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La tyrannie la plus redoutable n'est pas celle qui prend figure d'arbitraire, c'est celle qui nous vient couverte du masque de la légalité." Albert Libertad

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le blog du laboratoire anarchiste

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 18:29

 

lu sur le blog tempscritiques et nous  publions le texte  de la discussion.Après la sortie du livre du livre La tentation insurrectionniste.Il ya eu une incompréhension  entre nous.

Réunion du groupe autour de la liste « Soubis » (Socialisme ou barbarie) . Invité : J. Wajnsztejn à l'occasion de la sortie du n°16 de la revue Temps critiques

JW: Je pourrais commencer en répondant à certaines questions que Nicole m’avait, il y a quelque temps, formulées par écrit, et notamment celle-ci: comment, à Temps critiques, expliquez-vous l’offensive visant à faire baisser la part de la plus-value cédée en salaires si le rôle du travail est devenu si insignifiant dans la formation de la valeur ? [Je n'ai pas répondu à la question pendant le débat, mais la réponse est on ne peut plus simple et pas théorique ni marxiste pour deux sous : dans le coût total des produits, la plupart des coûts sont fixes (machines, immobilisations) ou ont aujourd'hui des prix mondiaux (prix des matières premières et de l'énergie). Alors que le salaire reste un coût variable d'ajustement déterminé nationalement ou même au niveau d'une entreprise. A ce niveau là, les patrons ne cherchent pas à mener une guerre de classe stratégique contre leurs salariés, mais seulement une guerre des prix qui leur apparaît comme une contrainte extérieure incontournable. Elle les empêche d'envisager justement les choses d'un point de vue plus large qui est celui que les salaires s'ils sont des coûts au niveau micro-économique, sont des revenus et donc de la demande potentielle au niveau macro-économique. D'où la contradiction].
Souvent les milieux libertaires ou ultragauche se fourvoient dans des questionnements liés aux situations passées et à une théorie marxiste réduite à sa forme la plus élémentaire qui me semble justement devoir être mise en question. Castoriadis a quand même déconstruit le marxisme, mais ce qui passe dans vos comptes rendus ou sur d’autres forums constitue une régression par rapport à ses idées. Le milieu libertaire, dans son vide théorique, a tendance à se saisir sans distance des termes marxistes au lieu d’affirmer une certaine autonomie critique, et sans tenir compte de ce qui a été dit et écrit (ne serait-ce que chez les chercheurs en sciences humaines) sur un certain nombre de transformations sociales. Par exemple, beaucoup se rattachent à l’idée que le capitalisme creuserait sa propre tombe. Ils affirment que Castoriadis avait tort, puisque la crise a ressurgi. Ils célèbrent les classes, les intérêts, la mission du prolétariat qui, par une « nécessité » historique, réagirait automatiquement face à la crise (« le prolétariat devra…comme disent les communistes radicaux). Or on sait très bien qu’il n’y a jamais eu de mouvement prolétarien ou révolutionnaire qui soit sorti d’une crise économique. Les mouvements révolutionnaires sont sortis de la guerre comme en Russie (1917) puis en Allemagne (1919-1921. En Espagne aussi. De la crise économique elle-même, il n’est sorti que la contre-révolution ou le fascisme. Je m’étonne donc de ce qu’on peut lire dans certains milieux et de la façon dont fonctionne la pensée critique aujourd’hui. Un dernier exemple : il y a pas mal de gens qui font des analyses intéressantes parce qu’elles sortent des sentiers battus1, mais depuis la crise financière de 2008, on dirait qu’ils ont oublié ce qu’on pouvait considérer comme un pas en avant critique et semblent faire un retour en arrière parce que la crise les a ramenés vers des discours déterministes, et qu’il y a là un point d’ancrage et une certaine sécurité. Ils retrouvent des terrains connus.

Eduardo : J’ai du mal à comprendre le diagnostic que tu fais de la situation. Je ne vois pas dans la mouvance libertaire l’analyse marxiste économiciste dont tu parles. Dès les années 1950, les anarchistes ont au contraire soutenu que les problèmes économiques pouvaient être résolus dans le cadre du capitalisme.

JW : A la CNT-Vignoles, on tient ce discours, comme chez les gens que j’ai pu rencontrer dans certaines luttes, qui reprennent des idées très basiques sur la prolétarisation des classes moyennes. C’est ça, le discours dominant dans ces milieux (je ne parle pas de la revue Réfractions). Dès qu’on sort de réunions très spécialisées comme celle d’aujourd’hui, on entend le même discours sur la détérioration des conditions matérielles, sur la paupérisation. Certes, les gens liés à l’Encyclopédie des nuisances, au milieu pro- »situ », à la décroissance aussi disent que les contradictions sont aujourd’hui externes  mais…

Gianni : En même temps, la détérioration matérielle, c’est une réalité palpable.

JW : Sur la place des Terreaux à Lyon, en oct-nov 2010, j’ai eu des discussions avec des jeunes ouvriers ou « étudiants-ouvriers. A les en croire, les conditions de vie se sont « détériorées ». Or, statistiquement, c’est faux sauf à ne considérer que des franges extrêmes ! Que des gens aient des difficultés à trouver du travail, d’accord, mais quand je raconte aux jeunes que je n’ai pas connu de WC intérieurs avant d’être adulte, ils me regardent comme si j’étais un martien. Des jeunes espagnols sont certes bien malheureux aujourd’hui, mais ils voulaient être propriétaires de leur logement – même si en réalité c’est la banque qui en est propriétaire…avant même d’avoir travaillé ! Quand on dit que le capital est un rapport social, c’est bien parce qu’on le reproduit aussi. On ne fait pas que le subir.
Dire que tout s’est dégradé, c’est faire du misérabilisme, réhabiliter la notion stalinienne de paupérisation absolue.
Pesons nos mots : qu’est-ce qui se dégrade ? Prenons un exemple qui montre bien la difficulté qu’on a à parler de cette question. Un sociologue, Eric Maurin, a fait sa spécialité de l’analyse des « classes moyennes » – acceptons ce terme, faute de mieux. Selon lui, elles ont un sentiment de déclassement. Les milieux militants ont aussitôt repris cette idée de déclassement en faisant dire à Maurin que c’était une réalité et non un sentiment. Si bien qu’il a dû intervenir dans la presse pour expliquer que ce n’était pas ce qu’il disait. Voilà un exemple de comment on peut déformer les idées dans le sens qui arrange les militants.

Gianni : A partir de quelle perception juge-t-on qu’il y a ou pas dégradation ? Certes, sur plusieurs décennies, le capitalisme a amélioré les conditions de vie des gens, mais ce n’est pas à cette échelle-là qu’ils perçoivent les choses, les personnes âgées mises à part. Pour ceux qui ont une trentaine d’années et ceux qui ont connu les trente glorieuses, il y a effectivement une dégradation des conditions de logement, des possibilités d’avoir du boulot – et je ne parle pas de ce qui se passe en Grèce par exemple. La France reste un pays relativement protégé, mais le sentiment de dégradation y est pourtant fort dans les jeunes générations.

Larry : Je pense que Jacques soulève des aspects qui m’intéressent particulièrement, et on peut citer toutes sortes de cas, mais ce qui m’importe, c’est quel sens on donne à ces phénomènes. Je pense qu’il est intéressant de savoir pourquoi aujourd’hui tant de gens se disent que la crise va dé-ciller les yeux du peuple et permettre à la révolution d’advenir. J’aimerais revenir à la question de la crise financière. J’aimerais plutôt compléter ce texte2 que le démolir.

JW : Nous nous concevons plus, pour parler moderne, comme un moteur de recherche. Il m’arrive par exemple de ne plus être complètement d’accord avec ce que j’ai écrit pourtant peu de temps auparavant. Le problème n’est pas de trouver la théorie explicative, mais de ne pas prendre trop de retard à analyser ce qui se passe. Il ne s’agit pas de faire de la théorie mais de l’analyse critique, c’est donc limité.

Larry : Il y a un aspect qui pour moi court comme un fil rouge, c’est l’idée que contrairement à ce qu’affirment certains, les phénomènes auxquels on assiste ont leur explication rationnelle, une rationalité relative.

JW : (…) La « rationalité » se trouve, par exemple, dans le rapport entre financiarisation et nouvelles technologies, où une entreprise démarre avec une valeur quasi égale à zéro alors qu’elle a des recherches coûteuses à financer, donc aucune banque ne veut s’engager sur des actifs immatériels ou potentiels. Or le marché financier a eu cette capacité de virtualiser la valeur par l’intermédiaire de produits financiers spécifiques (les produits dérivés). Sur le marché bancaire tel qu’il était organisé avant la déréglementation il y avait des contreparties au crédit. Les banques devaient avoir l’équivalent de 33% de leur montant en or ou devises. Avec la déréglementation et le passage par la finance directe, c-à-d le marché financier, ces contreparties ont été largement laissées de côté, ceci facilitée par la déréglementation. Les contreparties étaient des obstacles à une expansion supérieure du crédit sans se soucier de la solvabilité. Cela a permis le financement de nombreuses start up. Mais comme le risque augmentait des produits financiers nouveaux ont été crées pour sous-louer le risque à d’autres. En termes technique, on dira que la dette reste liquide. Dit plus vulgairement on se passe la patate chaude, mais il y en a qui ont pris des gants pour pas se brûler !

Larry : Si l’idée me paraît attrayante, il me semble cependant qu’il y a un aspect historique qui n’est pas souligné, à savoir qu’il y a différents capitalismes, pas un capitalisme unique. Que les Danois aient des particularités, on s’en fout, mais ce n’est pas pareil pour le capitalisme américain. Les Anglais ont connu une perte d’influence et se sont ressaisis. Il y a eu une période de panique aux USA et des théoriciens ont dit : la productivité, ce n’est plus notre atout maître, vu que les Japonais et les Allemands sont en train de nous surclasser ; il faut donc exploiter les forces qui nous restent, dont la puissance financière. Cela ne s’est donc pas fait entièrement comme tu l’as dit. Les pays qui devaient regagner du terrain l’ont fait…

JW : Il y a, bien sûr, des rapports de force et de puissance, c’est un peu la question de la poule et de l’œuf. Il y a des reprises en main, mais elles vont de pair avec la dynamique du capital. Où en est le Japon aujourd’hui ? C’est un pays qui vit depuis une vingtaine d’années dans la stagnation et les mêmes qui prédisaient le remplacement des États-Unis par le Japon nous prédisent aujourd’hui le remplacement par la Chine ! Mais soyons sérieux, la croissance du capital fictif a permis la restructuration des entreprises américaines et le développement des NTIC et ce n’est ni l’Allemagne ni la Chine qui ont la plus forte productivité du travail…mais la France.

Claude : Remarque un peu philosophique : pourquoi parler de rationalité ?

JW : Entièrement d’accord pour dire que le terme est impropre. Je l’utilise simplement dans le cadre de discussions polémiques, où des gens affirment que le système est fou. Il vaudrait mieux parler de logique interne.

Georges : Il suffit de dire de quelle rationalité on parle.

JW : Quand les pêcheurs de Saint-Tropez font grève et qu’ils avouent qu’ils font leurs courses au supermarché car c’est moins cher, voilà un exemple de rationalité au sens de « leur » rationalité, une nouvelle rationalité de consommateur qui remplace l’ancienne rationalité de producteur. Les micro-comportements, que ce soient ceux des patrons ou les nôtres, sont parfaitement rationnels au sens néo-classique du terme et c’est bien pour cela que cette idéologie néo-classique colle parfaitement avec ce qu’on appelle la « société de consommation ». Je connais un village de pêcheur en Espagne où j’achète la pêche locale sur le marché, alors que les habitants, eux, vont au supermarché où arrive le poisson du Pacifique et de l’Atlantique-nord, via Barcelone . En ce sens le capital creuse bien sa tombe, mais le capital en tant que rapport social qui ne nous est pas étranger. Nous creusons notre propre tombe.

Eduardo : Le capitalisme a une rationalité interne, certes. Machiavel n’a-t-il pas dit que le nerf de la guerre, ce n’est pas l’argent, mais le fer (les hommes en armes) ? Effectivement, la révolution n’éclate pas parce que les gens sont pauvres, mais parce qu’il y a la guerre. On ne peut pas expliquer l’évolution sociale par le seul développement des forces productives. Quand nous critiquons la rationalité du système, nous utilisons la même rationalité. N’y a-t-il pas du coup un aspect qui nous échappe ?

JW : Les questions du pouvoir et de l’État, dans leurs formes modernes (je ne parle pas de l’État de Bakounine occupant la mairie de Lyon quelques heures pendant la Commune), sont largement occultées par les marxistes et les anarchistes. Prenons l’exemple du choix du nucléaire : cela n’a  que peu à voir avec l’extraction de la plus-value, mais tout à voir avec une recherche de puissance qui s’organise à un niveau mondial. (il existe ainsi un centre mondial de développement de nouvelles technologies nucléaires à Bordeaux auquel participent les Japonais). Ce sont des questions de contrôle et de pouvoir.

Eduardo : Il nous manque une théorie pour relier ces éléments. L’État, c’est une simplification. Derrière, il y a le pouvoir politique. Le capitalisme n’est pas extérieur, il y a quelque chose d’autre. C’est à l’intérieur de ce système.

Henri S. : Tu as parlé à plusieurs reprises de rupture à propos des années 1970. Peux-tu préciser ta pensée ?

JW : La fin des années 1970 marque une rupture souvent oubliée. Subjectivement et objectivement, nous avons subi une défaite terrible. Celle du dernier assaut prolétarien (j’estime qu’il n’y en aura plus), mais également des autres mouvements, en France, en Italie. On ne s’en est toujours pas relevé. C’est une défaite politique, mais aussi théorique, car beaucoup d’idées que nous avions alors et qu’on pensait essentielles se sont révélées fausses, comme le rôle historique du prolétariat ou notre position de refus du travail. La « révolution du capital » qui n’a pas été une contre-révolution du type historique de celle de 1848 par exemple, a produit une rupture avec ce que nous appelons le fil rouge des luttes de classes. Nous en prenons acte, mais contrairement à d’autres qui en concluent que tout cela est à rejeter parce que finalement le prolétariat n’a jamais été révolutionnaire (Krisis) ou parce que la classe ouvrière a toujours été industrialiste et progressiste (EDN, « primitivistes » comme Zerzan), nous nous y rattachons encore (Temps critiques).
Le passage de l’usine productive concentrant production et ouvriers dans des « forteresses ouvrières » à l’entreprise éclatée en de multiples centres reliés par une stratégie globale et non pas seulement productive a matérialisé et structuré notre défaite. Ce n’est pas seulement qu’on a perdu une bataille, c’est que ce n’est plus le même champ de bataille. Quand, par exemple, des profs d’histoire-géo emmènent des élèves voir les mines du Creusot pour leur faire connaître la condition ouvrière et que les élèves – surtout ceux de milieu populaire – ressortent en disant : c’était un « boulot de bâtards ! », c’est qu’il n’y a plus d’affirmation de l’ancienne identité et fierté ouvrière. Autrefois, quand on demandait aux élèves la profession de leurs parents, ils répondaient : « Mon père est mineur » ; aujourd’hui, certains disent : « Mon père est fonctionnaire. » Aucune référence au métier, tout juste à un statut. Des élèves estiment aussi qu’être agent de sécurité, c’est mieux que d’être ouvrier, car tu as un uniforme et un boulot peu salissant. Il n’y a pas de transmission,  c’est le flou absolu. On est dans un autre monde, celui de la société capitalisée qui n’est plus une société du travail, même si elle est encore organisée autour du travail à travers le système du salariat.
Autre élément de rupture : la production n’est plus organisée de la même façon. Remise en cause – en partie – de l’OST et surtout du collectif de travail. L’autonomie accrue des taches nouvelles repose plus sur les individualités que sur le collectif. La compétence remplace la qualification.
Et même si c’est toujours le salariat qui organise les rapports sociaux, il y a l’arrêt d’un mouvement historique. En effet, on pouvait jusqu’à maintenant parler d’une tendance séculaire à la salarisation de toute la population. Or aujourd’hui, on assiste à une sortie du salariat par le haut et par le bas. Par le haut : les cadres ne sont plus véritablement des salariés, ce ne sont plus essentiellement des techniciens de la production, mais des gestionnaires. ils sont payés en bonus et en stock-options. Par le bas : les gens sans qualification sont tenus en lisière du travail dans des situations floues de stages, périodes d’emploi précaire, aide à la création d’entreprise à destination précaire qui définissent la nouvelle situation de « l’employabilité ». Toutes ces transformations remettent en question les outils statistiques du pouvoir et par exemple la définition de la population active établie par l’INSEE, en période de plein emploi.
Dans les années 1950, l’INSEE classifiait les chômeurs comme des actifs car le chômage était une parenthèse entre deux périodes de travail. Aujourd’hui, pour certains, le travail apparaît comme une parenthèse entre deux périodes de chômage. On a des surnuméraires permanents. Même quand la croissance redémarre, le chômage ne régresse pas car le système repose sur l’intensification du travail (augmentation de la productivité et bataille pour les gains de parts de marché) et non pas son extensivité (augmentation de la production et de la taille du marché). Or aujourd’hui l’accent est uniquement mis sur la compétitivité dans le cadre de marchés globalement saturés. C’est déjà l’assurance d’une hausse continue du chômage car le redémarrage de la croissance, si démarrage il y a, ne sera pas, sur cette base, riche en emplois. En effet, trois variables entrent en jeu : le taux de croissance du PIB, le taux de croissance de la productivité du travail, le taux de croissance de l’emploi. Pour que l’emploi augmente il faut que la croissance du PIB soit supérieure à l’augmentation de la productivité3. C’est ce qui s’est passé pendant les trente glorieuses durant lesquelles la croissance était à la fois extensive et intensive. La position de l’Allemagne va dans un tout autre sens puisque son adoption à l’échelle de l’Europe conduirait à creuser les inégalités de compétitivité entre pays de la zone euro à son profit, l’accent n’étant mis que sur les gains de productivité (et la baisse des dépenses publiques).

Claude O. : Qu’est-ce que cela veut dire que les marchés sont saturés globalement ?

JW : Ils ne le sont pas dans l’absolu, mais de manière relative. Dans l’automobile, par exemple, saturation ne veut pas dire qu’on ne peut plus vendre de voitures, mais qu’on ne peut les vendre qu’en passant par une hausse de la compétitivité capable de réduire les coûts : chaque constructeur cherche à grignoter des parts de marché plutôt qu’à augmenter sa production en abaissant son « point mort », c-à-d le nombre de voiture minimum à partir duquel il commence à gagner de l’argent4. L’Europe s’organise sur la base d’une croissance sur des marchés saturés car elle intervient plus sur des marchés traditionnels que sur ceux liés à des innovations récentes et qui sont encore en expansion. La conséquence en est que les excédents des uns sont les déficits des autres puisque la zone euro commerce surtout avec elle-même.  L’Allemagne a enfoncé la Grèce, l’Espagne, l’Italie et le Portugal qui ne peuvent compenser cette inégalité de compétitivité par une dévaluation monétaire qui était la norme dans ce cas avant la création de l’euro.

Larry : Les excès de crédit, les folies de la Grèce ont permis à l’Allemagne d’exporter.

JW : Oui, cela à créer de la demande pour des produits d’importation ou comme en Espagne pour des grands travaux d’infrastructure financés en partie par la communauté européenne.
Il y a des ruptures aussi au niveau financier : à partir du moment où les Américains décident que les monnaies flottent, une différenciation s’instaure entre les pays anglo-saxons (taux flottants) et l’Europe et la Chine qui décident de ne pas suivre cette injonction (taux fixes). Une des armes traditionnelles de gestion des crises disparaît. Une monnaie souveraine permettait d’avoir une politique contra-cyclique (balancer ou retirer de l’argent en fonction du cycle pour en corriger les effets trop marqués). Avec la monnaie unique, l’indépendance des banques centrales et une banque centrale européenne régit par les critères de convergence de Maastricht, on ne peut plus procéder ainsi.
La politique allemande (hantée par le spectre de la crise de 1923) est certes critiquable, mais elle représente pourtant une tentative de limiter la fictivisation et la financiarisation des économies. L’Allemagne tente de rétablir la situation, mais à son avantage. L’indépendance de la Banque centrale européenne doit permettre d’éviter les abus des pays du sud de l’Europe. Dans la position allemande, il y a une certaine rationalité. Ce qui est irrationnel, c’est l’adhésion de la France à cette politique.

Claude H. : On n’a pas parlé de l’irrationalité profonde de l’ensemble du système par rapport à l’écologie. Si les Chinois achètent des millions de voitures, où cela va-t-il nous mener ?

JW : Les sociétés modernes ont développé une vision bourgeoise du progrès qui a reçu le soutien de la théorie marxiste, y compris radicale, et des organisations ouvrières, mais aujourd’hui il n’y a plus de théorie ni de vision équivalente, ni chez les contestataires (la notion de « communisation » reprise par certains ne rend pas compte des nouveaux problèmes de la révolution comme si on pouvait et devait tout communiser) ni du côté du pouvoir (les droits à polluer sont un exemple de gestion de court terme au coup par coup et la notion de « développement durable » n’est qu’un effet d’annonce). Mais dire qu’on va dans le mur comme le dit Claude, ne me paraît pas aider à comprendre ce qui se passe, encore moins à intervenir. Si on va dans le mur, comme tu le dis, alors cultiver son jardin est une bonne activité.

Eduardo : Ce n’est pas ça, le problème. Est-ce que la rupture dont tu parles n’est pas liée à un bouleversement des représentations ? Dans les années 1960-1970, il s’est produit une rupture avec une restructuration de l’imaginaire social, qui dépossède les humains de toute possibilité d’intervention (cf. Lyotard et tous les post-ceci ou –cela). En 1973, il y a cinq éditions de L’Anthropologie structurale de Lévi-Strauss (écrite en 1957), qui généralise ce qui est commun à l’ensemble de l’humanité. Cette rupture apparaît aussi sur la question des droits de l’homme.

Henri S. : Pour revenir sur l’idée d’irrationalité : il y a en soubassement la recherche du profit. Même avec l’effet de serre… Grâce à la fonte des glaces, un projet de fibre optique passant par la Russie voit le jour, qui va permettre aux spéculateurs de gagner des nano-secondes.

Claude O. : Je propose qu’on extermine la question de la rationalité – car peut-être que la meilleure chose que puisse faire l’humanité, c’est de s’autodétruire … Dans ton regard sur les années 1970, les termes qui me gênent sont rupture et défaite. Je n’ai pas vécu cette période comme ça. Tu as très bien décrit les transformations du champ social qui se sont faites progressivement. Il y a des phénomènes qu’on n’a pas vus apparaître, comme les CDD, les agences de notation, etc. Personne n’en parlait alors. Cela correspond à une mutation. Mais moi, je vois tout ça comme une évolution ou une accélération, pas comme une rupture. En outre, pour qu’il y ait eu défaite, terme qui apparaît souvent dans vos écrits, il faut qu’il y ait eu bataille. Des théories, il y en a eu, mais un affrontement entre deux forces ? J’ai plutôt l’impression qu’il s’est produit dans les années 1970 une réorganisation, dans les esprits comme dans l’économie, qui a fait s’éloigner la perspective d’une transformation sociale. Je ne conteste pas la description qui en est faite dans vos écrits, mais je n’arrive pas à y voir une défaite.
Par ailleurs, il y a effectivement beaucoup de gens qui se réjouissent de la crise. L’engouement pour les théories simplistes s’explique par le fait que les théories plus élaborées, comme la vôtre, sont moins « portatives » – un peu comme si, dans un bureau, il fallait, pour faire marcher et coordonner les ordinateurs et tout le reste, que toutes les personnes sur place maîtrisent les connaissances en informatique.
Nous ne sommes pas là pour savoir si Castoriadis avait raison ou tort, mais pour savoir si des perspectives d’émancipation vont s’ouvrir. Mais si pour cela il faut assimiler les arcanes bancaires, on n’y arrivera pas.

JW :  Quand on voit le désespoir de la femme de l’usine Wonder au retour du travail en 1968, les milliers de militants emprisonnés en Italie à la fin des années 1970, sur quoi ont débouché les luttes aux chantiers de Gdansk, la révolution portugaise… la défaite est bien là.

Claude O. : Ce sont des choses très différentes.

Henri S. : C’est une vision très limitée, très européenne… pas une vision mondiale.

JW : Je ne suis pas un économiste de formation et encore moins un spécialiste de la finance, mais j’ai été amené à m’y plonger. Je suis étonné qu’on accepte de faire de la psycho ou qu’on lise de l’ethno puisque Eduardo parle de Levi-Strauss et qu’on rechigne à se coltiner les questions de finance. Pourquoi ? Parce que c’est caca la finance ? Les bouquins de philo que tu as lus sont-ils plus difficiles à assimiler que ceux sur la finance ? Les étudiants font bien des maths, de la psycho, alors pourquoi ne pas se taper de la finance ? Moi, cela ne m’amuse pas spécialement non plus. Mais  il s’agit de se donner les moyens de lutter contre ces trucs-là en en comprenant les mécanismes.
A propos de la théorie critique : les numéros de S ou B étaient mangés par les rats au fond des caves des librairies militantes dans les années 1960, puis ils sont sortis comme d’une boîte magique en 1967-68. La réflexion théorique s’inscrit toujours dans son époque, elle n’est jamais indépendante et déconnectée même si elle semble ne toucher que peu de monde sur le moment et elle ne nous dit rien sur l’usage qui pourrait en être fait par la suite. Il faut donc rester à la fois modeste sur ce qu’on peut faire, mais très ferme sur la nécessité de le faire.
Reprenons la question de la crise. Si une crise terrible doit nous tomber dessus, on a intérêt à être armé au noveau théorique. Est-ce qu’il faut aller gueuler avec les autres : « C’est la faute des banques » ? (Theodorakis vient de faire allusion aux  « banques juives », Paul Jorion dialogue avec des anti-sémites sur son site.) Va-t-on laisser dire aux Occupy   que nous sommes les 99% et qu’ils sont les 1 % contre nous sans évoquer le problème de la hiérarchie ? Il faut le dire, que ce n’est pas le « 1 % » qui nous domine ; il est essentiel de montrer que les mécanismes de domination sont tout autour de nous, à tous les échelons. Les discours sur la souffrance au travail et sur le harcèlement moral expliquent mieux la participation de tous à la reproduction des rapports sociaux de domination que les slogans simplificateurs qui désigne des boucs-émissaires ou des cibles faciles et rassurantes (traders, banquiers à gros cigares, patrons à parachutes dorés, politiciens achetés). Nous n’avons pas d’ennemi clairement identifié parce que la société capitalisée est compacte et n’est plus délimitée par une ligne de classe. L’Etat non plus n’ a plus d’ennemi intérieur déclaré et c’est pour ça qu’il a tendance à criminaliser toute lutte, qu’il édicte des lois anti-terroristes  disproportionnées, bref qu’il tend à instaurer l’état d’exception.
Henri, je sais que tu crains toujours de voir se constituer une avant-garde, mais ce n’est pas le problème. Nous sommes tous ici contre les avant-gardes autoproclamées, mais dans les luttes, il y a toujours des personnes qui portent les choses et les idées, qui se font entendre et qui sont entendues. Il ne faut pas se cacher par rapport à nos capacités d’intervention. Être capables de dire qu’on n’est pas d’accord avec quelque chose et savoir expliquer pourquoi, c’est aussi notre tâche.

Claude O. : Un autre point pas facile à saisir dans vos écrits, c’est l’idée d’inessentialisation de la force de travail. Je ne sais pas jusqu’à quel point il faut l’admettre. Si le travail est devenu inessentiel, qu’est-ce qui est essentiel ?

JW : Je vois à l’œuvre un processus d’artificialisation. Pour les enfants d’aujourd’hui, le lait vient de la brique en carton, plus de la vache. Comment comprendre dans notre société que c’est la vache qui fait le lait ? La production semble tomber du ciel car il n’y a plus d’agriculteurs et l’individu de la société capitalisée ne s’aperçoit qu’il y a des ouvriers ou des salariés que lorsqu’ils font grève et que la machine s’arrête, bref, quand ils font « chier » d’autres ouvriers ou salariés. Le travail n’est plus un passeport suffisant de légitimation même s’il reste nécessaire pour ne pas être ostracisé. L’élaboration théorique de S ou B a correspondu dans un sens à la phase finale de l’idée d’une gestion de la production par les producteurs.

Henri : Que fais-tu des centaines de millions de Chinois et d’Indiens qui font tourner les usines ? Ton raisonnement est géographiquement trop limité.

Georges : Non, c’est le même processus qui est à l’œuvre.

JW : La Chine connaît déjà des délocalisations et la substitution des hommes par les machines dans des entreprises hyper-modernes et non plus dans de simples ateliers. Des dizaines de millions de Chinois vont être jetés hors de la production quelques années à peine après y être entrés. Il n’y aura sans doute pas de stabilisation comme dans notre modèle de révolution industrielle européenne, mais de gigantesque révoltes paysannes et ouvrières sur le modèle des jacqueries.
Deux phénomènes sont en cours qui se complètent : automatisation (substitution capital/travail) et délocalisation dans des pays à moindre coût de main-d’œuvre, comme au Vietnam. Il y a une accélération de l’industrialisation et des surnuméraires. En Inde aussi : le cas de Bangalore, la Silicon Valley indienne où l’on voit beaucoup d’étudiants étrangers, ne peut pas être multiplié à l’infini dans des pays qui n’ont toujours pas réalisé leur révolution agricole !

Claude O. : Quand un pôle technologique de pointe s’installe à Bangalore, c’est bien avec des machines déjà construites ailleurs.

Henri S. : Tu sembles oublier le phénomène de la sous-traitance.

JW : Non, cela dépend des régions. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a plus de production. On ne peut nier que le capital se développe en Chine, mais le développement de la Chine est un phénomène bien particulier qui reste à notre échelle une énigme, y compris pour ceux qui y vivent depuis longtemps. Il peut y avoir développement du capital sans qu’il y ait société capitaliste et là j’en reviens à l’utilité d’une relecture de Braudel…et de Castoriadis5.
Marx disait que l’idéal, ce serait que tous les ouvriers soient déjà dans la situation des ouvriers américains, qu’ils ne soient pas d’anciens artisans ou paysans, qu’ils soient pure force de travail… C’est la situation qu’on a aujourd’hui. L’impression de transformer le monde, d’aller dans le sens du progrès, toutes ces choses-là allaient dans le sens de la valorisation capitaliste, mais aussi de la valorisation ouvrière. C’était une fierté d’être mineur ; or aujourd’hui cette identité ouvrière qui reposait sur un mélange de valeurs tirées de l’ancienne communauté paysanne avec ses  révoltes sporadiques et de valeurs urbaines nouvelles faites à la fois d’individualisation, de solidarité et de discipline6 n’existe plus. Le travail, c’est surtout un revenu – mis à part son rôle disciplinaire.
Les deux tiers des salariés « ouvriers » ne travaillent pas en usine ; aujourd’hui le travailleur type c’est l’ouvrier du bâtiment ou des travaux publics, et ce sont des gens qui pour x raisons ont une mentalité de petit patron, pas une mentalité ouvrière et encore moins cette « expérience prolétarienne » dont parlait Cl.Lefort dans SoB.

Nicole : Je peux admettre cette idée d’inessentialisation de la force du travail, mais c’est votre idée que cela a entraîné une disparition de ce que vous appelez la « valeur travail » (en établissant une sorte de correspondance entre valeur dans son sens capitaliste et valeur morale) qui ne me convainc pas. La valeur du travail reste à mon avis quelque chose de structurant dans nos sociétés.

JW : La structuration dont tu parles résiste à travers le salariat qui d’une part organise encore la force de travail, y compris en lisière du travail (extension des stages à l’infini, simulation de situations de travail, apprentissage, RMI, RSA etc) et d’autre part contrôle cette force de travail sur une base plus large que celle du travail concret (ex : le contrôle par pôle-emploi).

Nicole : Non, c’est le travail. Le processus d’inessentialisation que tu as décris se traduit chez les salariés par de la souffrance (voir toute la littérature récente sur le sujet), et cette souffrance témoigne d’une certaine manière du fait que les salariés restent attachés au fait de travailler. Pour beaucoup, aujourd’hui encore, le travail structure la vie, socialise, donne du sens, consacre une place dans la société… D’une manière plus générale, j’ai le sentiment que vous établissez une sorte d’équivalence automatique entre position dans l’organisation économique, dans la division du travail, et mentalité, ce qui me paraît très réducteur, car il y a bien d’autres éléments qui entrent en jeu, et notamment le poids de l’histoire, de l’histoire des luttes notamment. Cela se ressent aussi dans votre analyse des mouvements sociaux : vous semblez considérer que c’est exclusivement la place dans la chaîne de production qui décide de la disposition à lutter pour des objectifs corporatistes ou au contraire plus radicaux. Je cite : « Si le secteur de la raffinerie a été en pointe [à l’automne 2010], c’est qu’il participe de la reproduction du capital »  – à mon avis, l’histoire syndicale du secteur, et les tensions internes à la CGT, expliquent au moins autant leur entrée en lutte… et leur sortie soudaine. A l’inverse, tu dis des coordinations de 1986 qu’elles « exprimaient déjà la fin de l’unité de classe comme projet et le repli sur ce qu’on pourrait appeler un ‘basisme corporatiste’ ». Or on pourrait tout aussi bien y voir la redécouverte d’une forme de solidarité de classe par des catégories de salariés qui y étaient jusque-là assez étrangères.
Pour dire deux mots sur ton texte sur la crise : il y a beaucoup de choses qui sont séduisantes dans ton analyse, mais au bout du compte, où est passée la lutte de classes ? Considères-tu qu’elle a fait long feu ? Dans la dynamique que tu décris, on ne voit que la dynamique du capital. La souffrance au travail n’est-elle pas elle aussi, au bout du compte, un produit de la lutte de classes ?

JW : De la lutte, pas de la lutte de classes. En France en 1986, il y a les coordinations qui apparaissent, mais qu’est-ce qui se passe ? Les roulants roulent pour eux-mêmes.

Nicole : Tu ne retiens que l’aspect revendicatif des choses, en oubliant toute la dynamique interne qui a permis d’aborder beaucoup d’autres questions, la remise en cause du rôle d’infirmières bonnes sœurs, par exemple.

JW : Mais la dynamique interne, elle disparaît quand la lutte s’arrête. Globalement, tout l’intérêt du mouvement n’existe que dans le mouvement ; après, c’est mort. Ce qui m’intéresse, c’est comment comprendre ces mouvements répétitifs depuis 1995 dans le cadre de l’épuisement du mouvement social, thématique abordée également par Lieux communs.

Gianni : Ce que tu dis sur la mémoire de la lutte et la lutte était déjà vrai autrefois, dans d’autres conditions sociales. Et ce qui structure le mouvement, ce sont parfois aussi des luttes catégorielles. Les cheminots ont été un élément déterminant et porteur de la lutte de classes dès le XIXe siècle. S’il y a une rupture intéressante, c’est justement la réapparition de la forme coordination ou conseil au moment où personne n’y pense, dans un contexte où le syndicat n’est plus une forme capable de servir la lutte. On a plutôt là, il me semble, un contre-exemple de l’idée d’absence de lutte de classes.

JW : Je ne le donnais pas comme exemple de l’absence de lutte de classes, mais comme une des dernières formes d’expression de la lutte des classes au sens où les gens peuvent encore s’affirmer comme étant ce qu’ils sont, mais dans un cadre très corporatiste. Aujourd’hui, on le voit bien, il y a une dissociation. Quand les gens disent : on va jeter les produits toxiques dans la rivière si vous continuez à nous faire chier, ils expriment  l’irreproductibilité de leur force de travail.

Nicole : Mais pourquoi en tirer la conclusion de la fin d’une identité collective ?

JW : Dans toute lutte, il y a des rapports de force, mais être acculé à faire sauter la boîte, ou polluer sciemment l’environnement comme moyen de pression ce n’est pas la même chose que de balancer le patron par la fenêtre ou de faire une grève dure, ce n’est pas la même situation.
La difficulté à mener les luttes sur la base de ce que tu es, parce que ce que tu es s’est transformé, c’est une tendance assez générale. Quand tu perds la finalité, tu ne peux plus l’affirmer dans la lutte. C’est l’ancrage qui t’était reconnu par l’ennemi qui légitimait ta lutte. Aujourd’hui tout le monde parle en termes de prise d’otages, la grève est remise en cause au nom du fait que ça gêne les autres. Si les grèves des fonctionnaires sont mal vécues, c’est souvent que leur grève gêne les « vrais » travailleurs.

Gianni : C’était déjà vrai dans les années 1970, lors des grèves italiennes en lien avec  l’échelle mobile, par exemple. Tout cela nous ramène à l’évolution défavorable du rapport de forces. Je pense qu’on peut parler de la défaite des classes exploitées par rapport aux exploiteurs.

JW : Oui, mais ces arguments sur la défaite, sur le capitalisme comme le moins mauvais des systèmes avec l’écroulement du bloc soviétique, ont été intériorisés alors qu’avant c’était plus extérieur. Aujourd’hui, la légitimité de faire grève est déniée y compris aux salariés du privé. « Avec le nombre de chômeurs qu’il y a, comment peuvent-ils se permettre de faire grève ? », voilà ce qu’on entend.

Gianni : Pas d’accord. Quand les gens avaient mis les bonbonnes de gaz sur le toit de l’usine, par exemple, cela avait été compris. J’ai l’impression que tu prends au sérieux le discours syndical, qui serait le seul discours légitime…

Nicole : Il faut aussi tenir compte de ce qui ne se dit pas. Chez les travailleurs qui se tapent tous les jours des longs trajets dans des conditions souvent éprouvantes et qui, les jours de grève des transports, souffrent et ne bronchent pas, j’ai tendance à voir plutôt une sorte de solidarité silencieuse. Le problème, dans la situation actuelle, c’est qu’on n’entend que le bruit du discours des dominants.

JW : Ce n’est pas incompatible avec ce que je viens de dire.

François : Mais sur quoi construis-tu un discours d’émancipation ? Sur quelles forces sociales ?

JW : Même si je considère que la lutte de classes n’existe plus au sens strict où Marx l’entendait, il y a sur les lieux de travail une combativité latente, que certains appellent une lutte de classes quotidienne (cf. la feuille du même nom publiée par Echanges et mouvement).
Je ne l’appelle pas comme cela, mais, lorsqu’il y a de l’affrontement, nous nous interrogeons sur le point de savoir s’il s’agit d’une protestation éthique ou d’une résistance à ce qui apparaît comme un dysfonctionnement du « système » ou bien encore, et c’est ce qui nous paraît justement porteur d’autre chose, l’amorce d’une pratique d’écart avec ce qui est attendu aussi bien de la part du pouvoir que de la part des organisations ouvrières traditionnelles. Pour le moment du moins, quand ces mouvements sont connectés au travail, ils débouchent le plus souvent sur un isolement et sur une normalisation. Par exemple, les instituteurs, lorsqu’ils se sont opposés au fichier base élèves et à la réforme de l’enseignement du premier degré, ils ont écrit une lettre  individuelle nominative pour faire savoir qu’ils désobéissaient et ne « fonctionneraient » pas. Ils ont été environ 3’000 à le faire et à l’envoyer, mais autour d’eux des milliers et des milliers discutaient et luttaient avec eux en refusant d’obéir et d’appliquer la réforme. Cela a fait très peur car les fonctionnaires sont faits pour fonctionner pas pour contester et les médias ont amplifié la chose, mais comme ce mouvement restait connecté au travail, il y avait un risque de sanction professionnelle et la majorité des enseignants du primaire n’a pas signé la lettre de désobéissance et finalement a appliqué la réforme avec un an de retard une fois le soufflet retombé. Tout s’est normalisé sauf pour les 3000 qui se retrouvent isolés. A notre époque, la force collective apparaît dans des mouvements qui reposent sur une prise de risque individuelle préalable à des combats collectifs justement parce que « le collectif » n’est plus donnée directement par le travail . C’est un aspect très important qui est complètement à rebours de toute culture syndicale7

Larry : Sur la question de la démocratie, vous dites que les indignés espagnols visent à mettre au goût du jour la démocratie directe et que cela semble désuet.
Je ne suis pas sûr que la question de la démocratie ne reste plus une idée vivante dans notre société, ne serait-ce que pour nous prouver à nous-mêmes quelque chose. Car quand on agit, il faut se doter de formes d’auto-activité.

JW : D’un côté, nous disons que les formes démocratiques des AG restent très formelles. La CGT maintenant s’est recyclée, elle fait mieux parfois que les coordinations dans l’assembléisme démocratique. Elle s’est rendue compte que c’était nécessaire pour survivre. C’est un peu ce qu’André Dréan appelle « la forme d’abord » qui semble primer sur le contenu, mais du point de vue de la lutte, il n’y a rien qui change. Personne ne remet en cause la revendication syndicale ou politique de base. Par exemple en 2003 et en 2010 on est contre la réforme des retraites, mais personne n’énonce le simple fait que si on veut la retraite c’est parce qu’il y en a marre du travail ou du moins de ce travail. Il n’y a pas besoin de prendre des positions extrêmes pour créer un écart. Il suffit de prendre conscience que la centralité prise par les luttes sur la retraite depuis quinze ans exprime une dévalorisation de fait du travail. Après si on veut être plus radical, on peut toujours dire que le problème de la retraite n’existe que parce qu’il y a travail au sens capitaliste du terme du moins.

Eduardo : Je ne suis pas d’accord, vous oubliez quelque chose de fondamental. En Argentine, en 2001, dans le mouvement des indignés… la question de la démocratie s’est posée. C’est un élément constant de ce type de mouvement.

JW : Pour moi, cela ne change pas les choses fondamentalement. Si une AG laisse s’exprimer une forme démocratique, c’est que ce n’est pas déterminant pour le contrôle du mouvement.  On a vu chez les indignés en France que la parole était très verrouillée à l’intérieur même des AG.

Jacques : Un camarade grec est venu nous faire un compte rendu de la façon dont cela se passait lors de l’occupation de Syntagma. Au fur et à mesure que le temps passait, les gens venaient de moins en moins nombreux et les porte-parole se trouvaient en contradiction avec les principes démocratiques mis en avant.

Nicole : Il faut voir aussi comment les syndicats conçoivent concrètement la démocratie assembléaire… Chez les cheminots lors du mouvement des retraites, par exemple, la parole était libre dans les assemblées qu’ils organisaient, mais les décisions étaient prises ailleurs, en petit comité de bureaucrates, et ces assemblées étaient organisées par petits secteurs géographiques, sans contact possible avec les secteurs voisins…

JW : Je dis qu’on ne peut pas ignorer la question de la démocratie parce qu’elle resurgit, mais faut-il en faire un discours revivifiant sur la démocratie comme le fait Guy Fargette dans son Crépuscule du XXème siècle ? Ne se raccroche t-il pas à la démocratie surtout pour discréditer  l’idée même du communisme ?

Eduardo : Dans la Révolution française, on a valorisé les assemblées primaires et tous les délégués étaient mandatés… C’est une exigence qu’on voit réapparaître régulièrement.

JW : Sur la question des sans-papiers, on retrouve aussi la question de la solidarité. La Révolution française était une révolution internationaliste et si la question se repose aujourd’hui, c’est parce qu’il y a en jeu, là aussi, un principe d’universalité, la question de la fraternité (problème des sans-papiers). Même chose pour le thème de l’égalité : la Révolution française posait le problème de l’égalité des conditions et non pas de l’égalité absolue or aujourd’hui réapparaissent des inégalités de conditions et pas seulement des inégalités de revenus. Ces thèmes nous interpellent à nouveau et l’on comprend pourquoi on voit se dessiner un courant républicain, dans le sens universaliste du terme, même s’il suit majoritairement une voie citoyenniste et pro-étatique qui ne nous enchante guère.

  1. Le groupe qui publie Perspectives internationalistes, par exemple. []
  2. Larry parle des deux articles du n° 16 de Temps critiques, que j’avais envoyé sur la liste avant la réunion; à savoir “Des grèves d’octobre à…” et “Derrière la crise financière, l’unification problématique du capital”. Ici, dans son intervention, je pense que Larry fait référence au premier de ces textes. []
  3. On estime en moyenne qu’un taux de croissance d’un peu plus de 2% l’an permet de créer des emplois dans la mesure où l’augmentation de productivité moyenne se situe autour de 1%. Il est bien évident que ce raisonnement ne tient que pour le secteur concurrentiel. La création d’emplois publics ou semi-publics ou d’emplois aidés ou d’emplois “solidaires” obéit à d’autres règles. []
  4. Par un exemple, si le point mort de Renault est plus bas que celui de Peugeot (ce qui est le cas), Renault peut se permettre de résister à une saturation conjoncturelle puisqu’il ne perd de l’argent qu’à partir d’un bas niveau de production et son redémarrage sera d’autant plus rapide quand la tendance s’inversera puisqu’il en regagnera plus rapidement que son concurrent. Le but donc : non pas produire plus mais produire mieux…tout en étant capable de produire plus le cas échéant et c’est là qu’intervient le problème des marges de profit, mais ça demanderait des développements complémentaires trop importants. []
  5. Sur la distinction entre capital et capitalisme je renvoie à l’éditorial du n°15 de Temps critiques  “Capitalisme, capital et société capit    alisée” et à mon article du même numéro : “La Chine dans le procès de totalisation du capital”. []
  6. Discipline imposée par la l’organisation d’usine et le pouvoir patronal, mais reprise dans l’idéologie ouvrière du respect de l’outil de travail et la forme politique ouvrière dominante exprimée par et dans le stalinisme. []
  7. Par exemple tout en soutenant le mouvement des instits, la CNT-Vignoles et SUD ont dits à leurs militants de ne pas signer la lettre individuellement et cela non seulement parce que ce mouvement se voulait autonome des organisations, mais surtout parce que ça ne se fait pas! []

 

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 18:11

STOP THT

La densité des échanges et les énergies présentes à Coutances nous ont montré combien notre détermination n’est aucunement entamée quant à la nécessité d’agir contre les lignes THT et le nucléaire. Tant et si bien que nous avions convenus de nous retrouver rapidement (le 5 janvier) afin de poursuivre et d’approfondir les discussions entamées.

C’est finalement ce dimanche 20 janvier 2013 à Avranches, salle Ernest Noël (place du Marché) que nous nous retrouverons à partir de 10h pour la prochaine assemblée anti-THT et antinucléaire.

Il y sera question du nouveau lieu collectif à Montabot (les travaux, la vie du lieu…). Il s’agira aussi de prolonger et développer les thématiques ouvertes le premier décembre quant aux envies de s’organiser pour poursuivre la lutte, sur les moyens de renforcer les liens entre les luttes (Bure, la ZAD), etc.

Un repas à prix libre sera proposé pour le midi. Il est demandé à chacun-e d’apporter son couvert (avec assiette creuse de préférence).

 

 

 

Un lieu pour la lutte : http://antitht.noblogs.org/586

Présentation et appel à dons

Depuis l’action à Valognes contre le train “CASTOR” en novembre 2011, jusqu’aux moments forts de la lutte contre la ligne Très haute tension (THT) Cotentin-Maine en 2011 et 2012, des personnes se sont rencontrées et se sont organisées pour lutter contre le nucléaire et son monde.

Afin de continuer sur cette lancée, il semble important de pouvoir disposer d’un lieu collectif comme a pu l’être le bois occupé de la Bévinière sur la commune du Chefresne, bois concerné par le passage de la nouvelle ligne THT. Présenté lors de l’assemblée générale antinucléaire et anti-THT du 1er décembre à Coutances, ce nouveau lieu est désormais ouvert. Il a été mis à disposition collective par le biais d’une association, au lieu dit la Bossardière sur la commune de Montabot (50).

Nous, participant-e-s à cette dynamique, l’avons doté de différents objectifs. En effet, cet endroit constitue un point d’information et de convergences des initiatives d’ici (EPR, THT, etc) et d’ailleurs (Poubelle radioactive de Bure, etc) contre le nucléaire et aussi contre d’autres projets assez proches dans l’idéologie d’aménagement de nos espaces et de nos vies, tel celui de l’aéroport de Notre-Dame des Landes. Il s’agit aussi d’un point d’ancrage de la lutte où se déroule un chantier permanent d’échanges de savoirs et de pratiques autonomisantes (autonomie énergétique, écoconstruction, rénovation du bâti ancien…).

Dans cette dernière optique, ainsi que pour rendre le lieu plus agréable et accueillant, divers chantiers ont déjà été menés à bien depuis la dernière assemblée anti-THT, tels l’aménagement d’une pièce de vie, la mise en place de gouttières, le tubage de la cheminée, la mise en place de panneaux solaires et la fabrication de portes pour l’atelier/salle d’activités.

Il s’agit d’un bâtiment agricole doté d’une pièce de vie et d’un atelier avec du terrain. A notre arrivée, il était inoccupé depuis des années et des travaux y sont par conséquent nécessaires.

A notre arrivée :

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Travaux en cours :

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Nous vous invitons à passer pour vous tenir au courant des prochains travaux à mener. Ceux-ci nous permettront, une fois accomplis, d’envisager d’autres activités plus aisément.

La pose d’ouvertures, l’aménagement d’un chemin et d’un espace pour les véhicules, la maçonnerie de la cheminée, la mise en place de la récup’ des eaux de pluie sont une partie des chantiers fixés pour les semaines à venir.

Si vous souhaitez participer à l’organisation du lieu et des différents chantiers, ou juste en savoir un peu plus, il est possible et même fortement recommandé de venir aux réunions hebdomadaires, tous les mercredis à 18h. Ces réunions sont, pour nous, vraiment le meilleur moyen pour discuter et s’informer sur les chantiers à venir, sur l’actualité du lieu et pour émettre des propositions quant à celui-ci. Nous essayons de fonctionner de façon horizontale, sans chef ni bureaucratie.

Il est aussi possible de nous contacter par téléphone au 06 28 94 72 13, et par mail : montabot@riseup.net.grange-2

Si les différents travaux s’organisent financièrement avec les moyens du bord et au plus juste, il reste néanmoins que l’achat de matériaux de qualité nécessite plus d’argent. C’est pourquoi nous lançons un appel à dons pour soutenir le lieu et ses activités.

Il est possible d’envoyer des chèques à Le Pavé, c/o T. LE CLAINCHE, 2 rue de la Fontaine st Côme, 50210 RONCEY

Les révoltés du Bocage à Montabot

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 17:57

Aprèsquelque jours d'arrêt le blog du laboratoire redémarre. le 14 janvier . vous pouvez envoyé les messages à l'adresse du blog pour annoncer des événements succeptibles à publier sur ce blog.

 

Quelques nouvelles depuis la maison d’arrêt de Chambéry

Indy Nantes, 10 janvier 2013

Depuis le 7 janvier, je purge une peine de 4 mois suite à la fabrication d’un engin explosif en 2009 ayant entrainé une explosion accidentelle dans laquelle ma compagnonne Zoé décéda et ou je fus grièvement blessé

Je ne veux pas que vous vous apitoyez sur mon sort. Je ne suis pas une victime innocente face à une justice disproportionnée mais un individu parmi d’autres qui n’a pas voulu entrer dans la triste réalité que la société lui réserve et que l’état enferme pour accroître son contrôle et tenter de maintenir son autorité.

Je ne suis pas une avant-garde révolutionnaire montrant l’exemple à suivre et qui cherche à souffrir pour attiser la révolte des camarades, je ne suis qu’un individu qui cherche une émancipation collective par une destruction des structures sociales et des normes profitant à l’état et au capital.Tout en ayant des désirs révolutionnaires, je refuse la séparation entre prisonniers.ères « sociaux » et « politiques » et me considère « prisonnier politique » au même titre que toutes les personnes enfermées .

Je ne suis qu’un être humain ayant soif de liberté et qui essaie de vivre et de lutter selon son éthique anti-autoritaire dans une société construite sur l’oppression et la domination et qui subit logiquement les conséquences de ses choix.

Si ma situation provoque de la colère, libre à chacun.e de la cultiver et de lui donner la forme qu’il ou elle désire.

Pour que la rage ne s’efface pas sous la peur, que vivent les révoltes !!!
Crève la taule et ce monde bétonné de merde, liberté pour toutes et tous !!!

mike

P.S.
Durant ces quelques mois d’enfermement,voici mon contact où il est possible de m’écrire :
Michaël Dupanloup
numéro d’écrou 23 007
M.A de Chambéry, 151 rue Belledonne
73011 Chambéry. France

Pour celles et ceux qui ne savent jamais quoi écrire à des personnes enfermées, vous pouvez également participer au grand concours de cartes postales qui ne craint même pas le ridicule...

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10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 22:51
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Rojbin (Fidan Dogan) photo Gaël Le Ny

10 janvier 2013

Trois cadres du parti  kurdes ont été assassinées mercredi soir à Paris dans une attaque armée au Centre d’Information du Kurdistan, située près de la Gare du Nord.

Les victimes de l’attaque sont Sakine Cansiz, l’une des fondateurs du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), Fidan Dogan (Rojbin), représentante du Congrès National du Kurdistan (KNK), basée à Bruxelles, et Leyla Soylemez, une jeune activiste.
Les corps de trois femmes ont été retrouvés vers 1 heure par leurs amis, inquiets après de nombreux coups de téléphones sans réponse. « Lorsqu’ils ont vu des traces de sang sur la porte, ils ont cassé la porte, et ont découvert les corps de trois femmes exécutés » a dit Mehmet Ulker, président de la Fédération des associations kurdes en France (FEYKA).

Selon la police, le crime a probablement été commis mercredi après-midi vers 15 heures. Des armes silencieuses auraient été utilisées dans l’attaque, a-t-on appris de sources kurdes.Ce baiment était placé sous vidéo surveillance et en plusà de nombreuses reprises les militants kurdes ont constaté que la salle où les corps ont été retrouvés était balayée en permanence par  une caméra.

Cette attaque intervient au moment où le gouvernement turc entame des négociations directes avec le leader kurde Abdullah Ocalan, emprisonnés sur l’Île d’Imrali depuis 1999 sous l’isolement total.

Dans un bref communiqué, la FEYKA a appelé tous les kurdes d’Europe à se rassembler à Paris pour dénoncer cette attaque.

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10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 13:40

lu sur le blog le cri du dodo

Shttp://owni.fr/files/2012/11/Notre-Dame-des-landes-telecomix-hack-owni-7-e1352154539701.jpgi la Z.A.D prend parfois les allures d’une “zone d’autonomie” qui nourrit aussi quelques fantasmes, c’est -pour nous- avant tout une lutte qui s’inscrit dans un cadre beaucoup plus large et qui touche à de nombreuses questions. Celle de l’écologie radicale tout d’abord, parce qu’ignorée en tant que telle et qui nous semble pourtant essentielle dans la critique de l’autorité scientifique, la destruction de la nature et la manière dont le capitalisme nous domestique. Comment en effet ne pas faire le lien entre Etat, pouvoir économique et autorité scientifique (tout trois intimement liés) d’une part  et d’autre part ce que la plupart des opposant-e-s à ce projet d’aéroport s’accordent à décrire comme un grand projet inutile, une véritable nuisance et une autre façon de détruire la Terre et les êtres qui la peuplent ?

Cette critique écologiste radicale nous semble ne pouvoir être comprise pleinement qu’en étant intégrée dans une perspective anarchiste antagoniste et de conflictualité permanente.

http://3.bp.blogspot.com/-D178NMhW1nY/UJGeVK6R7AI/AAAAAAAADnU/_EUR7nhxBIk/s1600/ZAD+125.png

Une perspective qui inclue donc aussi d’autres problématiques.

Non seulement la lutte, les luttes de la Z.A.D ne peuvent pas être vue uniquement comme une sorte de “grand village autogéré”, mais elles ne peuvent pas être non plus réduite à un point géographique strict.
En effet, si ces luttes ont une chance de ne pas se limiter à une question “locale” ou aux fantasmes d’un “mode de vie alternatif”, et si elle peut encore intéresser une perspective révolutionnaire c’est aussi en y voyant autre chose que la question de cet aéroport.

Parce qu’au sein même de la Z.A.D, plusieurs dominations, même “entre camarades” ou “compagnon-e-s” continuent d’avoir cours. Parmi lesquelles le sexisme, le racisme, et aussi (et pourtant cela pourrait sembler particulièrement contradictoire) l’apologie de l’exploitation des animaux et même le mépris de la nature (comprise comme entité abstraite). Il ne s’agit pas de dresser une critique en l’air en mélangeant pêle-mêle les gens qui vivent et luttent à Notre-Dame-Des-Landes ou aux alentours, mais de tenter d’exprimer le fait que les dominations et oppressions ne s’arrêtent pas à l’entrée de la Z.A.D, d’un squat, d’un camping, d’une ferme autogérée ou d’un ensemble d’individu-e-s et de groupes (même avec les meilleurs intentions du monde) à moins d’y faire face et de les confronter directement. Et d’autre part donc, que la lutte contre l’aéroport, contre Vinci, ne se limite évidemment pas au cadre géographiquement situé de la Z.A.D.

Loin de nous l’idée d’insinuer que les occupations, les squats ou même les tentatives d’établir des zones d’autonomie ne font pas partie intégrante de ce type de lutte ou n’ont aucun intérêt (bien au contraire – elles en constituent souvent l’épine dorsale) mais qu’elles n’ont de sens que dans une perspective offensive, et  plus générale. Et qu’il faut les comprendre dans un conflit qui a des implications qui non seulement dépassent le cadre des frontières mais aussi celui d’une seule entreprise -Vinci- qui a aussi des coopérateurs (qu’ils soient privés ou para-étatiques) et qui s’inscrit dans une logique : celle du Capitalisme.

Aussi, Vinci n’en est pas à sa première opposition de masse contre un de ses projets. Et si ici le vernis démocratique masque encore un peu la violence du conflit, ailleurs, les soupapes de sécurité ont déjà sautées depuis longtemps.

A Khimki (ville proche de Moscou, en Russie), par exemple, où depuis des années une lutte fait rage contre le projet d’autoroute piloté par Vinci pour relier Moscou à Saint Petersbourg. Projet pharaonique qui implique au passage de raser des centaines d’hectares de la forêt millénaire qui se trouve au milieu. Une lutte ponctuée d’occupations dans la forêt (avec cabanes perchées), de centaines de sabotages, d’émeutes, et qui a déjà couté  la vie à plusieurs camarades. Notamment assassinés par des groupes de fascistes embauchés par Vinci pour “faire le ménage”. En bref un autre exemple du fait que non seulement l’entreprise capitaliste s’adapte toujours avec la même barbarie à la situation, mais aussi qu’elle façonne le paysage, détruit et remodèle l’environnement (naturel et social) en fonction de ses exigences.

Puisque l’ennemi de classe est sur tout les fronts, nous devrions l’être aussi.

De Khimki à Notre-Dame-Des-Landes en passant par le Val Susa. De Paris à Turin, etc…

Parce que les oppressions et les dominations sont partout : combattons les chaque fois que nous les trouvons sur notre chemin.

Et parce que Vinci et plus généralement le Capitalisme sont partout : soyons partout, et attaquons partout !

Le Cri Du Dodo

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Pour mémoire : “Avancement du projet d’aéroport de Notre Dames Des Landes” – archives de l’ina (1992)

Quelques liens :

-Radio Klaxon : Une radio de vegans anarchistes à la Z.A.D

- A propos de Khimki  : “Action contre vinci et en solidarité avec les defenseurs de khimki”, et une liste d’autres infos et actions directes sur le même sujet sur le site de Cette Semaine.

- La brochure “Actions directes contre l’aéroport et son monde”

(source : zad.nadir.org) :

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10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 13:24

 

RESISTONS ENSEMBLE / bulletin numéro 115 / Janvier 2013

- C’est la guerre ?

- [ C H R O N I Q U E D E L ’A R B I T R A I R E ]
Un système colonial qui ne dit pas son nom
Le petit doigt coupé en GAV
Une balle dans la jambe pour absence de ticket
« Bavure » sans frontière
Mohamed Boukrourou : la justice complice
La police travaille, la justice aussi
Walid, battu et gazé
16 heures de « retenue » pour les nouveaux parias
Europe : demandeurs d’asile = criminels potentiels ?
Le D.A.L de Bordeaux face à la violence policière
Tours : flics violents, profiteurs, juges complices

- [ R I P O S T E dans les quartiers populaires ]
Elbeuf - Grigny - Bagneux

- [ A G I R ]
Camera sous surveillance !
Parapluie –paraflic
Pour Abdelhakim Ajimi
Liberté pour les prisonniers de Villiers-le-Bel
La mort de Wissam… la mobilisation continue


Pour télécharger ce bulletin mis en page au format pdf :
http://resistons.lautre.net/


C’est la guerre ?

« Les intrusions policières répétées au sein des écoles, les arrestations injustifiées de parents – sous les yeux des enfants -, les séparations forcées et traumatisantes […], l’isolement des enfants dans des zones d’attente avant expulsion sont autant de gestes d’inhumanité délibérées de la part d’un gouvernement [qui] se targue d’expulser du territoire 30 000 personnes comme on brandit des scalps ». Extrait du communiqué du secrétariat national du PS en soutien à la formation du Réseau Éducation Sans Frontière en janvier 2009. Langage de faux cul cynique, le PS au pouvoir fait exactement la même chose qu’il reprochait à Sarkozy.
Depuis le 2 novembre 2012 des dizaines de sans-papiers, organisés dans le Collectif de Sans-Papiers 59, sont en grève de la faim pour leur régularisation à Lille. Une partie d’entre eux a abandonné, mais le bras de fer dure encore et encore. Dans la rue, dans les églises et la mairie successivement occupées, les hôpitaux pour exiger des soins vitaux, l’aéroport contre les expulsions, les actions de solidarité à Paris notamment, ciblant le siège du PS et l’ambassade du Vatican. Ils campent maintenant devant l’église Saint-Maurice à Lille. C’est une guerre ouverte où la vie est en jeu donc. Où les représentants de l’église catholique peinent gravement à aider leurs prochains, quand leurs appels aux flics finissent entre autres par deux expulsions vers l’Algérie. Où le pouvoir socialiste est tout aussi assassin qu’un autre. Derrière le masque de Martine Aubry, c’est le visage hideux de Margaret Thatcher qui se profile. Elle qui déclarait face à Bobby Sands (et les 9 autres prisonniers irlandais grévistes de la faim) en train de mourir en 1981 qu’« il a choisi de s’ôter la vie ». Ne pas s’alimenter est un acte de révolte, mais qui touche au désespoir, c’est sûr. C’est l’arme à double tranchant que les grévistes lillois ont choisi, mais qui ne semble pas encore atteindre la préfecture… Cette guerre on la retrouve autour de l’île italienne de Lampedusa, dont la mairesse a déclaré le 29 décembre 2012 que le cimetière des noyé-e-s qui n’ont pas réussi à traverser la Méditerranée était plein, que déjà 21 de ces personnes retrouvées ont été enterrées sur l’île depuis son élection six mois plus tôt. Ajoutant qu’elle était « de plus en plus convaincue que la politique d’immigration européenne considère ce tribut en vies humaines comme un moyen de modérer les flux, voir comme un moyen de dissuasion. » C’est ce niveau et cette nature d’hostilité et de volonté qu’il faut arriver à saisir pour mieux riposter, tout en essayant de garder la tête froide.

> [ C H R O N I Q U E D E L ’A R B I T R A I R E ]

Un système colonial qui ne dit pas son nom
Une déléguée syndicale de la UEC-UGTG des Antilles (Guadeloupe) est poursuivie depuis 2009. Sa seule « faute » est d’avoir dénoncé, au cours d’un meeting, le système de domination des Békés dans sa langue natale : le créole. Le 13 décembre elle comparaissait pour la 4e fois devant un tribunal. Cette obstination dans les poursuites de Régine D., alors qu’elle pouvait bénéficier d’un non-lieu, relève d’une répression syndicale et coloniale.

Le petit doigt coupé en GAV
Dylan est un jeune garçon de 17 ans qui habite le quartier Rouher à Creil. Samedi 22 décembre, un copain lui prête un scooter, à 22h il se fait contrôler par les flics. Le scooter est un engin volé, Dylan finit en GAV. Le lendemain après-midi il est amené aux toilettes, il demande à changer de cellule, car la sienne sent trop mauvais. Les flics refusent, le bousculent et le poussent violemment dans l’ancienne, ils claquent la porte sur son petit doigt. « Je leur ai crié trois fois, mais j’ai dû leur montrer ma main ensanglantée à la caméra pour qu’ils rouvrent la porte ». Une phalange est restée dans le bâti. À l’hôpital le médecin pense qu’elle a été trop écrasée pour permettre une greffe, Dylan aura un pourcentage d’infirmité. Sa mère a porté plainte.

Une balle dans la jambe pour absence de ticket
Un homme de 20 ans est contrôlé à bord d’un train, il n’a pas de ticket. Il sera débarqué au Mans où l’attendent des flics venus l’interpeller. Le jeune homme s’enfuit sur les voies, après 20 minutes de course poursuite, des tirs de flash-balls d’un côté et des jets de ballast de l’autre, un policier décide de dégainer son arme de service et de tirer dans la jambe du fuyard. Pour sa hiérarchie il a réagi à une « menace grave » et en « condition de légitime défense ». C’est le 2e cas de tir à balle réelle en un mois de la part de flics du Mans.

« Bavure » sans frontière
la France a toujours été en pointe dans la création d’outils d’ingérence néocolonialiste. On peut citer les officiels médecins, reporter et avocat sans frontière, mais l’officieux « bavure » sans frontière vient de montrer au grand jour son visage immonde dans un simulacre de procès. À la cour d’assises de Paris, 4 militaires sont dans le box des accusés. Un grand ponte, le général Henri Poncet qui a donné l’ordre d’exécution, a déjà bénéficié d’un non-lieu avant le procès. Le 13 mai 2005 en Côte d’Ivoire des sbires de l’opération française Licorne étouffaient Firmin Mahé au moyen d’un sac-poubelle. Il aurait été le chef présumé d’une bande armée accusée de crimes dans la zone de confiance qui séparait le sud du pays contrôlé par le gouvernement et le nord occupé par la rébellion. Cette affaire aurait pu s’achever comme tant d’autres, mais un chasseur alpin lâchera le morceau. Au final 3 des 4 assassins ont été condamnés a des peines insignifiantes : 3 ans de prison avec sursis et 2 non-lieux, eh oui, on ne touche pas à « la grande muette ».

Mohamed Boukrourou : la justice complice
Mohamed avait 41 ans lorsqu’il a été tué par la police durant son interpellation le 12 novembre 2009 à Valentigney dans le Doubs (voir RE n°81, déc. 2009). Malgré les témoignages qui parlent de quatre flics dans le fourgon assis sur le père de famille, les traces visibles sur le visage du défunt « Il avait la joue droite éclatée, et comme râpée, les yeux avec des coquards, l’arcade droite enfoncée, une oreille abîmée », les constatations des légistes qui ont découvert une « compression de la cage thoracique » la justice a décidé de ne pas juger l’affaire : encore un non-lieu…

La police travaille, la justice aussi
Chaïn, ce lycéen en 1ère ES interpellé en octobre dernier par la BAC de Sucy-en-Brie avait porté plainte pour violences policières (voir le n° 113, nov. 2012). Une enquête préliminaire rondement menée, doit-on préciser que c’est la police qui enquête sur la police, vient de classer l’affaire : sans suite… Rien d’anormal donc, la police est violente, mais c’est son travail. Ce que ce même scénario tant de fois répété nous laissait présager dans le numéro de novembre semble se produire finalement, encore une affaire à enterrer ? Une nouvelle plainte avec constitution de partie civile est envisagée, à suivre…

Walid, battu et gazé
Dans la nuit du 9 au 10 décembre deux couples d’amis remontent les Champs Élysées. Passé l’Arc de triomphe, la police contrôle le véhicule. Le jeune homme au volant semble faire l’objet d’une annulation de permis. Les policiers l’emmènent au commissariat du XVIIe pour des vérifications. Les trois autres restent sur place lorsqu’une seconde patrouille débarque. Un des flics donne volontairement un coup d’épaule dans le dos du jeune homme en passant. Walid qui demande du respect est gazé en pleine face, tombé au sol il reçoit des coups, perd connaissance. Les flics partent sans plus d’explication. La copine de Walid appelle les pompiers qui réanimeront le jeune homme. Une plainte a été déposée.

16 heures de « retenue » pour les nouveaux parias
La garde à vue pour des sans-papiers étant annulée, il fallait trouver une astuce légale, en dehors du code pénal, pour que cette catégorie de la population puisse être arrêtée quand même au motif de ne pas avoir des papiers. La gôche l’a trouvée. Le décret sur la garde à vue, pardon, « retenue » spéciale sans-papiers vient d’être publié. Désormais, pendant 16h, les nouveaux parias de la société peuvent être détenus, pour les harasser, en vue de préparer leur éventuelle expulsion. Pour camoufler cette infamie, le pouvoir a aboli « le délit de solidarité » ce qui est une bonne chose, mais attention, il a gardé des combines pour pouvoir l’appliquer le cas échéant.

Europe : demandeurs d’asile = criminels potentiels ?
Vous connaissiez « l’Eurodac » ? C’est un fichier qui, depuis 2003, stocke les empreintes digitales des demandeurs d’asile âgés de plus de 14 ans. La commission des Libertés civiles du Parlement européen a donné son feu vert pour son utilisation par les services de police. Ce n’est pas anodin. Comme l’a déclaré son rapporteur : « Les autorités de répression dans les États membres pourront comparer les empreintes digitales des scènes de crime avec celles stockées dans Eurodac, ce qui permettra une identification des suspects, victimes et témoins plus rapide et efficace. » Ce qui signifie en clair que les demandeurs d’asiles ne seront pas « seulement » persécutés en tant que tels, mais aussi suspectés d’office comme auteurs de crimes.

Le D.A.L de Bordeaux face à la violence policière
Le 22 décembre les membres du D.A.L de Bordeaux et des sympathisants avaient décidé de mettre en application la loi de réquisition. L’immeuble visé était un bâtiment public, espace salubre et vide depuis des années. Moins de 45 minutes après que ce lieu soit ouvert les forces de l’ordre tambourinaient à la porte. Aucune négociation, ordre fut donné par le commissaire de charger. Par l’embrasure, un bras s’est tendu et a balancé du gaz. Les policiers sont alors entrés et plusieurs personnes ont été violentées dont deux prises à partie par des bacqueux ultra-violents et agressifs.
Au final, pas de blessés graves, pas d’arrestation, du gaz, des coups et un bâtiment barricadé au cas où des pauvres voudraient y trouver refuge ! Quel changement… Les détails : http://0z.fr/Bn0dm

Tours : flics violents, profiteurs, juges complices
Ça ne s’arrête jamais ! Plus de 6 mois après condamnation, F. a été convoquée le 30 octobre dernier pour « prélèvement de matériel biologique » : le 8 mars 2012, F. passait en procès, accusée d’avoir mis deux supposés coups de boule à un policier de la BAC, alors qu’elle avait été violentée (8 jours d’ITT) par lui au cours de la Gaypride 2011. […] F. a été rendue coupable par la Justice de Rébellion et Violences volontaires. Elle prend 3 mois de prison avec sursis + 800 € à donner au policier + 500 € de frais d’avocat (ceux du policier). La condamnation (pour violence) leur donne le droit de lui demander son ADN, ce qu’elle a refusé : nouveau procès le 17 juin 2013…

> [ R I P O S T E dans les quartiers populaires ]

Le 26 décembre à Elbeuf (76), après une descente des forces de l’ordre dans les caves du quartier du Puchot, un équipage de police a été pris à partie par une vingtaine d’individus. Les projectiles fusent sur la voiture des flics, l’utilisation d’un mortier artisanal déclenche les airbags, immobilisant le véhicule. Les schmits ont du faire usage de leur arsenal, tazer et flashball, pour se dégager de cette échauffourée.
Le 27 décembre à proximité de la cité de Grigny 2 (91), dans un quartier nouvellement classé Zone de Sécurisation Prioritaire (ZSP), quatre policiers de la compagnie de sécurisation se lancent à la poursuite d’un individu qu’ils considèrent être l’auteur de dégradation. Leur poursuite s’achève lorsqu’une vingtaine de personnes entreprennent de leur jeter des pierres en réaction. Un flic est blessé au visage. Une enquête a été ouverte, sans aucune interpellation pour l’heure.
Dans la nuit du 28 décembre, deux flics en intervention dans la cité de la Pierre-Plate à Bagneux (92) se sont retrouvés encerclés et caillassés par une dizaine de personnes. Un agent a dégainé son flash-ball et un jeune a été blessé à la main. Interpellé avec un autre individu ils sont poursuivis pour « outrages et rébellion ».

> [ A G I R ]

Camera sous surveillance !
Après, Lyon, Rennes ou Toulouse, un site de cartographie collaborative des caméras de vidéosurveillance vient d’être lancé à Paris ! Info : http://www.sous-surveillance.net/

Parapluie –paraflic
Un parapluie pour faire dévier une balle de flashball ? Mode d’emploi sur : https://copwatchnord-idf.info/?q=node/157
Pour Abdelhakim Ajimi
Les 7 policiers impliqués dans la mort d’Abdelhakim Ajimi condamnés par le Tribunal de Grasse à des peines de prison avec sursis ont fait appel devant la Cour d’Aix-en-Provence. L’audience aura lieu les lundi 14 et mardi 15 janvier 2013. Le Comité Vérité et Justice pour Abdelhakim Ajimi organise une mobilisation à Aix-en-Provence ces 14 et 15 janvier devant et dans la Cour d’appel : 20, place de Verdun. Contact : comite_hakim_ajimi@riseup.net
Plusieurs mobilisations pour cette occasion le samedi 12 janvier : à Grasse, 14h en haut du boulevard Victor Hugo - à Marseille rencontre-débat à partir de 18h au Centre Social l’AGORA 34, rue de la Busserine, 13014 Marseille tél : 04.91.02.37.31 - à Paris, 15h au métro Barbes.

Liberté pour les prisonniers de Villiers-le-Bel
Projections, prises de parole, tables de presse, bouffe, bar, concerts, open mic, sound system… le vendredi 1er février 2013 à partir de 19h à la Gare Expérimentale, 0 bis avenue Lucien Descaves, 75014 Paris ; RER B Cité Universitaire ; http://garexp.org/ ; Tarif : 5 euros.

La mort de Wissam… la mobilisation continue
Mercredi 9 janvier 2013 commémoration de la mort de Wissam, rassemblement à 15h devant le palais de justice de Clermont-Ferrand.

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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 21:56

28 décembre à Turin

Dans l’après midi, quelques détenus du centre de Turin ont incendié des matelas. La nuit précédente, il y eut également beaucoup de désordre dans le centre, de puissants cris distinctement perceptibles par les habitants des environs. Un détenu est monté sur le toit d’une section.

Nouvel an à Bologne

Encore une révolte au CIE de Bologne via Mattei, le soir du nouvel an aussi : quatre retenus ont tenté de s’évader mais leur action a été bloquée par la police. Deux ont été arrêtés alors qu’ils avaient déjà escaladé les grilles. C’est arrivé vers une heure et le calme est revenu vers 2h30. Il y aussi eu des lancés de projectiles contre la police.

Nouvel an à Turin

Profitant du désordre de la fin d’année une quarantaines de solidaires ont manifesté devant le centre de Turin, à l’aide de pétards, bombe carta, fumigènes et tambours. A l’intérieur du centre les détenus ont répondu  vivement, à tel point que la police fut contrainte d’intervenir.

Nouvel an à Gradisca

31 décembre à haute tension au CIE de Gradisca. Une grosse révolte à éclaté dans le centre la nuit de la saint-sylvestre. L’émeute à eu pour protagonistes près de 20 détenus, dont 7 ont réussi à s’évader.
Il n’y a malheureusement pas eu de blessés chez les flics malgré les nombreux objets lancés. Visiblement l’action avait été organisée dans les moindres détails par les détenus.
L’alarme s’est déclenchée vers 20h30 lorsque qu’un groupe de détenus ont réussi a sortir de leurs chambres et à se faire la belle.

Apparemment ils l’ont fait sans résistance de la part des matons, en effet, les retenus s’étaient procurés les clefs des portes qui séparent la cafétéria de l’entrepôt. Les autres portes ont été forcées à coups de pied. Une fois dans l’entrepôt les révoltés se sont armés de gros cadenas et d’extincteurs. D’autres s’étaient préparés à l’émeute depuis des jours. Ils avaient rempli de pierres et de sable des bouteilles en plastique pour les lancer sur les flics. Une fois dans la cour la tension à atteint son paroxysme. Policiers, militaires et carabinieri qui surveillent l’extérieur ont été visés par des objets lancés par les retenus. Certains ont vidé les extincteurs sur les flics. Deux flics de la garde des finances ont été emmenés aux urgences pour intoxication.

Profitant du bordel 7 détenus ont réussi à escalader le dernier mur d’enceinte et à disparaître, sans laisser de traces, dans la nature avoisinante. Mais la tension a persisté, et il a fallu encore plusieurs heures pour mater la révolte. Le syndicat de flics/matons qui officie dans le centre à déclaré que c’était le règne de l’anarchie

librement repris de macerie

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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 21:30

5  et 6 février 2013, journée de mobilisation pour dire notre complicité au côté de Marco Camenish ,contre l'état et ses prochaines   tentatives d'enfermement. la traduction  du  texte  ci dessous va suivre

Journées d’actions décentralisées pour la liberté de Marco Camenisch et contre toutes les prisons. Cela fait maintenant 11 ans que Marco Camenisch est incarcéré en Suisse pour sa participation à des actions antinucléaires dans les années 70 et des délits liés à sa cavale. Auparavant, il avait déjà passé 12 ans derrière les barreaux en Italie. L’année dernière, la liberté conditionnelle aux 2/3 de sa peine lui a été refusée parce que, même incarcéré, il n’a jamais cessé de lutter. Il a notamment fait de nombreuses grèves de la faim. La prison est la réponse du système à tous ceux qui refusent de se soumettre à ses lois. Ces dernières sont faites pour entériner les hiérarchies sociales en place. Elles protègent le riche du pauvre, le citoyen du sans-papier, la démocratie de la révolution... Les prisons n’ont jamais été aussi pleines et les projets de construction émergent partout. Il est donc possible et nécessaire de les attaquer partout.

En solidarité avec Marco et contre toutes les prisons, nous appelons à attaquer la machine carcérale et les intérêts suisses partout où ils se trouvent et par tous les moyens les 5 et 6 février 2013.

Liberté pour Marco Contre l’internement, détruisons la prison et son monde

des individualités anarchiques

 5 - février  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  Psichiatri, assistenti sociali e criminologi, loro che tramite le commissioni di cui fanno parte sono i nuovi carcerieri. Una matriosca di prigioni, una galera dentro l'altra.
In principio troviamo la galera per la condanna penale inflitta dal tribunale, poi al suo interno, durante l'espiazione della pena, i carcerieri si tolgono le toghe per indossare i camici bianchi ed esaminare e condannare il prigioniero; intendendo l'indole criminale come una forma patologica da curare.
Marco in questo periodo si trova sotto esame da parte di questa commissione, in quanto avendo già scontato i due terzi della pena potrebbe beneficiare della libertà condizionale. Spetta a loro dare una valutazione sul suo rilascio, la quale sarà impugnata dal giudice per la decisione finale.
Un iter che ormai è diventato prassi per tutti i prigionieri in Svizzera condannati per reati violenti
( assassinio, omicidio intenzionale, lesione personale grave, violenza carnale, rapina presa d'ostaggio, incendio, esposizione a pericolo della vita altrui o un altro reato passibile di una pena detentiva massima di 5 o più anni con il quale ha gravemente pregiudicato o voluto pregiudicare l'integrità fisica, psichica o sessuale di un altra persona; art. 62d CP).

In questa matriosca non possiamo fermarci a guardare il dito senza renderci conto della direzione che esso indica; il carcere sta cambiando forma, da luogo di privazione della libertà per un dato periodo a struttura dove si cerca deferenza completa dell'individuo al giogo dello Stato.
.
Marco in questi 20 anni di carcere ha sempre contribuito alla lotta, rivendicando il suo essere anarchico ecologista e senza mai asservirsi al volere dello Stato e del capitale.
I suoi carcerieri provano invano a scalfire questa sua forte identità minacciandolo, tramite queste commissioni, di rifiutargli la libertà condizionale e di affibbiargli l'internamento: una misura detentiva che prevede la detenzione indeterminata oltre il fine pena (art. 64 CP).

Essere al fianco di Marco, per contrastare questo nuovo attacco dello Stato, indirizzato come a lui anche a tutti i detenuti che non intendono piegare la loro identità facendosela plasmare dai vari camici bianchi!

Il 5 e 6 febbraio sono state indette due giornate di mobilitazione.
E' importante che ognuno si mobiliti creando più momenti possibili, che la nostra complicità e solidarietà a Marco unite alla nostra rabbia e determinazione si oppongano ai colpi sferrati dai suoi carcerieri.

CONTRO LO STATO E OGNI CARCERIERE !
MARCO LIBERO!


individualità anarchiche ticinesi
 
 
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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 17:09

 

 

P our le débat en cours à la Z.A.D et ailleurs ce n'est pas seulement une question de lutte de territoires 

Parution d'un livre de  John Zerzan à la maison d'édition nautilus italie: le crépuscule de la machine lesrenseignerements ci dessous sont pris sur wikipédia.C'est peut être imparfait il faudrait s'adresser à ce site pour des critiques éventuelles

John Zerzan (né en 1943) est un auteur américain anarchiste, philosophe du primitivisme. Ses travaux critiquent la civilisation comme oppressante dans son essence, et défendent des modes de vie conçus comme plus libres tirant leur inspiration des chasseurs-cueilleurs préhistoriques. Zerzan va jusqu'à critiquer la domestication, le langage, la pensée symbolique (des mathématiques jusqu'à l'art) et le concept de temps.

Ses quatre livres principaux sont Elements of Refusal (1988), Future Primitive and Other Essays (1994), Against Civilization : A Reader (1998) et Running on Emptiness (2002). Zerzan prend longuement la parole dans le documentaire Surplus la consommation par la terreur(2003), visible en ligne

Pensée

Dans ses travaux, Zerzan s'inspire du concept de Theodor Adorno de dialectique négative pour élaborer une théorie de la Civilisation comme résultat agrégé d'un processus d'aliénation. Selon Zerzan, les sociétés humaines originelles de l'époque paléolithique, et aujourd'hui les sociétés similaires comme les Kung, les Bochimans et les Mbuti, vivent selon un mode de vie non-aliéné et non-oppressant fondé sur la société primitive d'abondance, en contact avec la nature. La construction de telles sociétés relèvent d'une forme d'utopie politique, ou tout du moins, d'une intéressante comparaison à partir de laquelle il est possible d'attaquer les sociétés actuelles (en particulier industrielles). Zerzan utilise des études anthropologiques sur de telles sociétés pour fonder sa critique large de nombreux aspects de la vie moderne. Il dépeint les sociétés contemporaines comme un monde de misère construit sur la construction mentale d'un sentiment de manque et de besoin. L'histoire de la civilisation est l'histoire de la renonciation et ce qui s'y oppose n'est pas le progrès. Il s'agit au contraire de la forme d'utopie qui trouve justement sa source dans le mais au contraire l'utopie qui émerge à vouloir en finir avec ce dernier.

Zerzan est un anarchiste, et est largement associé aux tendances de l'anarcho-primitivisme, de l'anarchisme vert, des anti-civilisation, de l'anarchisme post-gauchiste et de « l'incarnation ». Il rejette non seulement l'État, mais également toutes les formes de relations hiérarchiques ou d'autorité. « Plus simplement, "anarchie" signifie "absence de règle". Ce qui implique un rejet non seulement du gouvernement mais également de toutes les autres formes de domination et de pouvoir ».

Le travail de Zerzan repose fortement sur un dualisme marqué entre les « primitifs » d'une part — vus comme non-aliénés, sauvages (et donc libres), sans hiérarchie, prompts au jeu et égalitaires au plan social — et les « civilisés » d'autre part — vus comme aliénés, suivant un mode de vie domestique (et donc mis en esclavage ou soumis), soumis à une hiérarchie structurée, obsédés par le travail et socialement discriminatoires. En conséquence, « la vie avant la domestication / l'agriculture était en fait largement une vie de plaisir, de contact avec la nature, de sagesse des sens, d'égalité sexuelle, et de bonne santé».

Les déclarations de John Zerzan sur le statut des sociétés primitives sont fondées sur une interprétation des travaux d'anthropologues comme Marshall Sahlins et Richard Borshay Lee. La catégorie des primitifs est strictement restreinte pour Zerzan aux sociétés qui sont de purs chasseurs-cueilleurs sans agriculture ni élevage. Par exemple l'existence d'une hiérarchie au sein des Indiens du Nord de la Côte Est aux États-Unis, dont les principales activités étaient de pêcher et d'aller fourrager pour se procurer des vivres, est attribuée à leur comportement de domestication des chiens et leur culture du tabac Son analyse est ainsi protégée des critiques comme celle de Murray Bookchin, qui se base sur des pratiques hiérarchiques, oppressives et portant atteinte à l'environnement qui sont le fait d'autres personnes qu'il regroupe sous le même nom de « primitifs ». Toutefois, ce choix a un coût puisqu'il restreint les références empiriques à un petit nombre de sociétés ayant existé et mène à une interprétation controversée des découvertes archéologiques.

John Zerzan appelle à un retour au primitivisme, c'est-à-dire à une reconstruction radicale de la société basée sur un rejet de l'aliénation et sur l'idéal de l'état sauvage. « Il se pourrait que notre unique espoir véritable soit le rétablissement d'une existence sociale de face-à-face, une décentralisation radicale, un démantèlement de la trajectoire dévorante, productionniste, aliénante, friande de nouvelles technologies qui cause tellement d'appauvrissement». L'utilisation habituelle de preuves de type anthropologique est comparative et démonstrative - la nécessité ou la naturalité de certains aspects de la société moderne est mise en doute en mettant en lumière des contre-exemples dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs. « La documentation toujours plus importante sur la préhistoire humaine en tant que très longue période de vie principalement non-aliénée présente un net contraste avec les sombres échecs de l'insoutenable modernité ». Il est difficile, par contre, de savoir si cela implique un ré-établissement des formes littérales de chasseurs-cueilleurs ou alors une forme plus large d'apprentissage s'appuyant sur les modes de vie afin de construire des relations sociales non aliénées.

Le projet politique de John Zerzan vise à l'élimination de toute technologie. Zerzan effectue la même distinction qu'Ivan Illich entre les outils qui restent sous le contrôle de l'utilisateur et les systèmes technologiques qui prennent le contrôle de l'utilisateur. Une différence entre les deux auteurs porte sur la division du travail à laquelle Zerzan s'oppose. Alors que les outils peuvent être utilisés par chacun dans une communauté (quoique avec une variabilité dans le niveau de compétence), ce qui mène à une distribution équitable du pouvoir et à une situation d'autonomie individuelle, la technologie, quant à elle, requiert des connaissances spécialisées qui ne sont possédées que par une élite, qui possède alors automatiquement le pouvoir sur les autres utilisateurs. Ce pouvoir est l'une des sources de l'aliénation, en même temps que la domestication et la pensée symbolique.

La méthode typique de John Zerzan est de retenir une construction particulière de la civilisation (comme une technologie, une croyance, une pratique ou une institution) et de faire le compte-rendu de ses origines historiques, de ses supposés effets destructeurs et aliénants et enfin des contrastes qu'elle présente avec les expériences des chasseurs-cueilleurs. Dans son essai sur le nombre, par exemple, Zerzan commence par mettre en lumière le contraste entre d'une part le poids donné par les « civilisés » dans le fait de décompter et de mesurer et de l'autre l'importance donnée chez les « primitifs » au partage, en citant pour appuyer son argument les travaux de Dorothy Demetracopolou Lee sur les habitants des îles Trobriand, avant de raconter l'histoire de l'essor du nombre par des étapes successives de domination étatique, à commencer par le désir des rois égyptiens de mesurer ce qu'ils dominaient. Cette approche est répétée pour le temps, les inégalités sexuelles, le travail, la technologie, l'art et le rituel, l'agriculture et la mondialisation. John Zerzan écrit également des textes plus généraux sur l'anarchisme[3] et la théorie primitiviste, des critiques d'auteurs perçus comme opposants à l'image de Hakim Bey[13] et Noam Chomsky, et enfin des commentaires culturels sur des programmes télévisés comme Star Trek.

Apprentissage politique

En 1966, John Zerzan est arrêté à Berkeley lors d'une marche de désobéissance civile en opposition à la guerre du Viêtnam et passe deux semaines à la prison du comté de Contra Costa. Il prend la décision, après avoir été relâché, de ne plus jamais être arrêté de façon volontaire. Zerzan assiste à des événements organisés par l'écrivain Ken Kesey et son groupe des Merry Pranksters, et est également lié à la scène musicale du quartier de Haight-Ashbury à San Francisco où la contre-culture hippie s'exprimait par l'art psychédélique.

Vers la fin des[années 1960, John Zerzan est travailleur social pour le compte de la ville de San Francisco. Frustré par sa vie banale de fonctionnaire à bas salaire, il participe à l'organisation d'un syndicat des travailleurs sociaux, le Social Service Employees Union (SSEU). Il en est élu vice-président en 1968 et président en 1969. Un groupe local, Contradiction, proche de l'Internationale situationniste l'attaque comme étant un bureaucrate de gauche. Il se radicalise progressivement et prend conscience de ce qu'il considère être le rôle contre-révolutionnaire du SSEU et des autres syndicats. Zerzan lit également de manière intensive la littérature situationniste, particulièrement influencé par Guy Debord.

En 1974, les éditions Black and Red Press publient l'ouvrage Unions Against Revolution (« Les Syndicats contre la Révolution ») de Grandizo Munis et Benjamin Péret, qui comprend un article de John Zerzan, auparavant publié dans le journal Telos. Durant les vingt années suivantes, Zerzan est devenu intimement lié aux publications Fifth Estate, Anarchy: A Journal of Desire Armed, Demolition Derby et autres périodiques anarchistes. Après la lecture des travaux de Fredy Perlman, David Watson et d'autres auteurs, il en vient lentement à la conclusion que la civilisation en elle-même est la racine des problèmes du monde et qu'une société de chasseurs-cueilleurs représente le modèle le plus égalitaire pour les relations de l'homme avec ses congénères et avec la nature.

Zerzan et « Unabomber »

Au milieu des années 1990, John Zerzan est devenu un proche de Theodore Kaczynski, connu sous le nom de « Unabomber », après avoir lu Industrial Society and Its Future (« La Société industrielle et son devenir  paru à la maison édition EDN et aussi appelé Unabomber Manifesto (« Manifeste de Unabomber »). Zerzan a ainsi assisté au procès de Unabomber et a souvent discuté avec Kaczynski durant la procédure. C'est après cette relation avec Unabomber que les grands médias ont commencé à s'intéresser à Zerzan et à ses idées.

Dans son texte de 1995 « Whose Unabomber? », un an avant l'arrestation de Kaczynski, John Zerzan marque son soutien à la doctrine de Unabomber, tout en critiquant l'utilisation d'attentats.

« [...] l'envoi de dispositifs explosifs visant les agents qui créent la catastrophe actuelle est trop hasardeux. Des enfants, des postiers et d'autres personnes peuvent facilement se faire tuer. Même en admettant la légitimité de frapper dans le horror show de la haute technologie en terrorisant ses principaux architectes, les dommages collatéraux ne sont pas justifiables [...] »

Toutefois :

« Le concept de justice ne doit pas être négligé dans l'analyse du phénomène Unabomber. En fait, à l'exception de ses cibles, quand peut-on dire que les petits Eichmann qui préparent le meilleur des mondes ont jamais été amenés à rendre des comptes?... Est-il contraire à l'éthique d'essayer d'arrêter ceux dont les contributions amènent à une agression sans précédent contre la vie »

Deux ans plus tard, pourtant, dans son texte de 1997 intitulé « He Means It - Do You? », John Zerzan modifie quelque peu son point de vue :

« Avec Unabomber, une nouvelle limite a été franchie. Cette fois, les schiz-fluxerbohémiens, les yuppies verts, les anarcho-journalistes occasionnels, les organisateurs condescendants de la pauvreté, les nihilo-ascètes branchés et tous les autres « anarchistes » qui pensaient que leur prétentieux passe-temps continuerait indéfiniment sans opposition - eh bien, il est temps de choisir le camp dans lequel on se situe. Peut-être y a-t-il également un Rubicon de franchi à partir duquel aucun retour en arrière n'est possible ».

Zerzan et l'anarcho-primitivisme du nord-ouest des États-Unis

Le New York Times a publié en 1995 une interview pleine page de Zerzan. Un autre événement significatif qui l'a projeté dans la célébrité est l'association de son nom aux groupes anarchistes de Eugene (Oregon) qui sont plus tard devenus l'un des éléments moteur aux États-Unis dans l'utilisation de la tactique des black blocs durant les manifestations d'opposition à l'Organisation mondiale du commerce lors du sommet de Seattle Washington) en 1999. Les anarchistes qui ont alors utilisé cette technique ont été considérés comme majoritairement responsables des nombreuses dégradations et destructions commises sur les vitrines de magasins de grandes chaînes (Gap, Levi's, McDonald’s) et à l'encontre d'agences bancaires.

La couverture des événements par les médias américains a déclenché une grosse controverse après les émeutes et John Zerzan a été l'un de ceux vers qui ils se sont tournés pour expliquer les actions réalisées par certains lors des manifestations. Après avoir ainsi gagné en notoriété publique, Zerzan a commencé à accepter de parler de ses engagements et à donner des interviews autour du monde pour expliquer l'anarcho-primitivisme. Récemment, Zerzan a été impliqué, quoi que de manière tempétueuse, avec la tendance de l'anarchie post-gauchiste, selon laquelle les anarchistes doivent rompre avec la gauche qu'ils considèrent comme embourbée dans l'idéologie et principalement intéressée par la prise du pouvoir étatique et l'écrasement de la liberté individuelle.

Zerzan est actuellement l'un des rédacteurs en chef de Green Anarchy, un journal d'anarcho-primitivisme et de pensée anarchiste insurrectionnelle. Il est aussi animateur sur Anarchy Radio à Eugene, sur la station de l'Université d'État de l'Oregon KWVA. Il continue également de contribuer à Anarchy Magazine et quelques articles de sa main ont été publiés dans des magazines comme AdBusters. Il réalise de longues tournées de conférences autour du monde, et il est marié à une consultante indépendante pour musées et autres organisations à but non lucratif.

Critiques

John Zerzan reconnaît que les idéaux primitivistes sont difficiles à mettre en pratique, même pour les plus convaincus d'entre eux, ce sur quoi on l'a critiqué comme manquant d'un modèle concret de réalisation et réduisant de ce fait son primitivisme à un exercice purement théorique. Comme Zerzan l'a dit à un reporter : « C'est un immense défi. Vous avez ces idées géniales et grandioses, mais il faut bien les relier au monde concret, et nous le savons. Je ne sais pas comment ça va fonctionner. [Nous sommes] loin d'avoir atteint cette réalité et nous devons faire face à cela. Vous commencez à mettre en question les choses et à essayer d'élargir l'espace au sein duquel les gens peuvent dialoguer et soulever des questions qui n'ont pas été soulevées ailleurs. Mais nous n'avons pas de brouillons concernant ce que les gens devraient faire. »

De plus, certains déclarent que Zerzan cite souvent dans ses travaux les auteurs dans un mauvais contexte, ce qui peut mener à des conclusions fallacieuses, détournant les intentions premières de l'auteur cité. Par exemple : « En 1976, Ernst von Glasersfeld se demanda "si, dans un temps donné du futur, il semblera toujours aussi évident de penser que le langage a amélioré la survie de la vie sur cette planète"».

Le lecteur ne reçoit aucune information qui pourrait expliquer qui est von Glaserfeld, quel est son domaine d'expertise, ou pourquoi son observation est pertinente dans le cadre du traitement de cette question en particulier. En outre, ceci n'est pas un exemple isolé. Son article « Time and its Discontents » contient environ 250 références à des poètes, écrivains, philosophes, scientifiques, proverbes antiques et personnages mythologiques, et il faudrait un considérable effort de temps et de volonté au lecteur pour vérifier ces citations afin de confirmer leur adéquation avec l'argumentation de John Zerzan.

Enfin, Zerzan a également à certaines occasions cité certains auteurs pour prétendre que, par exemple, « les Bochimans peuvent voir quatre lunes de Jupiter sans ouvrir les yeux » et qu'il existe une « communication télépathique entre les !Kung en Afrique», ce qui reflète le genre des déclarations pour lesquelles les semblables de Murray Bookchin et Ted Kaczynski ont critiqué la lecture par Zerzan des preuves anthropologiques, la considérant comme romancée, ignorant par exemple l'existence de cruauté envers les animaux chez les Ituri. Les débats académiques quant aux affirmations des auteurs cités par Zerzan, comme les débats sur le nombre d'heures que passent les cueilleurs dans des activités socialement nécessaires et le fait de savoir s'ils souffrent de famine ont été réfractés, altérant le contenu, dans les débats à propos des écrits de John Zerzan,.

Dans l'article - la vérité au sujet de la vie primitive - produit après son arrestation , Theodore Kaczynski analyse les écrits et les thèses des anarcho-primitifistes qu'il juge ainsi :

  • Le mythe du progrès n'est peut-être pas encore mort mais il est en train de mourir. Un autre mythe prend progressivement sa place, un mythe propagé surtout par les anarchoprimitivistes mais qui se répand également au sein d'autres mouvements. Si l'on en croit ce mythe, avant la civilisation, personne n'avait besoin de travailler, il suffisait de cueillir sa nourriture dans les arbres, la mettre dans sa bouche et passer le reste du temps à se divertir. Il n'y avait pas de diffèrence entre les hommes et les femmes, il n'y avait ni maladie, ni compétition, ni racisme, ni sexisme ou homophobie, les gens vivaient en harmonie avec les animaux et tout était amour, partage et coopération.

  • De l'avis général, ce qui précède est une caricature de la vision des anarchoprimitivistes. La plupart d'entre eux - du moins je l'espère - ne sont pas à ce point déconnecté de la réalité. ils en sont toutefois très éloignés et il est grand temps que quelqu'un dénonce leur mythe.

De même Theodore Kaczynski analyse les pages qu'il a pu récupérer de Futur Primitif de Zerzan, tout en essayant de correspondre avec lui, et il finit par juger :

  • Il (Zerzan) a pourtant réussi à faire l'impasse sur tout ce qui pouvait dans ces livres contredire sa théorie. Puisque Zerzan s'est largement documenté sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs, et puisque les Aborigènes australiens sont parmi les plus connus des chasseurs-cueilleurs, je n'arrive pas à croire qu'il n'est jamais tombé sur un compte rendu des mauvais traitement infligés aux femmes par des Australiens. Pourtant il n'a jamais fait allusion à de tels rapports - même pas dans le but de les réfuter.

  • On ne doit pas nécessairement supposer qu'il y a malhonnêteté consciente chez Zerzan. Comme le disait Nietzsche : " Le mensonge le plus courant est celui que l'on se fait à soi-même; mentir aux autres est plutôt l'exception. ". En d'autres termes, on se trompe soi-même avant de tromper les autres. Un élément important à prendre ici en compte est bien connu des propagandistes professionnels : les gens ont tendance à refouler - ils ne les perçoivent pas ou ils les oublient - les informations qu'ils trouvent embarrassantes.



 

 

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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 13:59

lu  sur le blog de la revue temps critique et copié. Ceci pour  continuer toutes les discussions en cours à Romans et Valence, chacune et chacun peuvent se saisir de la théorie

 

Pour rendre immédia­te­ment lisi­bles les rap­ports entre les thèses d’Invariance et notre propre appro­che, nous pla­ce­rons entre cro­chets nos remar­ques (avec, le plus sou­vent, un retrait).


 

Jean-Louis Darlet nous a adressé une lettre à propos du capi­tal fictif. Son propos nous a conduits à reve­nir sur son apport à la revue Invariance à laquelle il a par­ti­cipé acti­ve­ment entre 1970 et 1975 (séries II et III de la revue). Dans le texte qui suit, nous confron­tons notre propre appro­che à ce qu’à développé la revue Invariance durant cette même période.

Brève présentation de la revue Invariance1

1 La revue Invariance est issue de la frac­tion de gauche du parti com­mu­niste ita­lien (PCI) qui s’est affirmée au début des années 1920. Elle est regroupée autour d’Amadeo Bordiga pre­mier diri­geant du PCI avant que Gramsci ne le rem­place avec l’appui de Moscou. Le PCI, à l’ori­gine, se dis­tin­gue des 21 condi­tions d’adhésion à la IIIe Internationale par son refus du par­le­men­ta­risme et par son rejet d’une ligne anti­fas­ciste. La Fraction devient, de fait, la « Gauche ita­lienne ». Lénine englobe la gauche ita­lienne et la gauche ger­mano-hol­lan­daise dans sa cri­ti­que du gau­chisme comme « mala­die infan­tile du com­mu­nisme ».

2 Au congrès du PCI à Lyon, en 1926, la frac­tion de gauche présente ses thèses, mais elle est mise en mino­rité et quitte le parti. Bordiga qui y avait présenté ses posi­tions prin­ci­pa­les, élabore, en les dévelop­pant, une théorie de l’inva­riance. Pour lui, ce qui définit le Parti ce sont le Programme et la Théorie qui sont inva­riants. Cette inva­riance débute en 1848 avec Le Manifeste du Parti Communiste et court tout au long des œuvres de Marx publiées de son vivant, même si le VIe cha­pi­tre inédit du capi­tal sera ensuite intégré dans « l’inva­riance » à cause de l’impor­tance des notions de domi­na­tion for­melle et domi­na­tion réelle du capi­tal2.

3 À partir de là, toute nou­velle décou­verte théorique est sus­pectée au mieux d’oppor­tu­nisme ou de moder­nisme, au pire de tra­hi­son. Et pour éviter cela le Parti doit être le garant sans faille de l’inva­riance. Il est à la fois parti-classe (en établis­sant une différence entre parti his­to­ri­que — « le parti-Marx » qui peut se réduire à deux indi­vi­dus comme après la dis­so­lu­tion de la Première Internationale — et parti formel d’avant-garde et non de masse) et parti-com­mu­nauté (cen­tra­lisme orga­ni­que et non démocra­ti­que, absence de leader, ano­ny­mat des textes). Cette posi­tion inva­riante sera faci­litée par le fait qu’elle est défendue en exil et que le parti n’a pas à se salir les mains sur le ter­rain. L’inva­riance est donc davan­tage tena­ble que pour la gauche ger­mano-hol­lan­daise qui vit révolu­tion et contre-révolu­tion sur le ter­rain en Allemagne, en prise directe avec le risque de l’immédia­tisme.

4 « L’inva­riance » ne sera pas ébranlée par la révolu­tion espa­gnole réduite par la revue Bilan à une guerre anti-fas­ciste, ni par la Seconde Guerre mon­diale puis­que Bordiga en tire la leçon que si les démocra­ties ont gagné au niveau mili­taire, poli­ti­que et idéolo­gi­que, le fas­cisme a gagné plus pro­fondément en tant que forme domi­nante de la contre-révolu­tion. New Deal et dévelop­pe­ment de l’État-pro­vi­dence des trente glo­rieu­ses ne sont que des varian­tes des poli­ti­ques des États fas­cis­tes. Elle n’est pas entamée non plus par des contacts avec l’autre « Gauche » qui ne com­men­cent que dans les années 1960 à la suite de l’implo­sion des grou­pes bor­di­guis­tes et du « Parti com­mu­niste International » (PCint). Lucien Laugier issu de la gauche ita­lienne et Carsten Juhl de la gauche ger­mano-hol­lan­daise pren­nent contact3 et « l’inva­riance » va perdre de sa cohérence. En 1966, cri­ti­quant les orien­ta­tions mili­tan­tes et les régres­sions théori­ques du PCint, Jacques Camatte et Roger Dangeville le quit­tent. Le pre­mier fonde la revue Invariance, le second la revue Le fil du temps.

5 Le titre de la nou­velle revue Invariance res­sem­ble un peu à une pro­vo­ca­tion, même si dans la série I il s’agit plutôt d’exhu­mer des textes anciens des deux Gauches plutôt que d’ouvrir des voies nou­vel­les, ce qui sera seu­le­ment effec­tif à partir du no 8 (fin 1969) de la série I dont l’inti­tulé « Transition » indi­que bien de quoi il s’agit. La revue passe de la res­tau­ra­tion du pro­gramme prolétarien dans les numéros précédents à l’énoncé de sa cadu­cité ainsi que celle de tout parti formel bientôt assi­milé à « la forme racket ». Avec la série II puis la série III, s’amorce une remise en cause pro­gres­sive de concepts marxis­tes deve­nus inadéquats pour décrire les trans­for­ma­tions du capi­tal. C’est à partir de là qu’inter­vient publi­que­ment, dans la revue, J.-L. Darlet. Nous allons exa­mi­ner son apport, sa différence d’appro­che par rap­port à J. Camatte et l’influence et la résonance entre ces thèses et notre propre par­cours théorique4.

Le cheminement de l’invariance

6 – Dans le no 1 de la série II (1971) et dans l’arti­cle « À propos du capi­tal » (arti­cle non signé), le com­mu­nisme est encore défini comme un mode de pro­duc­tion.

7 Le capi­tal domine la cir­cu­la­tion dans la domi­na­tion réelle du capi­tal5 et aussi la valeur par l’intermédiaire des prix. Le capi­tal est dépas­se­ment de la valeur donc de la mar­chan­dise et de l’argent.

8 Le capi­tal tend à n’être plus qu’une forme dont le contenu est la dévalo­ri­sa­tion (auto­ma­tion, moin­dre impor­tance du tra­vail vivant). Il devient évanes­cent6. Il pénètre dans la fic­ti­vité et le capi­tal fictif cons­ti­tue le triom­phe de la spécula­tion.

[C’est très réduc­teur par rap­port à nos der­niers dévelop­pe­ments sur la finan­cia­ri­sa­tion et la capi­ta­li­sa­tion. Cf. par exem­ple, le rôle du capi­tal fictif dans l’inno­va­tion tech­no­lo­gi­que et les dévelop­pe­ments des NTIC].

Par ailleurs, le capi­tal n’est plus vu que comme puis­sance domi­na­trice et com­mu­nauté matérielle et non pas aussi comme rap­port social. Or les hommes sont bien derrière tout ça, mais ils ont été réifiés. En fait leur com­mu­nauté matérielle serait l’abou­tis­se­ment de la révolu­tion anthro­po­lo­gi­que7 comme nous l’avons analysé depuis une dou­zaine d’année].

 

9 – Dans le no 2 de la série II (1972) et dans l’arti­cle « Au-delà de la valeur ; la sur­fu­sion du capi­tal » (arti­cle non signé), la dis­tinc­tion est faite entre le dévelop­pe­ment chao­ti­que du capi­tal [cf. notre arti­cle dans le no 15 de Temps cri­ti­ques] qui inclut la pos­si­bi­lité de son dépas­se­ment ou l’intério­ri­sa­tion de ses limi­tes ; et le fait qu’il puisse être gros d’une catas­tro­phe insur­mon­ta­ble.

10 Marx représente le capi­tal à la fois comme mou­ve­ment dia­lec­ti­que du concret (la forme pour sujet) et modèle mathémati­que de la loi de la valeur (la sub­stance).

[Une revue comme Krisis cher­che encore le com­pro­mis entre ces deux ten­dan­ces en rabat­tant la forme sur la sub­stance, au moins dans son ana­lyse de la crise actuelle].

 

11 Dans le capi­ta­lisme moderne, le tra­vail néces­saire n’est plus celui de la pro­duc­tion de valeurs d’usage, mais celui de la seule valo­ri­sa­tion du capi­tal. Il se pro­duit une désub­stan­cia­li­sa­tion du capi­tal.

[La valeur devient évanes­cente et il y a ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail tandis que tout le tra­vail devient pro­duc­tif pour le capi­tal. Un point sur lequel la revue Théorie com­mu­niste insiste aussi depuis long­temps].

 

12 Ainsi, la propriété foncière ne cons­ti­tue plus un sec­teur para­si­taire ; elle n’est qu’une forme de rente parmi les autres au sein de la concur­rence mono­po­lis­ti­que. Il en va de même pour l’éduca­tion, la for­ma­tion, la santé, la recher­che qui sont des ins­ti­tu­tions et des réseaux for­mant les piliers de la capi­ta­li­sa­tion, [même si, sui­vant les pays, ces ins­ti­tu­tions-réseaux échap­pent tout ou en partie au pro­ces­sus de mar­chan­di­sa­tion qui est inclus dans la capi­ta­li­sa­tion, mais à une échelle moins large]. Dans cette mesure aussi, études de marché et son­da­ges, infor­ma­tion et com­mu­ni­ca­tion, ne sont pas sim­ple­ment des ponts entre pro­duc­tion et consom­ma­tion, mais sont les signes de l’unité du procès du capi­tal [et de ce qui est appelé aujourd’hui « la chaîne de valeur »]. Le capi­tal a unifié sa domi­na­tion en niant les clas­ses dans une « classe uni­ver­selle » [cf. notre cri­ti­que de cette notion dans Après la révolu­tion du capi­tal, p. 108-112]

13 La forme dernière prise par le capi­tal est celle du capi­tal fictif, quoi­que le terme de « capi­tal ima­gi­naire » serait peut être plus juste [non jus­te­ment, le capi­tal fictif n’est pas une fic­tion, il est bien réel].

14 Pour Marx, le capi­tal fictif était formé des catégories du capi­tal finan­cier. Pour Invariance, le capi­tal fictif signale une trans­for­ma­tion du capi­tal dans le sens où seule la forme sub­siste, c’est-à-dire une valeur se valo­ri­sant. La valeur n’est plus qu’une représen­ta­tion.

[Nous sommes d’accord sauf que nous pou­vons ajou­ter qu’il n’en a jamais été autre­ment. Il apparaît là une différence. Pour Invariance, la loi de la valeur reste expli­ca­tive du fonc­tion­ne­ment en « domi­na­tion for­melle » du capi­tal. Elle a donc une matérialité et une vérité qui est cadu­que en « domi­na­tion réelle ». Pour nous, elle a tou­jours été une représen­ta­tion et la loi de la valeur a tou­jours été une approxi­ma­tion basée sur des pos­tu­lats dis­cu­ta­bles pour ne pas dire faux : la force de tra­vail n’est pas vrai­ment une mar­chan­dise car elle n’a pas été pro­duite (cf. K. Polanyi et aussi Marx qui parle par­fois de « quasi-mar­chan­dise »). En conséquence de quoi, la force de tra­vail n’a pas de « valeur » objec­tive et elle n’est donc jamais payée à sa « valeur ». Le salaire n’est donc pas le prix de la force de tra­vail, mais le pro­duit d’un rap­port de force entre capi­tal et tra­vail qui se mesure de manière comp­ta­ble au niveau du par­tage de la valeur ajoutée. Il ne repro­duit donc pas sim­ple­ment le niveau de sub­sis­tance néces­saire comme le montre par défaut la bêtise de la « loi d’airain » des salai­res et la théorie de la paupérisa­tion abso­lue.

Cette représen­ta­tion dans la domi­na­tion for­melle col­lait aussi à la réalité d’une classe ouvrière qui sem­blait être la seule source de pro­duc­tion de richesse tout en res­tant exclue ou en lisière de la société bour­geoise8.

Comme nous l’avons montré ailleurs, le dévelop­pe­ment de la techno-science et son incor­po­ra­tion dans le capi­tal à la fois dans l’accu­mu­la­tion de capi­tal fixe et dans la for­ma­tion d’un gene­ral intel­lect bou­le­ver­sent la donne. Nous ne dévelop­pons pas davan­tage, mais cela remet en cause la divi­sion stricte entre tra­vail vivant et tra­vail mort. « Le mort saisi bien le vif » dans la sub­sti­tu­tion capi­tal/tra­vail caractéris­ti­que du capi­ta­lisme moderne, mais le mort s’en trouve vivifié… et source de valeur alors qu’il n’était censé que la trans­met­tre.

Il n’empêche que cet arti­cle sur la sur­fu­sion du capi­tal dis­tin­gue d’abord capi­tal réel et capi­tal fictif, le pre­mier étant encore gou­verné par la loi de la valeur. C’est peu clair en tout cas car plus loin on peut lire que dans son exis­tence réelle le capi­tal n’apparaît pas sous ces deux formes (ce qui est la vul­gate marxienne la plus cou­rante), mais dans son unité (la sépara­tion ne serait due fina­le­ment qu’à une faci­lité d’ana­lyse pour décryp­ter le pro­ces­sus).

Dans ce nou­veau cadre concep­tuel c’est même la notion de classe uni­ver­selle comme concept de rem­pla­ce­ment du prolétariat qui ne tient pas le choc. Cette « uni­ver­sa­lité de la nou­velle classe » n’apparaît plus que comme une pro­jec­tion prolétarienne de l’uni­ver­sa­lité bour­geoise. Le concept sera d’ailleurs aban­donné].

 

15 Le capi­tal n’est plus extérieur à la com­mu­nauté tra­vail ; il l’englobe en for­mant une « com­mu­nauté matérielle ».

16 Le capi­tal domine la valeur en affir­mant ses pro­pres catégories : prix et coûts de pro­duc­tion à la place de valeur, profit à la place de plus-value. Le procès de valo­ri­sa­tion est vidé de sa sub­stance : la plus-value et c’est alors le mou­ve­ment de la forme capi­tal qui crée l’incrément de valeur supplémen­taire que ce soit par l’intermédiaire de la publi­cité ou de la conquête de l’espace, l’orga­ni­sa­tion de la puis­sance nucléaire, etc.

[Le dévelop­pe­ment précédant sur la théorie de la valeur reste dans le cadre de l’ortho­doxie marxiste, même s’il pointe les trans­for­ma­tions aux­quel­les la théorie doit répondre].

 

17 Tous les théori­ciens du marxisme ont développé soit le thème de l’équi­li­bre du système à plus ou moins long terme [un point commun avec les clas­si­ques et sur­tout les néo-clas­si­ques] soit le thème du déséqui­li­bre [par exem­ple entre la sec­tion I et la sec­tion II du Capital comme Rosa Luxembourg l’a analysé] et de la crise finale.

18 Cela conduit à un même échec car les deux posi­tions ne conçoivent le capi­tal que sous une forme réelle et non pas aussi sous une forme fic­tive [même F. Chesnais qui accorde toute son impor­tance au capi­tal fictif, n’arrive pas à en faire un outil opératoire et in fine retourne à la crise comme crise de sur­pro­duc­tion]9 qui seule peut lui per­met­tre de dépasser ses limi­tes pro­duc­ti­ves. En conséquence, le capi­tal peut être en crise sans que cela soit une crise de pro­duc­tion et conséquence de la conséquence, une crise de pro­duc­tion ne revêt pas forcément un caractère de gravité extrême.

19 Si le capi­tal se dépasse en auto­no­mi­sant sa forme, la dévalo­ri­sa­tion est le procès dans lequel sa sub­stance rentre en dis­so­lu­tion.

[Il nous semble ici que la sub­stance est cons­tituée plus par le tra­vail mort que par le tra­vail vivant, mais le texte reste imprécis puisqu’à d’autres endroits la désub­stan­cia­li­sa­tion se signale par le déclin du tra­vail vivant dans le procès de pro­duc­tion, ce que nous appe­lons « l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail », mais dans ce cas nous ne voyons pas de rap­port direct avec une dévalo­ri­sa­tion, tout juste, si on reste dans le cadre de la valeur, peut-on parler de dif­fi­culté supérieure de valo­ri­sa­tion].

 

20 La forme capi­tal est donc main­te­nant étendue à l’ensem­ble de la société bien que le contenu du procès de tra­vail ne soit pas réelle­ment pro­duc­teur de plus-value. La sphère de la cir­cu­la­tion est une limite tem­po­relle de la valo­ri­sa­tion [d’où l’impor­tance de lever les obs­ta­cles à la cir­cu­la­tion des flux et à la liqui­dité en général], mais c’est l’échange qui a en charge de valo­ri­ser une valeur qui préala­ble­ment, dans la pro­duc­tion est encore au stade de non valeur.

21 « Que cela se pro­duise ou non, la dévalo­ri­sa­tion reste un élément du procès de valo­ri­sa­tion ne serait-ce que parce dans sa forme immédiate le pro­duit du procès n’est pas valeur puisqu’il doit d’abord entrer dans la cir­cu­la­tion pour se réaliser en tant que tel. Si le procès de pro­duc­tion crée donc le capi­tal sous forme de valeur et de valeur nou­velle, il le crée aussi et d’abord sous forme de non valeur, puis­que l’échange doit par la suite le valo­ri­ser » (Marx, Fondements de la cri­ti­que de l’écono­mie poli­ti­que, Anthropos, 1967, tome I, p. 359).

[Pour l’ins­tant (1972), Invariance reste dans l’hésita­tion puis­que, quel­les que soient leurs avancées théori­ques, les auteurs se situent tou­jours dans la pers­pec­tive de la loi de la valeur et son modèle lié à la domi­na­tion for­melle. Ils ne peu­vent donc encore théoriser le procès de tota­li­sa­tion du capi­tal même s’ils l’anti­ci­pent. La revue reste d’autant plus fixée à ce stade qu’elle se situe tou­jours dans la pers­pec­tive bor­di­guienne d’une révolu­tion pour 1975, une révolu­tion prolétarienne encore conçue, sur le mode des révolu­tions du début du siècle, donc de l’époque de la domi­na­tion for­melle].

 

22 – Dans le no 3 de la série II (1973), on démarre par un arti­cle de J. Camatte sur « l’errance de l’huma­nité ».

23 La fin de la loi de la valeur est aussi parallèlement l’époque de la fin des valeurs et codes qui empri­son­naient la dyna­mi­que du capi­tal. Ce que les indi­vi­dus vivent comme libération est en fait fixa­tion à cette dyna­mi­que qui s’accom­mode de tout type d’homme : normal/anor­mal, moral/immo­ral.

[Toutefois tout n’est pas si simple. Dire que cette nou­velle dyna­mi­que du capi­tal s’accom­mode de toutes les par­ti­cu­la­rités laisse penser qu’il n’y a plus de contra­dic­tion, qu’il n’y a plus qu’un sens uni­vo­que, ce que, d’ailleurs, la phrase qui suit laisse penser : « c’est le capi­tal qui donne sa matérialité à la com­mu­nauté ». Cela vou­drait dire qu’il y a bien totale effec­tua­tion de la ten­dance, qu’il y a d’ores et déjà com­mu­nauté matérielle, parachèvement de la domi­na­tion, etc. Mais si on y regarde de plus près, il y a certes pour­suite de la ten­dance par une sépara­tion accrue avec les dimen­sions natu­rel­les de la vie humaine : vir­tua­li­sa­tion des réalités comme on peut le voir avec toutes les nou­vel­les ques­tions bio­sexuel­les qui devien­nent « ques­tions de société », avec la mise en place d’une urba­ni­sa­tion démen­tielle aujourd’hui bien révélée, par exem­ple, par la crise immo­bilière aux États-Unis et en Espagne, mais il y a des garde-fous qui se mani­fes­tent : la crise donc et aussi, au point de vue idéolo­gi­que une « révolu­tion conser­va­trice » capa­ble d’englo­ber aussi bien des réactions vita­lis­tes que cer­tains aspects de la cri­ti­que écolo­giste.

Certes, pour le moment, beau­coup de choses conver­gent vers une domi­nante, mais on ne peut pas parler de com­mu­nauté matérielle et de parachèvement de la domi­na­tion et encore moins d’échap­pe­ment. Tout reste rela­ti­ve­ment sous contrôle à partir du moment où la dyna­mi­que n’est pas simple fuite en avant et qu’elle s’ins­ti­tu­tion­na­lise comme le mon­trent la reconnais­sance du mariage homo­sexuel, bientôt de l’adop­tion, la légali­sa­tion des dro­gues douces, etc. Il y a en fait une double ten­dance : la ten­dance ins­ti­tu­tion­nelle per­siste même si glo­ba­le­ment l’Institution tra­di­tion­nelle est « résorbée10 » comme nous l’avons dit main­tes fois, mais elle co-existe avec la ten­dance à la for­ma­tion de nou­veaux dis­po­si­tifs mis en réseaux. Il ne s’agit donc plus ici de parler — selon les termes habi­tuels du marxisme — de ten­dan­ces et contre-ten­dan­ces, mais de saisir des arti­cu­la­tions, des com­bi­na­toi­res, pour repren­dre un terme beau­coup utilisé par Invariance.

Il y a bien tou­jours société, lois (même si elles n’ont plus la force de la Loi), contrats, intérêts, par­ti­ci­pa­tion à la repro­duc­tion des rap­ports sociaux. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons choisi de parler de « société capi­ta­lisée » et non pas de com­mu­nauté matérielle du capi­tal. Entre parenthèse, ces par­ti­cu­la­rités et par­ti­cu­la­ris­mes que nous avons analysés dans Capitalisme et nou­vel­les mora­les de l’intérêt et du goût11, ten­dent à former de nou­veaux corps intermédiai­res de la société capi­ta­lisée et sem­blent rela­ti­vi­ser for­te­ment l’ana­lyse en termes d’atomes du capi­tal ou même d’indi­vidu par­ti­cule du capi­tal, notions développées par Invariance dans les années 1970. Le procès d’indi­vi­dua­li­sa­tion est beau­coup plus contra­dic­toire et com­plexe qu’on ne l’avait imaginé à l’époque].

 

24 L’auto­no­mi­sa­tion du capi­tal (son run away), son échap­pe­ment, par exem­ple, des contrain­tes natu­rel­les, lui per­met­trait de pour­sui­vre sa route même si en bout de course ces contrain­tes se dres­sent à nou­veau devant lui et à un niveau supérieur [la « crise écolo­gi­que »].

[Ces termes nous sem­blent indis­so­cia­bles de la prédic­tion bor­di­guiste de la crise révolu­tion­naire pour 1975. Pour notre part, n’ayant rien vu venir du côté de la pers­pec­tive com­mu­niste nous avons opté pour le terme de « révolu­tion du capi­tal » qui évite le caractère d’échap­pe­ment en insis­tant sur le caractère rela­ti­ve­ment contrôlé de la dyna­mi­que et sur la pos­si­bi­lité d’englo­be­ment des contra­dic­tions inter­nes au sein de ce pro­ces­sus. Nous avons aussi rompu complètement avec l’idée d’un « capi­tal auto­mate » et nous envi­sa­geons plutôt aujourd’hui le capi­tal comme puis­sance12. En par­lant de « révolu­tion du capi­tal » nous res­tons en partie fidèle à la vision de Marx d’un mode de pro­duc­tion capi­ta­liste (MPC) révolu­tion­naire ; mais sans lui accor­der le moin­dre sens pro­gres­siste et a for­tiori sans lui accor­der une portée poli­ti­que dans un pos­si­ble deve­nir-autre].

 

25 Certains voient dans cet « échap­pe­ment » une décadence, un point que Marx avait perçu en pos­tu­lant une ten­dance à l’auto-négation du capi­tal quand il cher­che à échap­per aux contrain­tes humai­nes (cf. Althusser), ten­dance contre­dite par la loi de la valeur et par l’action du prolétariat qui est jus­te­ment la seule des­truc­tion pos­si­ble du capi­tal. Cet échap­pe­ment pro­duit aussi un effet de vérité sur ce qui était mys­ti­fi­ca­tion : le ren­ver­se­ment du rap­port qui don­nait l’impres­sion que le tra­vail n’était pas le pro­duc­teur de la richesse, mais que c’était le capi­tal… est devenu réalité. On abou­tit alors audes­po­tisme du capi­tal.

[La ten­dance devient alors un advenu, une sorte de parachèvement de la domi­na­tion réelle. Ce n’est pas le cas comme nous venons de le voir. Nous en res­tons à la société capi­ta­lisée dans la mesure où nous refu­sons la notion de com­mu­nauté matérielle du capi­tal, même si la com­mu­nauté du tra­vail est aujourd’hui sans conteste détruite (d’où l’impos­si­ble affir­ma­tion de toute iden­tité ouvrière et donc de son pro­gramme « prolétarien »).]

 

26 Il ne s’agit pas de reve­nir à Marx mais de reconnaître la fin d’un cycle.

27 Le com­mu­nisme n’est pas un nou­veau mode de pro­duc­tion [rup­ture avec ce qui est dit dans le no 1 de la série II]. Il est l’affir­ma­tion d’une nou­velle com­mu­nauté. Le concept de mode de pro­duc­tion n’est vala­ble que pour le MPC de même que celui de classe n’est vala­ble que pour la société bour­geoise [et non pour la société du capi­tal]. Le com­mu­nisme n’est pas non plus une nou­velle société avec des droits et des contrats, mais une union entre indi­vi­dus, entre indi­vi­dua­lité et Gemeinwesen.

 

28 Précision sur la Gemeinwesen

[Il faut donner ici une précision : pour J. Camatte, l’indi­vi­dua­lité ce n’est pas l’indi­vidu. L’indi­vi­dua­lité est un « moment d’émer­gence et d’unité avec le phénomène-vie », alors que l’indi­vidu est un résultat, un advenu, un abou­tis­se­ment réifié. Pour Camatte, l’indi­vidu est le résultat de la sépara­tion entre l’indi­vi­dua­lité-Gemeinwesen et le phénomène vie. Dans sa théorie il n’y a pas de sépara­tion entre l’indi­vi­dua­lité et la Gemeinwesen. Il écrit d’ailleurs en un seul mot : l’indi­vi­dua­lité-Gemeinwesen. Il se dis­tin­gue par là-même de tous ceux qui insis­tent sur une oppo­si­tion indi­vidu/société ou encore Homme/Société. C’est pour la phi­lo­so­phie poli­ti­que, pour les reli­gions et pour le sens commun que les indi­vi­dus exis­tent en dehors du social puis dans les rap­ports sociaux. (Pour le chris­tia­nisme et les reli­gions monothéistes, la « créature de Dieu » existe d’abord en dehors du social dans la création divine, puis dans la société. C’est le sens du mot d’ordre évangéliste « ren­dons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». C’est aussi le cas du diktat sta­li­nien : « l’indi­vidu n’est rien en dehors du Parti, il est tout dedans », etc. Rien de tout cela chez Camatte13.

Le terme de Gemeinwesen, référence cen­trale d’Invariance prend des accep­tions nuancées entre la série I et la série V de la revue. La première référence majeure14, encore marquée par la théorie com­mu­niste, reste celle des « Manuscrits de 1844 » dans les­quels Marx pose expli­ci­te­ment l’affir­ma­tion : « Seul l’être humain est la vérita­ble Gemeinwesen de l’homme ». Commentant le texte de Marx « Gloses cri­ti­ques mar­gi­na­les à l’arti­cle : “Le roi de Prusse et la réforme sociale par un Prussien” » dans lequel se trouve cette affir­ma­tion, J. Camatte écrit : « L’impor­tance de ce texte pour la caractérisa­tion du mou­ve­ment et de la révolu­tion com­mu­niste n’est pas à démon­trer15 » et il ajoute : « Gemeinwesen (com­mu­nauté) : nous tra­dui­sons plus littérale­ment par être col­lec­tif ; le mot com­mu­nauté impli­quant des formes surannées et illu­soi­res de com­mu­nisme. Gemeinwesen est au fond la tra­duc­tion pure­ment alle­mande de com­mu­nisme16 ». Nous en avons tenu compte dans notre concep­tion d’une ten­sion indi­vidu-com­mu­nauté qui tra­verse toute l’Histoire sous différentes formes, révolu­tion­nai­res ou contre-révolu­tion­nai­res et qui se mani­feste avec des niveaux varia­bles d’inten­sité17.

Quarante années plus tard, dans le Glossaire qui figure sur le site d’Invariance, à l’entrée Gemeinwesen on lit : « Concept très utilisé par K. Marx et par G.W.F. Hegel. Il n’indi­que pas seu­le­ment l’être commun, mais aussi la nature et l’essence com­mu­nes (Wesen). C’est ce qui nous fonde et nous acco­mune, par­ti­ci­pant au même être, à la même essence, à la même nature. C’est le mode de mani­fes­ta­tion de cet être par­ti­ci­pant. Je puis ajou­ter une interprétation per­son­nelle au sujet de gemein. Ge est une par­ti­cule insépara­ble qui exprime la généralité, le commun, le col­lec­tif. Mein indi­que ce qui est indi­vi­duel : mien. Ainsi affleure sous-jacente, l’idée d’une non sépara­tion entre ce qui est commun et ce qui est indi­vi­duel ; ce qui impli­que le concept de par­ti­ci­pa­tion où l’on se perçoit soi dans un tout qui est comme consub­stan­tiel. La Gemeinwesen se présente donc comme l’ensem­ble des indi­vi­dua­lités, la com­mu­nauté qui résulte de leurs acti­vités dans la nature et au sein du monde créé par l’espèce, en même temps qu’elle les englobe, leur don­nant leur natu­ra­lité (indiquée par wesen), leur sub­stance en tant que généralité (indiquée par gemein), dans un deve­nir (wesen). »

Ces appro­fon­dis­se­ments suc­ces­sifs de la notion de Gemeinwesen et d’indi­vi­dua­lité lais­sent cepen­dant ouverte la ques­tion du rap­port entre l’être générique et l’être social de l’homme. Ouverture dans laquelle s’engouf­fre L. Dumont dans Homo aequa­lis I18, en avançant que Marx emploie Gemeinwesen pour expri­mer la nature sociale de l’homme (l’être commun), mais que le terme serait insuf­fi­sant pour tenir compte de toute l’étendue de la socia­lité humaine et Marx par­le­rait alors de gesell­schaft­li­ches Wesen (l’être social). L’expli­ca­tion la plus plau­si­ble est que cette gesell­schaft­li­ches­we­sen ferait le pont entre la Gemeinwesen et la Gattungswesen (l’être générique), les deux ne pou­vant coïncider que dans le com­mu­nisme.

Pour res­sai­sir ces éléments on peut dire que Camatte reconnaît l’ambiguïté d’une démarche qui a systématisé ce qui sem­blait encore vala­ble chez Marx dans la des­crip­tion de la domi­na­tion for­melle, en en gar­dant donc les catégories, tout en cher­chant à décrire le nou­veau de la domi­na­tion réelle. « La théorie dont nous avons pris l’inva­riance, c’est le com­mu­nisme » (avril 1973), mais on ne peut plus lier cela au prolétariat [ce résultat cor­res­pond à ce que plu­sieurs grou­pes infor­mels autour de quel­ques revues (Négation, Le mou­ve­ment Communiste, Intervention Communiste, Invariance) ont développé dans les années 1970, refu­sant par-là de réduire la théorie com­mu­niste à une pure théorie de classe, à une théorie du prolétariat. Cela ne nous semble plus pos­si­ble aujourd’hui19. Contrairement à ce que croient nombre de per­son­nes issues de grou­pes bor­di­guis­tes, « l’inva­riance » affirmée dans cette revue ne signi­fiait pas lutter contre toutes les formes de révision­nisme dans la théorie ou répéter inlas­sa­ble­ment les canons du marxisme pour user jusqu’à la corde leur valeur d’usage, mais à garder une pers­pec­tive, celle du fil rouge du temps]

 

29 – Lettres du no 1, série III (1975)

30 La conver­gence mode de pro­duc­tion capi­ta­liste/mode de pro­duc­tion asia­ti­que (MPC/MPA) va être régulièrement mise en avant par Camatte.

[Nous l’avons par­fois reprise et nous en par­lons encore dans le no 15 de la revue Temps cri­ti­ques à propos de la situa­tion du capi­tal en Chine. Toutefois, si on peut admet­tre qu’elle per­siste, il nous semble néces­saire de rec­ti­fier le sens de la conver­gence. Dans l’opti­que ori­gi­nelle d’Invariance, le sens est celui du MPC vers le MPA avec la ten­dance au capi­ta­lisme d’État qui serait com­mune aux deux formes (« le capi­ta­lisme sans capi­ta­lis­tes » de Camatte) et aussi avec la prégnance de plus en plus grande des problèmes écolo­gi­ques. Si cette dernière ten­dance demeure et devient même plus impor­tante, la première s’avère avoir fait long feu avec d’une part l’effon­dre­ment du bloc soviétique et d’autre part les poli­ti­ques néo-libérales de remise en cause de l’inter­ven­tion de l’État à partir des années 1980. De plus, l’idée que le capi­tal se développe en Chine à partir du pôle tra­vail (la Chine « ate­lier du monde ») n’est que par­tiel­le­ment vraie dans ses dévelop­pe­ments récents. La Chine s’incor­pore à la marche générale de la révolu­tion du capi­tal ne serait-ce que par sa par­ti­ci­pa­tion impor­tante aux flux mon­diaux com­mer­ciaux et finan­ciers et au niveau I de la domi­na­tion à tra­vers sa par­ti­ci­pa­tion aux ins­ti­tu­tions inter­na­tio­na­les.

Néanmoins cette com­pa­rai­son, peu utilisée en général, peut nous per­met­tre de fonder une ana­lyse du dévelop­pe­ment du capi­tal en dehors même de sa forme prin­ci­pale et la plus développée au sein du MPC, à savoir, sa forme indus­trielle.]

 

31 Puis, c’est un retour sur les contra­dic­tions du capi­tal : la barrière de la réali­sa­tion (et avec elle celle de la ten­dance à la sur­pro­duc­tion) a été dépassée, non pas par les poli­ti­ques impéria­lis­tes [comme le croyait Rosa Luxembourg], mais par une exten­sion du marché intérieur (État-Providence et poli­ti­que des reve­nus).

32 Dans une lettre de 1970, Darlet dit que la valeur n’a pas été éliminée mais sur­montée (dévalo­ri­sa­tion par infla­tion, fic­ti­vi­sa­tion) et il conclut : « À la limite, le capi­tal social et sa repro­duc­tion ne sont que l’intérêt d’un capi­tal entièrement fictif et seule sub­siste la repro­duc­tion simple de cet intérêt20 ».

[cf. notre notion de « repro­duc­tion rétrécie21 », mais c’est impos­si­ble de parler de repro­duc­tion simple quand, depuis les années 1980, tout flux de reve­nus espéré devient une oppor­tu­nité pour une capi­ta­li­sa­tion future22. Les agen­ces de nota­tion jouent d’ailleurs un rôle essen­tiel dans les prises de décisions de capi­ta­li­sa­tion23].

 

33 Réponse de Camatte : le plus impor­tant c’est la trans­for­ma­tion de la loi de la valeur en loi des prix de pro­duc­tion. À ce niveau, le capi­tal domine la valeur et c’est lui qui semble donner « valeur ». Il se pose en source à tra­vers la domi­na­tion du tra­vail mort (immense accu­mu­la­tion de capi­tal fixe).

[Mais Camatte fait ensuite marche arrière : « La solu­tion n’est pas en dehors de la loi de la valeur car le capi­tal est la valeur par­ve­nue à l’auto­no­mie ».

Non, nous pen­sons plus juste de dire alors que c’est la valeur qui devient « évanes­cente24 ». Nous y reve­nons plus bas en com­men­tant la posi­tion de Darlet à ce sujet.]

 

34 Camatte développe alors la notion d’anthro­po­mor­phose du capi­tal ». Le capi­tal devient homme car il en prend les attri­buts. Il se présente comme un être social et parallèlement l’homme devient capi­tal.

[Nous préférons en rester à l’idée d’une ten­dance à la capi­ta­li­sa­tion de toutes les acti­vités, ce que nous avons essayé de rendre par le terme de société capi­ta­lisée, mais sans repréciser le pour­quoi de notre refus des concepts d’anthro­po­mor­phose et de com­mu­nauté matérielle du capi­tal, des concepts que J. Guigou a par­fois utilisé au début de Temps cri­ti­ques, mais qui n’ont pas été repris par d’autres ni par lui-même depuis.

Par ailleurs, la fic­ti­vi­sa­tion qu’ana­lyse Camatte se situe dans un contexte de montée des taux d’intérêt, ce qui est logi­que si on estime que le capi­tal cher­che une oppor­tu­nité de gains et sa capi­ta­li­sa­tion, plus que des inves­tis­se­ments pro­duc­tifs d’une ren­ta­bi­lité incer­taine. Mais aujourd’hui, la fic­ti­vi­sa­tion conti­nue à taux d’intérêt très bas et sur une base beau­coup plus large. Nous sommes main­te­nant dans un pro­ces­sus devenu struc­tu­rel et non pas sim­ple­ment conjonc­tu­rel.

Darlet répond mais sans mar­quer la différence, à savoir que ce n’est pas le capi­tal mais la valeur qui s’auto­no­mise. Sinon, le risque est de retom­ber sur les bana­lités de base autour de l’auto­no­mie du capi­tal finan­cier, de sa domi­na­tion sur le capi­tal pro­duc­tif, etc. Aucune catégorie de capi­tal ne peut s’auto­no­mi­ser (même pas des formes moder­nes comme celle dite du capi­tal cog­ni­tif ou celle de capi­tal connexion­niste défendue par B. Pasobrola25 dans Temps cri­ti­ques) à partir du moment où ce que nous dévelop­pons depuis 2007, c’est un pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal.

Pour Darlet, le capi­tal ce n’est plus la valeur en procès dans la pro­duc­tion et le tra­vail, mais le propre procès du capi­tal dans lequel la valeur se perd dans un mou­ve­ment plus large (nous n’en sommes pas loin avec notre « évanes­cence »). De la même façon, le tra­vail devient tra­vail général et non plus tra­vail pro­duc­teur de plus-value (ce qui cor­res­pond à notre « ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail » dans la valo­ri­sa­tion). Nous disons alors que la contra­dic­tion est portée au niveau de la repro­duc­tion du rap­port social].

 

35 Dans une lettre du 16/09/71, Darlet signale bien le point de bas­cu­le­ment. La crise des années 1970 n’est pas une crise de pro­duc­tion, mais le problème de l’équi­va­lent-or se pose encore malgré le dévelop­pe­ment du capi­tal fictif.

[Ce n’est bien plus le cas aujourd’hui. C’est le dollar comme pure représen­ta­tion de la puis­sance qui colle le mieux à cette fic­ti­vi­sa­tion avec la fin du Gold Exchange Standard, la démonétisa­tion pro­gres­sive de l’or, la flot­tai­son des taux de change. On peut dire aussi que son rôle double de mon­naie natio­nale et inter­na­tio­nale, ainsi que les mani­pu­la­tions de valeur monétaire que peut réaliser le gou­ver­ne­ment américain, ren­for­cent ce caractère de représen­ta­tion par rap­port à toute notion de valeur objec­tive.

A contra­rio, la crise actuelle de la zone euro montre à quel point il est dif­fi­cile de s’oppo­ser à la fic­ti­vi­sa­tion puis­que la lutte apparaît comme à front ren­versé. Alors que c’est la poli­ti­que alle­mande, la Bundesbank et la Banque cen­trale européenne (BCE) qui vont dans le sens de la lutte contre la fic­ti­vi­sa­tion, F. Hollande, la gauche et l’extrême gauche réunis voient dans le refus de la BCE d’appuyer une relance de la demande, la marque du décro­chage entre écono­mie réelle et écono­mie fic­tive].

 

36 Réponse de Camatte : La domi­na­tion du capi­tal sur la valeur s’exprime par des prix arbi­trai­res admi­nistrés ou anti­cipés [idée que nous repre­nons dans le no 15 de Temps cri­ti­ques, à partir de l’exem­ple des luttes dans les DOM-TOM]. Les prix peu­vent conti­nuer à aug­men­ter alors que les quanta de valeur bais­sent.

[J. Camatte reste encore dans le cadre concep­tuel de la loi de la valeur. Les catégories abs­trai­tes de l’écono­mie clas­si­que et de Marx sont quan­ti­fia­bles. Très logi­que­ment donc il en déduit qu’il y a là une mys­ti­fi­ca­tion du capi­tal au détri­ment de la valeur.

Ce n’est pas ce que nous pen­sons et c’est pour cela qu’il faut se recen­trer sur les prix et non sur les valeurs parce qu’ils expri­ment la vérité de la valeur. C’est de toute façon ce à quoi les écono­mis­tes et les sta­tis­ti­ciens… et donc les théori­ciens cri­ti­ques doi­vent se rap­por­ter pour établir mesu­res et com­pa­rai­sons. Les prix sont par ailleurs un indi­ca­teur des rap­ports de force entre unités de capi­tal en fonc­tion de l’état de concen­tra­tion des marchés (cf. par exem­ple, les prix de l’auto­mo­bile, mais pour le moment cela ne semble pas être le cas dans les NTIC)].

[Remarque per­son­nelle de JW : Je viens de faire la cri­ti­que de cela dans mon der­nier texte qui est une cri­ti­que du livre Crises de Léon de Mattis, (Entremonde 2012), où je crois mon­trer que cette quan­ti­fi­ca­tion chez les marxis­tes actuels ne se fait qu’en rabat­tant les valeurs sur les prix donc comme si les valeurs ne ser­vaient à rien, mais alors pour­quoi les garder ? Le second tour de passe-passe est de dire que si on ne retrouve pas d’équi­va­lence, au niveau d’une entre­prise, entre prix et valeurs et entre plus-value et profit et bien elle se retrouve au niveau des grands agrégats.

Une des meilleu­res expres­sions de cette façon de faire se trouve chez Barrot (Dauvé) dans son livre Le mou­ve­ment com­mu­niste (Champ Libre, 1972) qui ten­tait un bilan des posi­tions com­mu­nis­tes radi­ca­les et qui eu, à l’époque, une cer­taine influence. Je le cite aussi parce que Barrot fut cri­tiqué sur un autre point par Invariance comme nous le ver­rons par la suite.

Voici ce qu’écrit Barrot : « Les capi­taux qui se ren­contrent sur le marché s’échan­gent non seu­le­ment en tant que mar­chan­di­ses, mais sur­tout en tant que pro­duits de capi­taux. À ce titre ils reçoivent une part de profit pro­por­tion­nelle à leur impor­tance, mais cette part est calculée (non pas cons­ciem­ment mais dans les faits) sur la base du profit total de la société, c’est-à-dire du capi­tal social total, et non à partir de la com­po­si­tion orga­ni­que indi­vi­duelle de chaque capi­tal » (p. 64). Comment quel­que chose peut être calculée incons­ciem­ment ou dans les faits, on ne le saura pas. Peut être le « capi­tal auto­mate » de Marx ou alors la struc­ture d’Althusser ?

Barrot conti­nue et c’est là où je vou­lais en venir : « La masse totale des prix des mar­chan­di­ses cor­res­pond à la masse totale de leur valeur : la masse totale des mar­chan­di­ses s’échange bien selon la quan­tité de temps de tra­vail moyen qu’elle contient. Cependant au niveau de chaque mar­chan­dise-capi­tal, la loi ne joue pas. Un taux de profit moyen tend à se former au niveau de la société toute entière, et chaque mar­chan­dise-capi­tal est vendue, non à sa valeur, mais à son prix de pro­duc­tion » (ibid.). Et Barrot de conclure : « C’est le triom­phe de la loi dans le capi­ta­lisme moderne, à tra­vers son appa­rente négation » (ibid.).

Aujourd’hui, il faut dire stop à ce genre d’argu­tie qui ridi­cu­lise la dia­lec­ti­que en s’en ser­vant comme d’une corde de pendu.]

 

37 Camatte pour­suit en citant Marx : « Le temps de cir­cu­la­tion est le temps du capi­tal qui peut être considéré comme le temps de son mou­ve­ment spécifi­que en tant que capi­tal, à la différence du temps de pro­duc­tion en lequel il se repro­duit » (Marx, Grundrisse, vol II, Anthropos). Le capi­tal trouve sa vérité dans son mou­ve­ment auto­nome par rap­port à la pro­duc­tion. Le capi­tal dis­so­cie l’espace et le temps pour le recons­ti­tuer à sa façon. La réali­sa­tion de la plus-value est mise en sus­pens.

[Il tend ainsi à dépasser la contra­dic­tion valo­ri­sa­tion/dévalo­ri­sa­tion en met­tant l’accent sur la capi­ta­li­sa­tion des flux de reve­nus et non sur l’accu­mu­la­tion de capi­tal pro­duc­tif et de profit qui lui est direc­te­ment lié. Il ne cher­che pas à maxi­mi­ser le profit, mais à anti­ci­per un niveau de profit général (plus ou moins indépen­dant de la part pro­duc­tive, au sens tra­di­tion­nel, de l’acti­vité) qui soit à même d’assu­rer un taux de ren­de­ment du capi­tal satis­fai­sant. Du point de vue du pou­voir ou de la puis­sance, il y a un pro­ces­sus de cap­ta­tion qu’on retrouve aussi dans la résur­gence des phénomènes de rente.]

 

38 Là encore on a un rôle impor­tant du crédit, c’est-à-dire d’un capi­tal qui se trans­forme en équi­va­lent général et qui comble le hiatus espace-temps26. Pour cela, il ne peut exis­ter qu’en tant que gran­deur idéelle, comme capi­tal fictif. C’est cela que Rosa Luxembourg a négligé dans son ana­lyse de l’accu­mu­la­tion, des crises de réali­sa­tion, l’impéria­lisme, etc. Il y a bien sur­pro­duc­tion de capi­tal, mais d’un capi­tal non matériel, formel, fictif ; un capi­tal qui atteint sa pleine réalité en tant qu’être (la « com­mu­nauté matérielle du capi­tal »). Cela n’empêche pas qu’il puisse y avoir sur­pro­duc­tion de valeurs d’usage et parallèlement dévalo­ri­sa­tion.

39 Il faut dis­tin­guer la période d’ori­gine pen­dant laquelle le crédit semble à l’extérieur du capi­tal et vient com­bler le hiatus espace-temps pour assu­rer une conti­nuité, d’avec la période actuelle de matu­rité dans laquelle le capi­tal a auto­no­misé sa forme et crée du crédit pour domi­ner le futur : les dettes devien­nent l’argent qui fait tour­ner la machine [De ce point de vue là, la crise de 2008 cons­ti­tue une alerte].

40 Camatte pose aussi la ques­tion de savoir dans quelle mesure le tra­vail ne devient pas lui aussi fictif [ce que nous envi­sa­geons avec la notion d’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail et la des­crip­tion de différents procédés de simu­la­tion de tra­vail (sta­gia­ri­sa­tion généralisée de la force de tra­vail « jeune », y com­pris étendue aux plus diplômés, emplois « aidés », emplois inter­mit­tents, etc. )]

 

41 – Lettres de 1971 et 1972 (no 2, série III)

42 - Remarques de Camatte (p. 23-24)

43 Les dévelop­pe­ments de Darlet ten­dent à prou­ver, une fois que le crédit a envahi tous les domai­nes de l’écono­mie, qu’il n’y a plus de contra­dic­tion interne au capi­tal. Que la des­truc­tion ne peut être qu’auto-des­truc­tion.

[Il ne précise pas si c’est du fait de la guerre ou d’une dévalo­ri­sa­tion sau­vage ou encore du dévelop­pe­ment d’une bar­ba­rie sociale. Aujourd’hui, nom­breux sont ceux qui pen­sent que des contra­dic­tions mor­tel­les ne peu­vent venir que de l’extérieur (catas­tro­phisme). C’est un effet à la fois de la perte de référence au prolétariat et de la cons­cience que les contra­dic­tions du rap­port capi­tal/tra­vail n’épui­sent pas toutes les contra­dic­tions de la société capi­ta­lisée.]

 

44 La dis­cus­sion conti­nue autour des thèmes de la polémique pos­thume Marx-Luxembourg.

45 Camatte rejette une sépara­tion rigide entre le sec­teur I des biens de pro­duc­tion et le sec­teur II des biens de consom­ma­tion. Le problème de la repro­duc­tion élargie ne se pose­rait plus.

[Nous le répétons à nou­veau, plutôt que de main­te­nir le prin­cipe d’une repro­duc­tion élargie comme nécessité pour la survie du capi­tal et donc de cher­cher à savoir s’il y a un ou des obs­ta­cles insur­mon­ta­bles ou non à cette repro­duc­tion élargie, il vaut mieux envi­sa­ger une pos­si­bi­lité de « repro­duc­tion rétrécie » dans laquelle ni la pro­duc­tion pour la pro­duc­tion, ni la maxi­mi­sa­tion du profit ne cons­ti­tuent les objec­tifs pre­miers qui sont ceux de la capi­ta­li­sa­tion. Cela présente l’avan­tage d’être plus prag­ma­ti­que et c’est d’ailleurs la méthode qu’à utilisée Keynes par rap­port à l’école néo-clas­si­que en dévelop­pant sa thèse de « l’équi­li­bre de sous emploi »]

 

46 Mais res­tons avec J.-L. Darlet et donc avec l’hypothèse de la repro­duc­tion élargie. Il montre que la dis­tinc­tion est toute théorique et que le sec­teur des biens de consom­ma­tion par­ti­cipe à l’accu­mu­la­tion du capi­tal.

[Il semble pos­si­ble d’arri­ver aux mêmes conclu­sions que Darlet à partir de ce qu’on appelle le « mul­ti­pli­ca­teur keynésien » qui indi­que qu’une aug­men­ta­tion de la demande (dépenses en inves­tis­se­ment de l’État + dépenses de consom­ma­tion des ménages) abou­tit à un redémar­rage de la crois­sance et donc de l’accu­mu­la­tion privée des entre­pri­ses. C’est la poli­ti­que préconisée par Keynes pour sortir de la crise des années 1930 (le « cercle ver­tueux keynésien ») et qui sera appliquée mas­si­ve­ment pen­dant les Trente glo­rieu­ses don­nant lieu à cette « société de consom­ma­tion » complètement incom­prise des marxis­tes pour trois rai­sons au moins : premièrement, parce que pour eux ils n’existe que des sociétés de pro­duc­tion (les MP) ; deuxièmement parce qu’elle contre­dit leur credo sur la loi d’airain des salai­res, la paupérisa­tion et la force de tra­vail payée à sa valeur (excu­sez du peu !) ; troisièmement parce que son avènement impli­que une adhésion du tra­vailleur à la dyna­mi­que du capi­tal et en conséquence sa trans­for­ma­tion de pro­duc­teur de richesse en usager du capi­tal. L’École de Cambridge et Kalecki cons­cients des apo­ries de la théorie marxiste ont essayé de créer des pas­se­rel­les ou des points de ren­contre entre marxisme et keynésia­nisme, à l’inverse de P. Mattick qui, dans son Marx et Keynes main­tient le prin­cipe d’une incom­pa­ti­bi­lité des thèses en présence.

Mais si on reste dans l’hypothèse de la repro­duc­tion élargie, ce qui semble au moins aussi impor­tant que la ques­tion de l’équi­li­bre des sec­teurs, c’est que le dévelop­pe­ment des NTIC brouille complètement les frontières entre sec­teur I et sec­teur II puis­que cer­tai­nes par­ti­ci­pent des deux comme, par exem­ple, les logi­ciels].

 

47 – Un cor­res­pon­dant nommé Gérard (lettre du 30/11/1971) apporte des éléments sur la dis­so­lu­tion des caractères du tra­vail pro­duc­tif et sur­tout sur le chan­ge­ment de nature du tra­vail dit impro­duc­tif. On pas­se­rait des impro­duc­tifs hors du capi­tal parce qu’ils ne sont pas pro­duc­teurs de plus-value [par exem­ple les tra­vailleurs des ser­vi­ces (l’exem­ple qu’il donne des petits arti­sans et pay­sans n’est pas convain­cant)] aux impro­duc­tifs du capi­tal parce que consom­ma­tion et cir­cu­la­tion sont inclu­ses dans la pro­duc­tion.

48 Camatte rajoute : ils sont impro­duc­tifs de plus-value, mais ils sont pro­duc­tifs de pro­fits.

[Le capi­tal se tota­lise en réuni­fiant son procès, en ren­dant conti­nue ce que les écono­mis­tes appel­lent aujourd’hui « la chaîne de valeur ». Mais tout ce pro­ces­sus, au niveau de l’ensem­ble des rap­ports sociaux et non plus seu­le­ment du procès de pro­duc­tion, n’est compréhen­si­ble qu’à partir du moment où on admet l’inhérence entre capi­tal et État et en l’occur­rence, à partir de la domi­na­tion réelle, tout le dévelop­pe­ment des systèmes de sécurité sociale, les poli­ti­ques de reve­nus, la « société de consom­ma­tion », toutes choses qui rejet­tent la loi de la valeur aux oubliet­tes.

Il nous semble, malgré la relec­ture, que cette ana­lyse de l’État est très peu présente dans Invariance, à ce moment et sur ce sujet. En fait, c’est une cons­tante d’Invariance puis de J. Camatte, d’être plus concernés par l’ana­lyse des « États de la première forme » et le lien qu’ils entre­tien­nent avec la nais­sance et le dévelop­pe­ment de la valeur, c’est-à-dire des États qui prédomi­nent dans le MPA, que par l’ana­lyse de l’État moderne. Aucune référence n’est faite à Braudel alors que la revue mul­ti­plie les références érudi­tes. L’étude des premières formes d’inhérence entre dévelop­pe­ment de l’État sous sa deuxième forme et capi­tal qui per­met­tent pour­tant de com­pren­dre les ori­gi­nes du capi­ta­lisme et d’en voir les arti­cu­la­tions semble négligée. Plus générale­ment on reste dans l’opti­que marxiste d’une sous-esti­ma­tion du rôle de l’État dans le capi­ta­lisme moderne. Une sous-esti­ma­tion qui s’expli­que premièrement par le main­tien d’une ana­lyse qui sépare super­struc­ture et infra­struc­ture du capi­tal alors que la domi­na­tion réelle tend à rendre cette dis­tinc­tion cadu­que ; et deuxièmement parce que la ques­tion poli­ti­que est sacrifiée au profit de l’écono­mie]

 

49 – À partir d’un arti­cle du jour­nal Le Monde sur l’École de Cambridge, Darlet signale l’impor­tance accordée par cette École au capi­tal fictif, mais sous le terme ambigu de capi­tal global27.

[C’est une cri­ti­que de la théorie marxiste de la valeur qui se situe encore dans le cadre du procès social de la pro­duc­tion matérielle et donc de la plus-value.]

 

50 Dans ses démons­tra­tions sur la valeur, J.-L. Darlet uti­lise encore les schémas marxis­tes mais dans une lettre du 8/12/1971 il déclare que le mode d’être du capi­tal étant celui du capi­tal fictif, sa représen­ta­tion ne peut plus être faite à l’aide des concepts de la loi de la valeur. On doit faire la théorie de la négation de la loi de la valeur par le capi­tal

[C’est par exem­ple ce que J. Wajnsztejn a entre­pris de faire, mais plutôt à partir de Cardan-Castoriadis28 que d’Invariance. Ce qui est para­doxal, c’est que ce tra­vail et cette posi­tion res­tent aujourd’huias­sez mar­gi­nale au sein des milieux com­mu­nis­tes radi­caux, alors pour­tant que toutes les dernières trans­for­ma­tions du capi­tal aurait dû lui donner plus de consis­tance et d’audience. On assiste plutôt, et de manière assez stupéfiante, à l’éclo­sion et sur­tout à la média­ti­sa­tion rela­tive d’un « cou­rant cri­ti­que de la valeur » autour de Krisis, Postone et Jappe qui représen­tent, par cer­tains côtés, une vérita­ble régres­sion théorique. Ils voient dans la situa­tion actuelle le triom­phe de la valeur (de la forme-valeur pour être plus précis), mais pour expli­quer la crise concrètement, ils en revien­nent à l’expli­ca­tion par la valeur-tra­vail. Ils res­tent dans le com­pro­mis entre forme-valeur et loi de la valeur, com­pro­mis incohérent puisqu’il contre­dit leur affir­ma­tion d’une cou­pure entre un Marx ésotérique et un Marx exotérique29.

Darlet pro­pose lui aussi un com­pro­mis en res­tant dans l’entre-deux : il faut conti­nuer à partir des schémas marxis­tes, mais en même temps mon­trer leur limite par le fait que s’ils étaient vrais le capi­ta­lisme ne pour­rait pas sur­vi­vre, ne suf­fi­rait même pas à assu­rer sa repro­duc­tion simple].

 

51 Le mode d’être du capi­tal n’est pas de se dédou­bler (un côté réel et un côté fictif) mais de tendre vers l’unité des deux moments, c’est-à-dire vers une iden­tité de toutes les formes de capi­tal. C’est de cette iden­tité que naît la négation de la loi de la valeur, qui elle, affirme la différence, par exem­ple entre capi­taux pro­duc­tifs et impro­duc­tifs. Il faut donc « dépasser la loi de la valeur sans la nier »

[C’est sûrement pour res­pec­ter ce com­pro­mis que Darlet et la revue Invariance ne pous­se­ront pas plus loin pour voir si la loi de la valeur n’était pas déjà fausse dans la domi­na­tion for­melle, voir si la force de tra­vail est vrai­ment une mar­chan­dise, voir si le capi­tal cons­tant ne fait que trans­met­tre sa valeur, voir si les valeurs cor­res­pon­dent aux prix, etc.

Il sem­ble­rait que ce soit un com­pro­mis Camatte-Darlet qui établit que le capi­tal ne nie pas la loi de la valeur, il la dépasse dans un nouvel espace où l’Homme n’est plus objet du capi­tal mais sujet en tant qu’il est le capi­tal fait Homme (l’anthro­po­mor­phose).]

 

52 – Lettres de Camatte, jan­vier et février 1972.

53 Les impas­ses des théories de la valeur sont res­sen­tis par tous, y com­pris par ses tenants et on assiste à une ten­dance à rem­pla­cer les théories abso­lues (valeur-utilité ou valeur-tra­vail) qui pen­sent que les choses ont des propriétés en elles-mêmes avant l’échange, par des théories rela­ti­vis­tes comme celle qui pense que le prix de pro­duc­tion rend compte d’une utilité, mais une d’utilité pour le capi­tal. En conséquence, dans la mesure où le capi­tal domine main­te­nant la valeur, il ne s’agit pas de créer une théorie rela­ti­viste de la valeur, mais plutôt une théorie rela­ti­viste du capi­tal. La limite n’est plus le temps de tra­vail que le capi­tal domine, mais l’Homme lui-même. C’est parce que le capi­tal est démesure qu’il exige cons­tam­ment d’être mesuré. Le procès de pro­duc­tion d’ensem­ble englobe le procès immédiat aussi bien en amont qu’en aval.

[C’est ce que nous dévelop­pons dans les nos 15 et 16 de Temps cri­ti­ques].

 

54 La loi de la valeur est rem­placée par la loi de capi­ta­li­sa­tion : com­ment un quan­tum de capi­tal s’accroît de façon concrète ou fic­tive, mais dans tous les cas de façon réelle (ou avec des effets réels).

[Là aussi c’est en cor­res­pon­dance avec ce que nous énonçons dans la cri­ti­que du livre de de Mattis, Crises]

 

55 – Réponse de J.-L. Darlet : il faut atta­quer la phrase de Rancière dans Lire le capi­tal (Maspero, 1965, vol I, p. 200) qui est pour­tant le texte le plus impor­tant de l’ouvrage : « Au contraire, si le capi­tal pro­duit natu­rel­le­ment du profit, s’il fonc­tionne comme un auto­mate30 […] ». Mais jus­te­ment, le capi­tal n’a jamais été un auto­mate et aujourd’hui moins que jamais. Le capi­tal s’est intériorisé l’intel­li­gence des Hommes.

[« Le mort saisi le vif » comme disait Marx, mais le capi­tal (cons­tant ou le tra­vail mort) peut-il être considéré comme « mort » s’il a cette capa­cité ? Cela ren­voie à notre ques­tion­ne­ment déjà évoqué sur le fait que le capi­tal cons­tant ne ferait que trans­met­tre sa valeur et non en créer par sa com­bi­nai­son avec le capi­tal varia­ble (ou tra­vail vivant).]

 

56 Darlet main­tient l’idée que le capi­tal est un rap­port social. Il s’oppose à Camatte en disant que c’est la valeur qui est sujet du dévelop­pe­ment. En conséquence c’est bien d’une théorie rela­ti­viste de la valeur dont nous aurions besoin et non pas d’une théorie rela­ti­viste du capi­tal, ce der­nier ne représen­tant qu’une forme de la valeur [c’est nous qui sou­li­gnons]. Une forme qui s’exprime dans un dis­cours [« le dis­cours du capi­tal », for­mule que nous uti­li­se­rons fréquem­ment].

57 Puis il perçoit l’oppo­si­tion ou la contra­dic­tion avec ce que dit Camatte et il précise : fina­le­ment, le problème et l’erreur c’est de vou­loir fonder une théorie rela­ti­viste de n’importe quoi. Or il faut chan­ger de ter­rain et retrou­ver celui des Manuscrits de 184431.

58 Le seul moyen de nier le capi­tal ce n’est pas d’être révolu­tion­naire32, mais d’être com­mu­niste.

[Nous ne pou­vons pas aujourd’hui être d’accord avec cela et nous avons abordé ce point dans la conclu­sion de notre arti­cle-édito du no 16 de Temps cri­ti­ques et aussi dans différents pas­sa­ges où nous cri­ti­quons la notion de « com­mu­ni­sa­tion33 ».]

 

59 Camatte rajoute, mais dans le même sens : à la fic­ti­vité du capi­tal (moment d’affir­ma­tion posi­tif), il faut oppo­ser le négatif du com­mu­nisme.

[Idée de rup­ture abso­lue qui nous semble datée aujourd’hui où se dis­cu­tent les liens entre alter­na­ti­ves et révolu­tion, où l’insur­rec­tion­nisme se mani­feste comme pro­ces­sus et où, malgré ses limi­tes, il ques­tionne le concept de Révolu­tion]

 

60 Darlet pour­suit : la loi de la valeur n’est qu’une représen­ta­tion des Hommes à une époque donnée (celle de l’écono­mie clas­si­que), mais Marx a cherché à en faire un système struc­tu­ral, une vérita­ble com­bi­na­toire qui ne laisse plus aucune place à la dia­lec­ti­que. À partir des schémas marxis­tes (synthèse p. 88), il abou­tit au fait que pour qu’elle fonc­tionne encore, il fau­drait intégrer poten­tiel­le­ment (en théorie) de plus en plus de tra­vailleurs pro­duc­tifs… et encore bien plus de tra­vailleurs impro­duc­tifs or, en pra­ti­que seul le nombre des tra­vailleurs impro­duc­tifs aug­mente vrai­ment, ce qui entraîne nor­ma­le­ment la dévalo­ri­sa­tion. Or, pour Marx, une situa­tion comme celle où on trou­ve­rait un plus grand nombre de tra­vailleurs impro­duc­tifs que de tra­vailleurs pro­duc­tifs devait abou­tir à la révolu­tion. Statistiquement, cette situa­tion semble atteinte, par exem­ple aux États-Unis, depuis 1956.

[Darlet ne dit pas que c’est la défini­tion même des caractères pro­duc­tifs et impro­duc­tifs des tra­vailleurs ou du type de tra­vail qui est deve­nue impro­pre dans le cadre des trans­for­ma­tions du procès de pro­duc­tion et de tra­vail. Par contre il fait référence au fait que Marx a perçu dès son époque l’avènement d’une science deve­nue force pro­duc­tive quand le capi­tal s’incor­pore le capi­tal fixe qui devient lui-même force pro­duc­tive (cf. supra nos remar­ques sur le « tra­vail mort » bien vivant) et fait que les Hommes ten­dent à n’être plus que des usa­gers du capi­tal (des consom­ma­teurs fina­le­ment).]

 

61 Le pas­sage à la domi­na­tion réelle est en effet affran­chis­se­ment par rap­port au référen­tiel humain (temps de tra­vail, besoin) et il conduit à un chan­ge­ment des men­ta­lités34.

[Dès 1975, Pasolini par­lait, dans ses Écrits cor­sai­res35, de révolu­tion anthro­po­lo­gi­que, terme que cer­tains d’entre nous uti­li­sent aussi depuis quel­que temps, mais sans aspects nos­tal­gi­ques contrai­re­ment à nombre de thuriféraires actuels de Pasolini (cf. Longchampt, par exem­ple, pro­mo­teur d’un site éponyme). Camatte ou Invariance citaient aussi par­fois ce terme de Pasolini.]

 

62 Même Keynes reste dans la référence à l’humain avec ses dévelop­pe­ments sur le plein emploi ou l’État-pro­vi­dence. Mais ces poli­ti­ques keynésien­nes condui­sent à une aug­men­ta­tion for­mi­da­ble des tra­vailleurs impro­duc­tifs de plus-value, du moins si on reste dans le cadre de défini­tion du tra­vail pro­duc­tif propre à la loi de la valeur. Parallèlement, on a la fin de l’étalon-or et sa démonétisa­tion à partir de 1971 ; pas de révolu­tion du prolétariat mais une révolte de la jeu­nesse dont toute une partie est exclue du procès de pro­duc­tion.

[Le plein emploi de la période des Trente Glorieuses s’achève avec un chômage qui atteint quand même les 600 000 indi­vi­dus au prin­temps 1968 en France (d’après les syn­di­cats) ou ne se définit plus essen­tiel­le­ment par rap­port à lui. Il y a un problème de représen­ta­tion et crise de l’idéologie du tra­vail (avec dévelop­pe­ment de pra­ti­ques anti-tra­vail aussi bien aux États-Unis qu’en Europe qui culmi­ne­ront en Italie avec le pic de 1977).]

 

63 La révolu­tion que Marx prévoyait quand le nombre de tra­vailleurs impro­duc­tifs dépas­se­rait celui des tra­vailleurs pro­duc­tifs se déroule en fait dans le cadre du dévelop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves par sub­sti­tu­tion capi­tal/tra­vail [c’est un caractère de ce que nous appe­lons « la révolu­tion du capi­tal »], l’auto­ma­tion ne conduit pas à la com­mu­nauté humaine [contrai­re­ment à ce que croyait l’IS36].

64 Camatte parle « d’échap­pe­ment du capi­tal37 ». La loi de la valeur n’est donc plus une représen­ta­tion adéquate ; mais dès l’ori­gine elle a été une vision réduc­trice qui ne voit pas dans le capi­tal, et a for­tiori dans son échap­pe­ment, la réali­sa­tion d’un projet humain [« l’utopie-capi­tal » pour repren­dre une expres­sion cen­trale chez Giorgio Cesarano38.]

65 Avec le capi­tal, les hommes pen­sent avoir échappé à la nature, à l’ani­ma­lité.

[Invariance par­lera ensuite d’une « deuxième nature » pro­duite par le capi­tal. C’est quel­que chose d’encore plus actuel avec le dévelop­pe­ment des bio-tech­no­lo­gies et aussi avec la mul­ti­pli­ca­tion de nou­vel­les expérien­ces trans-genres et l’essai de dépasser toutes les limi­tes sym­bo­li­ques de l’ancien ordre patriar­cal non pas pour y oppo­ser une autre sym­bo­li­que, mais afin de créer pra­ti­que­ment un homme nou­veau.

Toute la dis­cus­sion Camatte-Darlet est encore centrée sur le procès de pro­duc­tion, donc sur une crise à ce niveau (d’où encore la cen­tra­lité de la ques­tion de la valeur) et non pas sur le fait que la contra­dic­tion est en train d’être portée au niveau de la repro­duc­tion. Processus qu’on perçoit bien mieux aujourd’hui. Le para­doxe de la dis­cus­sion, c’est que Darlet semble aller le plus loin dans la remise en cause de l’ana­lyse marxiste clas­si­que, mais sans appréhender cette crise au niveau de la repro­duc­tion, alors que Camatte qui paraît recu­ler devant cer­tai­nes conséquen­ces de la remise en cause du cadre tra­di­tion­nel, perçoit peut être mieux les conséquen­ces des trans­for­ma­tions en cours, leur sens général].

 

66 – Remarques de J. Camatte rajoutées en 1975.

67 Camatte cri­ti­que Barrot (Dauvé) et son livre Le mou­ve­ment com­mu­niste (Payot, 1972) en ce qu’il affirme l’auto­no­mi­sa­tion de la valeur d’usage (VU) sans voir que ces VU sont main­te­nant celles du capi­tal. Tout natu­rel­le­ment, il en reste à une vision des débuts du com­mu­nisme comme répar­ti­tion de ces VU par l’intermédiaire des bons de tra­vail.

[Solution envi­sagée par Marx dans sa Critique du pro­gramme de Gotha, puis reprise par les com­mu­nis­tes de conseils hol­lan­dais (GIK) en 1946, mais il n’est pas vrai que Barrot en reste là. Il cite ces bons de tra­vail (p. 104-105) pour caractériser le Programme du temps de Marx, c’est-à-dire du temps de la phase de tran­si­tion. Mais pour lui elle n’est plus néces­saire. Il y a déjà chez lui l’esquisse d’une théorie de la com­mu­ni­sa­tion.]

 

68 Dans la fic­ti­vi­sa­tion, le capi­tal crée ses pro­pres valeurs d’usage ; il bou­le­verse ses pro­pres présup­po­si­tions. Par exem­ple, dans le capi­tal por­teur d’intérêt, un capi­tal est prêté pour sa VU, valeur d’usage d’inves­tis­se­ment en l’espèce. Il y a présup­po­si­tion.

[On pour­rait même dire : auto-présup­po­si­tion si on tend vers une uni­fi­ca­tion des frac­tions de capi­tal. Le capi­tal ne passe plus forcément par les cycles M-A-M ou A-M-A’, mais tente le cycle rac­courci A-A’. C’est pour cela qu’il paraît peu adéquat de partir de la mar­chan­dise comme biais d’atta­que cri­ti­que, ce que pro­pose Darlet aujourd’hui dans sa lettre à nous adressée39. Mais cela ne veut pas dire que la cri­ti­que-en-acte des mar­chan­di­ses ne puisse pas être un biais d’atta­que dans le cas de pra­ti­ques de survie, de révolte ou dans l’émeute.

La dualité du Capital entre ses deux pôles (capi­tal et tra­vail) tend à dis­paraître sous l’unité du Capital, mais ce der­nier n’a pas encore triomphé car l’Homme n’est pas réduc­ti­ble à une force de tra­vail et c’est pour cela qu’il veut se faire être humain, êtres-humains-capi­tal ; les immer­ger dans sa com­mu­nauté matérielle. Cette métamor­phose, Camatte la nomme anthro­po­mor­phose du capi­tal. Bien qu’elle ne soit pas réalisée, tant s’en faut, les récents et les actuels dévelop­pe­ments des bio-tech­no­lo­gies, les gref­fes de prothèses infor­ma­ti­ques sur le corps humain, les tech­ni­ques de procréation arti­fi­ciel­les, la ges­tion de la « res­source humaine » par le mana­ge­ment, et bien d’autres formes de capi­ta­li­sa­tion des êtres humains confir­ment la réalité de cette ten­dance à l’anthro­po­mor­phose du capi­tal].

 

69 Or le main­tien d’une dualité capi­tal/tra­vail ramène à la loi de la valeur… et à la mar­chan­dise [cf. à nou­veau la posi­tion de Darlet aujourd’hui comme hier].

70 Mais problème : le capi­tal peut-il rester un rap­port social en dehors de cette dualité ? Darlet semble en douter alors que pour Camatte la ques­tion est réglée puisqu’il développe le concept de « com­mu­nauté matérielle du capi­tal ». Camatte cri­ti­que encore Barrot en disant qu’il a choisi de reve­nir à la dualité, au cycle de la valeur40 et donc à sa crise plutôt que d’insis­ter sur la valeur en procès puis sur le capi­tal en procès. Or il n’y a pas de crise de la valeur.

[C’est congruent avec ce que nous disons de l’évanes­cence de la valeur d’une part et avec notre oppo­si­tion au cou­rant cri­ti­que de la valeur autour de Krisis qui voit dans la crise actuelle le triom­phe de la valeur (en fait, de la catégorie ésotérique forme-valeur) parce que la loi de la valeur (de la valeur-tra­vail, donc, qu’ils jugent pour­tant exotérique) condui­rait à la crise écono­mi­que finale.]

 

71 La théorie de la valeur de Marx serait déjà une réduc­tion de ce que les hommes visaient [cf. la polysémie du terme]. Camatte conclut sur l’exem­ple du mar­chan­dage comme signe de « sur­va­leur » de la valeur. Et il émet l’hypothèse que le prix, dans la société capi­ta­lisée — encore bien plus que sous la domi­na­tion for­melle où on se préoccu­pait du rap­port valeur/prix de pro­duc­tion, avec référence cen­trale à la pro­duc­tion au sens strict du terme (au sens pro­duc­tif pour­rait-on dire) — représente une gran­deur qui enre­gis­tre un maxi­mum d’écart à la « valeur ».

[À tra­vers la mode, la publi­cité, le phénomène des mar­ques, la consom­ma­tion de concepts et non seu­le­ment de pro­duits, le prix retrouve le sens d’une « valeur », exprime une richesse, certes aliénée, des signes.]

 

72 La mul­ti­pli­cité des valeurs dans la société capi­ta­lisée cons­ti­tue­rait un phénomène nou­veau dans l’his­toire du capi­ta­lisme.

[Il nous semble que notre concept « d’évanes­cence de la valeur » accom­pa­gne bien ce mou­ve­ment]

 

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septembre/novembre 2012
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