tion sur Internet et la lec­ture sur écran, avec ses hyper­liens et ses conte­nus mul­timédias, ne font pas fonc­tion­ner les mêmes zones du cer­veau que la lec­ture « apaisée » du papier. Or, la lec­ture sur papier est beau­coup plus favo­ra­ble à la mém­oire et à la com­préh­ension que la lec­ture sur écran. Celle-ci, plus ou moins sou­vent dis­traite par des éléments extérieurs à ce que l’on est en train de lire, est moins sou­te­nue, plus chao­ti­que, au point, disent les scien­ti­fi­ques, que cela gêne considé­rab­lement la com­préh­ension et la mémo­ri­sation, et, avec la fréqu­en­tation quo­ti­dienne de l’écran, jusqu’à la capa­cité de l’usager de l’écran à se concen­trer, comme l’expli­que l’excel­lent ouvrage de Carr. Ainsi que le dit un vice-pré­sident de HarperStudio, « les e-books ne sont pas sim­ple­ment des livres imprimés livrés élect­ro­niq­uement. Nous devons tirer avan­tage du médium et créer quel­que chose de dyna­mi­que, qui amél­iore l’expéri­ence. Je veux des liens, et der­rière les scènes, des bonus et de la nar­ra­tion et des vidéos et de la conver­sa­tion ». Ce qui compte n’est pas le mes­sage, pour ces ven­deurs de tablet­tes ou de liseu­ses ; seul importe le conte­nant, le médium.

Ceci est fon­da­men­tal pour tout ce qui relève de la péda­gogie, et impli­que que les manuels sco­lai­res numé­riques, qui four­nis­sent tout un envi­ron­ne­ment prét­en­dument « inte­rac­tif », sont tous mau­vais. Le médium est bel et bien le mes­sage : il nous condi­tionne à ne rece­voir qu’un cer­tain type d’infor­ma­tions, peu importe les conte­nus puis­que nous ne sau­rons plus vrai­ment les relier les uns aux autres, cons­truire des rai­son­ne­ments auto­no­mes et nous penser ainsi comme des ani­maux sociaux inte­ra­gis­sant les uns avec les autres. C’est l’endroit exact de la véri­table frac­ture numé­rique – l’autre frac­ture numé­rique, celle de la den­sité de connexions, n’en est que le pâle reflet : elle indi­que les sociétés dans les­quel­les les rap­ports entre les êtres sont le plus méd­iatisés par des images, et ces sociétés les plus réifiées sont aussi celles que l’on dit les plus développées. Cela sup­pose une intér­ess­ante contra­dic­tion dans ce monde, où les « rai­son­neurs » ne seront plus issus du monde tech­no­lo­gi­que avancé… Qui l’empor­tera : la tech­no­lo­gie ou la raison ? Le combat est loin d’être joué.

Où l’humain a-t-il encore une place ?

Internet se prés­ente comme un for­mi­da­ble empi­le­ment d’infor­ma­tions diver­ses, per­son­nel­les, asso­cia­ti­ves, jour­na­lis­ti­ques ou poli­ti­ques, ency­clopé­diques ou théo­riques, toutes acces­si­bles sur la Toile – sous rés­erve quand même que la « Toile des connais­seurs » reste la toile pro­fonde, le Deep Web des Anglo-Saxons, toile « invi­si­ble » comme nous disons ici, inat­tei­gna­ble par les moteurs de recher­che. Cet empi­le­ment d’infor­ma­tions n’est pas équi­valent à ce que l’on appelle d’ordi­naire la connais­sance, dont le but est l’éman­ci­pation des indi­vi­dus. Le Net favo­rise l’empi­le­ment mais pas la cons­truc­tion d’une connais­sance cri­ti­que. Nous sommes les pions d’un Trivial Poursuit.

Cette faci­lité de sto­ckage et d’accès a une conséqu­ence fon­da­men­tale : le rôle du cer­veau humain est modi­fié par la tech­no­lo­gie numé­rique ; la mém­oire devient infor­ma­ti­que et risque de ne bientôt plus être une affaire de neu­ro­nes et de synap­ses. Quelle est la place de la machine par rap­port à l’homme ? Cette ques­tion éthique, qu’on ne dis­cu­tera pas ici, déb­ouche sur un dilemme poli­ti­que : où sera la liberté dans une société qui ne s’infor­mera et ne com­mu­ni­quera que par le biais d’Internet ?

Sur le plan quan­ti­ta­tif, sur celui de la vitesse d’exé­cution, l’être humain ne peut riva­li­ser avec les machi­nes infor­ma­ti­ques. D’où un nou­veau pro­blème, cette fois édi­torial : le rôle du livre ne peut plus être, face à la concur­rence de l’imméd­iateté, de four­nir des données plus fraîches et plus abon­dan­tes que celles d’Internet puis­que le combat est perdu d’avance. Il peut cepen­dant en four­nir de plus fia­bles. Certes, mais qui saura reconnaître le fiable dans une société qui pri­vilégie, on l’a vu, d’autres critères ? La ques­tion exige une rép­onse réal­iste.

Quant au livre pour la jeu­nesse, et en par­ti­cu­lier au docu­men­taire, son rôle ne s’est jamais borné, chez les bonnes mai­sons d’édition, à four­nir des infor­ma­tions fia­bles. Les livres pour les jeunes se sont sur­tout consa­crés à faire réfléchir le lec­teur, à lui donner les outils de sa propre liberté. C’est jus­te­ment ce qu’Internet ne four­nit pas, ou alors d’une manière bien moins acces­si­ble que le livre. Internet, les blogs, les réseaux sociaux et même les ency­clopédies don­nent sur­tout des outils pour consom­mer, pour accep­ter le monde tel qu’il est. Bien entendu, sur Internet, on peut aussi trou­ver des infor­ma­tions dér­ange­antes et des réflexions sub­ver­si­ves, mais elles sont noyées dans un fatras de données remontées des pro­fon­deurs grâce à leur page rank favo­ra­ble, lequel n’a rien à voir avec la qua­lité et la fia­bi­lité. De plus, une grande part des sites les plus intér­essants font partie de la Toile invi­si­ble.

La société numé­rique ne cons­ti­tue pour­tant pas une rup­ture dans l’évo­lution vers un indi­vi­dua­lisme apeuré et agres­sif ; elle se situe plutôt dans la conti­nuité de ce pro­ces­sus ancré dans les sociétés contem­po­rai­nes : indi­vi­dua­li­sa­tion et désint­égration sociale. L’idée d’éman­ci­pation et les ouvra­ges qui se consa­crent à la pro­pa­ger sont en dimi­nu­tion ou en voie d’extinc­tion. Sans que cela dér­ange qui que ce soit : l’état de vio­lence latente de nos sociétés se satis­fait du couvre-feu auto-imposé, dû à Internet et à la télé. Tout le monde chez soi de 20 heures à l’aube. A ces heures-là, tout le pou­voir est aux écrans !

Nous vérifions la jus­tesse d’une des thèses marxis­tes les plus célèbres : la culture domi­nante est la culture de la classe domi­nante. Nous pou­vons com­pléter : aujourd’hui, les outils cultu­rels numé­riques pro­posés par la classe domi­nante sont des outils de domi­na­tion. Le prou­vent la frac­ture numé­rique ou la qua­lité de la Toile payante par rap­port au Web social.

Un nou­veau rôle pour l’édition jeu­nesse ?

Tout ce qui est mau­vais est bon pour la jeu­nesse ! Ce sont les jeunes que nous gavons de nour­ri­tu­res empoi­sonnées, trop sucrées, trop gras­ses, trop salées. Ce sont eux qui vivent au milieu des écrans, ceux de leur télép­hone por­ta­ble, de l’ordi­na­teur, des jeux vidéo et de la télé­vision, laquelle n’est même plus fami­liale car la famille est deve­nue un hôtel, avec télé­vision dans toutes les cham­bres. Ce sont les jeunes encore aux­quels quel­ques mau­vais éditeurs dico­des­fille­so­phi­les et dino­sau­rolâtres prét­endent vendre leur piètre pro­duc­tion. Et voici qu’on nous annonce l’arrivée de l’e-book !

La culture des écrans, dira-t-on, n’est pas une catas­tro­phe. L’huma­nité a vécu des drames sans doute bien pires, et à des pér­iodes encore très réc­entes. Cependant, c’est une forme de culture qui est atta­quée pour n’être rem­placée que par du vide, et même pire que du vide : un brouet anti-éman­ci­pateur. Et ce sont nos enfants à nous qui sont tou­chés. Comme le suggérait Arendt, le monde se protège. Mais en abru­tis­sant les nou­vel­les géné­rations, et ce n’avait peut-être jamais été, aupa­ra­vant, à une telle éch­elle, sauf dans les tota­li­ta­ris­mes. La démoc­ratie est-elle en train de virer de bord, à l’ère glo­bale, alors qu’elle semble bien inca­pa­ble de gérer les pro­blèmes planét­aires com­plexes qu’elle crée ?

Comme le dit Marianne Wolf, une uni­ver­si­taire nord-amé­ric­aine qui étudie les modes de lec­ture, « Nous ne sommes pas seu­le­ment ce que nous lisons. Nous sommes com­ment nous lisons ». Les éditeurs pour la jeu­nesse ont ici un rôle éminent à jouer, avec les autres acteurs concernés de la chaîne du livre : auteurs, librai­res et pas­seurs de tous ordres (à l’exclu­sion donc des dif­fu­seurs-dis­tri­bu­teurs qui ne se pré­oc­cupent que de ren­trées d’argent, le contenu impor­tant moins que le conte­nant dont l’appa­rence est pour eux dét­er­min­ante). Les élites « objec­ti­ves », celles qui pous­sent leurs enfants à étudier, qui sont donc les profs en pre­mier lieu (la moitié des élèves de Polytechnique ont au moins un parent prof !) et tous les adul­tes sou­cieux de l’avenir, vont conti­nuer à s’intér­esser au papier, d’autant plus que, comme le mon­trent les neu­ro­lo­gues, le papier ne fait pas fonc­tion­ner les mêmes zones du cer­veau que l’écran. Or, les zones « papier » du cer­veau sont aussi les zones qui, si elles sont mises à contri­bu­tion chaque jour, assu­rent pres­que à tout coup une situa­tion sociale favo­ra­ble. Tout ce qui permet à la jeu­nesse de se forger une opi­nion cri­ti­que sur ce monde par­ti­cipe à la lutte pour l’éman­ci­pation de l’huma­nité. Bien entendu, le docu­men­taire pour la jeu­nesse n’est qu’une toute petite partie de ce ter­rain de luttes, mais nous n’avons pas le droit de le dés­erter.

Nous fai­sons donc des livres pour cette élite-là ? Aujourd’hui, la rép­onse est oui. Même si cela est très embêtant, la situa­tion actuelle se résume à : tout ce qui est mau­vais est bon pour la jeu­nesse, sauf bien sûr chez l’élite, qui se rend compte de cet immense gâchis humain et en tire profit. Une solu­tion est d’écrire, de publier et de pro­po­ser des livres qui fas­sent douter les jeunes qui lisent encore et qui leur don­nent envie de ne pas deve­nir l’élite qui oppri­mera, mais de par­ti­ci­per aux luttes pour l’éman­ci­pation. L’idée n’est pas nou­velle. Peu importe : dans la situa­tion qui est la nôtre, c’est l’un des rares moyens de repren­dre l’offen­sive contre un système qui nous broie et que nous ne vou­lons pas sauver.

Philippe Godard

Retour à l'accueil

Recherche

Agenda

  Mardi 18 juin à 19h

Repas de solidarité

aux compagnon-e-s  italien-e-s emprisonnée-s

pour le G8 Gênes 2001 

pour "dévastation et saccage"

Archives

Présentation

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés