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La tyrannie la plus redoutable n'est pas celle qui prend figure d'arbitraire, c'est celle qui nous vient couverte du masque de la légalité." Albert Libertad

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le blog du laboratoire anarchiste

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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 15:36

 

Le président de la République considère que la fin du nucléaire détruirait un grand nombre d’emplois. Ce problème a été soulevé auparavant dans les tractations politiciennes entre EELV et PS qui ont permis des accords électoraux honteux entre les deux partis. Mais le nucléaire en termes d’emplois a certainement un avantage : c’est que la gestion et la surveillance de ses déchets pérennisent des emplois sur plusieurs générations. Voilà qui devrait être admis et défendu par ceux qui ne peuvent concevoir l’existence qu’au travers du filtre de l’Économie.

Dans les Chambarans, ce chantage à l’emploi a aussi servi les élus de gauche comme de droite à imposer leur projet de Center Parcs.

Devant de telles aberrations, ne serait-il pas nécessaire de réfléchir à comment sortir de l’économie marchande ?

Vous trouverez ci-dessous un texte, « Le travail rend libre », que nous avons affiché dans les Chambarans, à Grenoble et dans leurs environs.

Quelques opposants à Center Parcs

Le travail rend libre(1)

Grâce au Conseil général, au Conseil régional, à Pierre & Vacances et au maire de Roybon, nous pourrons enfin, pour 360 euros par mois, travailler 9 heures par semaine dans un camp de vacances et participer ainsi à la privatisation des territoires, à l’abolition des forêts libres, à l’extinction des espèces et au redressement de Pierre et Vacances-Center-Parcs en bourse.

Ne laissons pas passer cette chance inouïe pour les Chambarans. Ne laissons pas d’autres régions, d’autres pays profiter de ces bienfaiteurs. La concurrence est cette fois-ci en notre faveur ; sachons en profiter ! La roue tourne et nous ne savons pas de quoi demain sera fait !

L’expansion économique est notre seule raison de vivre et elle se trouve à notre porte.

Soyons nombreux à vendre notre sueur de femmes et d’hommes enfin libérés par le travail. Ainsi, cela nous permettra d’acheter tout ce qui peut l’être : le territoire de la marchandise est expansible à l’infini !

Soyons nombreux, la tête haute et remplie de rêves, à nous jeter corps et âme dans cette belle aventure que nous proposent nos admirables gestionnaires.

Battons-nous pour travailler, quoi qu’il nous en coûte, à n’importe quoi et à n’importe quel salaire.

La vie oisive dans les forêts gratuites, les plaisirs improductifs, les cueillettes et promenades non marchandisées sont d’un autre temps et nous avilissent. Le travail à Center Parcs nous rendra libres et fiers de consommer le monde et de nous divertir.

Ne laissons pas, comme les dénonce André Vallini, quelques intégristes empêcher cette région d’entrer dans l’ère progressiste

de la soumission au monde capitaliste et industriel !
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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 13:15
Les endehors dans la   Drome, c'est une étude qu'on a entrepris avec plusieurs compagnons anarchistes proche du laboratoire. plusieurs pistes nous indique la forte présence anarchiste soit lors du voyage de louise Michel pour une conférence à Romans et lors du
procés des trente et d'autres pistes demeurent à explorer . il suffit d'être plus nombreux à rechercher. Dans la fin du XIX siécle un attentat contre un patron de saint vallier est une autre piste

Y a-t-il eu un complot anarchiste contre la République à la fin du XIXe siècle ?

Vivien Bouhey

Y a-t-il eu un projet concerté secrètement contre la République – dont l’assassinat du Président Sadi Carnot en 1894 aurait été le point d’orgue – orchestré par des compagnons préparant au sein d’une organisation structurée et hiérarchisée, avec à sa tête ce que certains indicateurs appellent à la fin du XIXe siècle une sorte de « comité directeur », qui planifierait de Paris ou de Londres des actions dont se rendraient responsables des exécutants disciplinés ? C’est une question que se posaient déjà certains indicateurs de police à la fin des années 1890, et une question qui réapparaît de temps à autre dans l’historiographie, par exemple à l’occasion du travail de Joël Berthoud au début des années 19701, et, ces dernières années, alors que les études sur le terrorisme (dont le terrorisme anarchiste) se multiplient2 et que des historiens tentent des parallèles entre présent et passé3.

Pour répondre à cette question, il faut d’abord s’interroger sur ce qu’est le mouvement anarchiste français à la fin du XIXe siècle4.

Au début des années 1880, il est avéré et indiscutable que les anarchistes, qui, par définition, sont des hommes refusant toute autorité, toute hiérarchie, n’ont pas eu la volonté de construire un parti politique au sens moderne du terme – c’est-à-dire une organisation structurée et hiérarchisée, avec une direction centralisée, des militants inscrits, voire des cartes d’adhérents, et qu’ils n’ont pas non plus souhaité recourir à la discipline du vote, imprimer un journal officiel ou organiser des congrès réguliers.

Qu’est-ce donc alors que le mouvement anarchiste français de 1880 à 1914 ? Pour les historiens de l’anarchisme dont Jean Maitron, qui défendent la thèse de l’organisation minimale, ce qu’on appelle « mouvement anarchiste » dans les années 1880 ne serait qu’une nébuleuse de petits groupes éphémères réunissant des individus (la plupart du temps des artisans, les anarchistes des années 1880-1914 étant des hommes épris de liberté qui se recruteraient en général dans les métiers de l’artisanat, des métiers qui leur laisseraient le temps de penser, tandis que l’ouvrier d’usine, lui, rivé à sa machine, n’en aurait pas le temps) ayant des affinités les uns avec les autres, repliés sur eux-mêmes le plus souvent5 mais pouvant bien sûr entretenir des contacts ponctuellement6. Parce que les anarchistes seraient incapables de s’organiser, l’action anarchiste – même terroriste –, résulterait le plus souvent de l’initiative d’individus isolés, de militants convaincus, qui, la plupart du temps, agiraient de façon spontanée. Et il ne saurait en être autrement puisque nous sommes dans un monde anarchiste, ce qui explique qu’à l’échelle nationale, aucune vraie radiographie du mouvement permettant d’avaliser cette thèse ou de l’infirmer n’ait été tentée par des historiens. Une telle étude serait un non-sens !

Or si au début des années 1880 le mouvement n’est certes pas un « parti », la thèse de l’organisation minimale mérite peut-être discussion, comme le pense Joël Berthoud dès 1969 dans sa maîtrise consacrée à l’assassinat de Sadi Carno par l’anarchiste italien Caserio, résumée dans un article intitulé en 1971 : « L’attentat contre le Président Sadi Carno, Spontanéité individuelle ou action organisée dans le terrorisme anarchiste des années 1890 »7. Comment Caserio, un anarchiste italien parlant à peine français a-t-il pu poignarder, seul, le Président de la République ? Le mouvement ne serait-il pas davantage organisé (dans le sens que les dictionnaires de langue française donnent à ce mot) qu’on ne l’a imaginé jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire plus structuré, ce qui pourrait impliquer une entente dans l’action ? Ce sont ces interrogations qui ont été à l’origine de notre thèse sur Les Anarchistes contre la République de 1880-1914 et qui l’ont articulée de bout en bout8, questions qui nous ont invité en définitive à définir ce que l’on appelle depuis 1880 le « mouvement anarchiste » et à explorer ce faisant des espaces historiographiques vierges.

Pour tenter de répondre à ces questions, il a été nécessaire de travailler à plusieurs niveaux.

D’abord, il a fallu essayer de mieux connaître la population anarchiste (âge, sexe, situation professionnelle et situation familiale) dans la mesure où ces connaissances pouvaient nous permettre de mieux comprendre la structure du mouvement lui-même : le fait par exemple que les compagnons viennent d’un même milieu social pouvait expliquer sa cohésion ; le fait que les compagnons viennent de milieux sociaux très différents ou encore qu’il y ait un renouvellement des générations au sein du mouvement pouvait nous éclairer, par-delà des considérations idéologiques, sur la difficulté à s’organiser. A cette occasion, nous avons identifié ou tenté d’identifier tous les « compagnons » ou supposés tels rencontrés dans les sources et cités dans notre thèse (1136 dans le corps du texte et près de 6000 dans les tableaux) en utilisant le système de numérotation auquel les historiens antiquisants ont recours, et, quand c’était possible, avons renvoyé le lecteur aux notices biographiques existantes9. Dans un deuxième temps, tenter de mettre à jour et de caractériser les rapports existant ou non entre ces individus, et cela à l’échelle locale, départementale et nationale, voire (mais cette question se situait aux limites de notre sujet car nous avons fondé notre analyse sur des sources françaises) internationale. Dans un troisième temps, travailler sur les « doctrines » anarchistes, non pour elles-mêmes (il existe déjà de très nombreux et excellents ouvrages sur la pensée anarchiste), mais surtout pour comprendre si les débats idéologiques existant au sein du mouvement – ou l’absence de débats – avaient pu avoir une incidence sur ses structures. Enfin, dans un dernier temps, essayer de comprendre si l’action engagée par les anarchistes contre la République dans les années 1880-1914 était le résultat ou non d’une organisation plus ou moins poussée : pouvait-on parler d’un vaste complot contre la République ?

Pour mener à bien cette étude, les sources que nous avons utilisées ont été celles qui permettent d’aller au plus près de la vie du mouvement : les archives départementales (série M), voire municipales (Aube), qui n’avaient encore jamais été exploitées jusqu’à aujourd’hui dans le cadre d’un travail d’ensemble sur le mouvement anarchiste en France, et qui pourtant donnent les renseignements les plus utiles – comme le signale Jean Maitron lui-même10 – sur l’activité des groupes français au jour le jour. Du point de vue des sources, c’est là l’originalité de cette étude : l’utilisation de gisements d’archives « neufs »11, ceci afin de tenter d’affiner notre perception du mouvement.

Cette relecture de ce qu’est le mouvement s’est donc fondée pour l’essentiel sur des rapports de police dont la proximité pouvait avoir deux conséquences12 : 1. L’écriture d’une histoire peu fiable à cause des erreurs des indicateurs ou à cause d’erreurs d’appréciation lors des enquêtes 2. Mais surtout (et c’est important pour la question traitée dans cet article), l’écriture d’une histoire filtrée par le seul regard policier : or comme les autorités seraient alors persuadées d’avoir affaire à un complot anarchiste, toute perception du mouvement à partir des sources policières serait purement et simplement le reflet de ce qui ne serait qu’un fantasme policier : le fantasme du complot.

Effectivement, si ces sources policières sont riches de renseignements, leur usage pose un certain nombre de problèmes de méthode exposés pour l’essentiel dans l’introduction non publiée de notre thèse13. Pour ce qui est de la question de la proximité avec les sources policières, il faut d’abord rappeler que sur nombre de questions comme par exemple le fonctionnement au jour le jour des groupes locaux dans toute la France, les seules sources dont nous disposons sont les rapports d’indicateurs, et que donc, nous n’avons pas le choix des sources ; ensuite, qu’il y a, c’est vrai, des erreurs dans ces rapports ; enfin, que souvent, la réalité du mouvement nous parvient filtrée par tout un vocabulaire policier qui emprunte le champ lexical de la religion ou qui sert la théorie du complot (car certains indicateurs ou fonctionnaires de police sont effectivement persuadés que les compagnons font partie d’une secte ou d’une mystérieuse Internationale noire).

Cela veut-il dire que toute tentative pour appréhender le mouvement à travers les sources policières aveuglerait l’historien et le rendrait obligatoirement prisonnier d’une histoire peu fiable et de la théorie du complot ? Non, et cela pour plusieurs raisons : 1. S’il y a des erreurs dans ces rapports, nous avons pu constater au cours de nos recherches en confrontant les sources qu’en général, les fonctionnaires de l’État surtout mais aussi les indicateurs font leur possible pour rendre compte de la réalité qu’ils rencontrent 2. Que la très grande majorité de nos sources (notamment les rapports d’indicateurs sur lesquels se fonde l’étude), même souvent emprunts d’un vocabulaire qui fleure bon le complot, ne délivre rien moins dans toute la France que des informations très ponctuelles et très factuelles concernant la vie du ou des groupes que les mouchards ont réussi à infiltrer au jour le jour (compte rendus de réunions ; arrivée d’un compagnon venu d’une autre ville ; résumé d’une lettre reçue la veille par un membre du groupe, annonce d’une conférence…) : donc des milliers de faits (parfois erronés) dans toute la France, qui laissent place à l’interprétation 3. Qu’il est bien sûr tout à fait possible de croiser différentes sources policières, ce que nous avons fait chaque fois que nous le pouvions : pour dénombrer les anarchistes par exemple, nous avons utilisé dans certains départements des comptes rendus de réunions privées anarchistes ou de « soirées de famille » indiquant le nombre des présents, des chiffres concernant la vente des journaux anarchistes et des listes nominatives dressées à l’échelle du département 4. Que travailler sur le mouvement à partir des archives policières (série M, Préfecture de police de Paris et Archives Nationales), n’induit aucunement une vision policière de ce mouvement : qu’y a-t-il de commun entre ce qu’un indicateur de police dijonnais, un commissaire de police parisien ou un agent de police nantais (qui n’ont aucun contact entre eux) perçoivent du mouvement, avec leurs mots, leur culture, à partir de leurs postes d’observation, à travers leurs intentions propres et à travers les consignes différentes (nous avons pu le mesurer dans divers départements14) qu’ils ont reçues de leurs supérieurs. Il existe des perceptions multiples et fragmentées de ce mouvement de la part des mouchards et au sein des forces de l’ordre de l’époque, et il y a donc des regards policiers (très peu étudiés par les historiens en tant que tels), qui forment le prisme à travers lequel nous avons tenté d’appréhender le mouvement. Et c’est de la confrontation constante de ces milliers de rapports ou de regards – appréhendés ou analysés dans toute la France et émanant de tous les échelons de l’appareil policier qu’est née notre perception de ce dernier, une perception qui a finalement peu à voir avec ce que les autorités comprennent de ce mouvement dans les années 1880-1914, même au plus haut niveau, sans doute par manque de recul, et qui est loin d’accréditer la thèse du complot fomenté par une Internationale noire 6. Que quand c’était possible, ce qui est loin d’être toujours le cas, nous avons, comme nous venons de l’écrire, confronté ces sources policières entre elles (la série M avec les sources policières traditionnellement utilisées jusqu’à aujourd’hui pour faire l’histoire du mouvement par les historiens de l’anarchisme, c’est-à-dire les rapports conservés aux Archives Nationales et à la Préfecture de police de Paris), mais que nous les avons également confrontées aux sources anarchistes (presse, mémoires de compagnons). Or par exemple, le dépouillement intégral de la presse anarchiste que nous avons effectué ne remet absolument pas en cause la perception du mouvement que nous livrent les archives de police. Elle la conforte.

C’est cette confrontation des sources policières entre elles et avec d’autres sources anarchistes qui nous permet par exemple de ne pas prendre au pied de la lettre le vocabulaire utilisé dans ces rapports (« secte », « affiliés », « société secrète », « présidents » de groupes ; « comités occultes »…), des rapports qu’il faut pourtant citer en permanence pour étayer les analyses, et d’abord le vocable « anarchiste » lui-même : il est par exemple en effet dans ces rapports, une « étiquette placée sur des formes de déviance sociale violente, dont le degré de conscience politique est inégale »15, comme nous le rappelons dans les pages non publiées (pages 45-47) de notre thèse16. C’est également cette confrontation des sources qui nous permet de prendre de la distance face à des rapports de police étonnants comme celui dans lequel le cambrioleur Charles Bernard, que la police semble croire lorsqu’il passe aux aveux après son arrestation17, nous raconte une histoire bien improbable, qui montre simplement qu’un bandit de haut vol est assez bien renseigné sur les anarchistes pour tenter de se faire passer pour un compagnon ou pour réinventer le mouvement, que ses aveux ne pourraient pas être pris au sérieux par les autorités sans l’existence de contacts effectifs très étroits entre une frange anarchiste et le « milieu », et que certains agents de police finissent par voir le complot anarchiste partout. C’est cette confrontation des sources qui nous permet, en définitive, de revisiter l’ouvrage de Jean Maitron pour ce qui est du nombre des anarchistes, de la sociologie des militants et du fonctionnement du mouvement. Ainsi, pour reprendre l’exemple du dénombrement des anarchistes, là où Jean Maitron s’appuie sur deux statistiques nationales conservées aux Archives Nationales pour répertorier le nombre des anarchistes présents sur le sol français en 1893-189418, nous avons sondé les sources départementales pour suivre jour après jour et confronter dès que cela était possible le nombre d’individus fréquentant les réunions privées des groupes locaux, le nombre d’individus présents lors des « soirées de famille », le nombre d’individus lisant les feuilles anarchistes (tous les présents lors des soirées de famille ou tous les lecteurs de feuilles anarchistes n’étant bien sûr pas forcément des compagnons) aux chiffres indiqués par ces deux statistiques : c’est ce travail méticuleux et laborieux de confrontation des sources qui nous permet de réévaluer les chiffres que donne Jean Maitron pour ces deux années19, d’affirmer que son analyse est erronée lorsqu’il écrit en parlant de la liste de 1894 qu’« on a voulu dénombrer à une unité près les ‘militants’ […] »20 ou lorsqu’il avance les estimations suivantes en 1893-1894 pour la France : « 1000 militants actifs » ; « 4 500 sympathisants » ; « 100 000 personnes qui éprouveraient des sympathies assez vagues pour le mouvement »21, et enfin que sa carte de la France anarchiste a peu de chose à voir avec la réalité22.

 

Cet éclairage à partir de la série M nous a donc permis de faire un certain nombre de constats.

Premier constat : si on ne peut pas connaître le nombre des compagnons français avec précision, on peut affirmer que celui-ci a été bien surestimé jusqu’à aujourd’hui. On peut par ailleurs noter l’existence sur le territoire national de « foyers principaux » d’anarchistes dans lesquels ils sont les plus nombreux comme Lyon puis Paris, et de « foyers secondaires », voire de « marges » ou de « presque déserts anarchistes » au sens où les géographes utilisent ces mots aujourd’hui.

Deuxième constat : ces hommes – militants, adhérents ou sympathisants – ne sont pas seulement les jeunes artisans célibataires que décrivent les historiens du mouvement. Dans toute la France, on va à l’anarchie pour des raisons très diverses, et les compagnons sont tantôt des jeunes étrangers déracinés et célibataires comme une partie des anarchistes italiens de Nice, tantôt des hommes mûrs et mariés comme certains compagnons du département de l’Isère ou du Nord. Parfois, ce sont des artisans, mais ce sont également des paysans, des ouvriers d’usine, voire de presque bourgeois ; bref, il n’existe pas un anarchiste‑type. Un des postulats développé-relayé par l’historiographie traditionnelle s’effondre. Sociologiquement, à l’échelle du territoire nationale, le mouvement est fragmenté.

Troisième point déjà développé pour l’essentiel par Gaetano Manfredonia dans sa thèse23 puis dans divers articles et livres24 : les années 1880 sont des années fondatrices d’un point de vue idéologique, puisqu’on assiste alors, grâce au développement de la propagande écrite et orale, à la construction d’une identité anarchiste qui assure l’unité du mouvement. Cette identité se fonde sur un ensemble d’idées, sur l’adhésion des militants à un certain nombre de symboles et à un certain nombre de références historiques appartenant soit à l’histoire du mouvement ouvrier, soit à l’histoire républicaine, soit à l’histoire proprement anarchiste, et elle se fonde enfin sur le compagnonnage anarchiste, apparu dans les années 1880, qui contribue à l’existence d’une sociabilité proprement anarchiste perceptible par exemple à travers les « soirées de famille », sociabilité qui est une dimension forte de ce qu’est le mouvement.

Quatrième constat : la faiblesse du nombre et la fragmentation d’un point de vue sociologiquen’empêchent pas les contacts, car ces militants animent un mouvement qu’on ne peut certainement pas décrire comme une poussière de groupes repliés sur eux-mêmes. La réalité est bien plus complexe.

À l’intérieur des foyers anarchistes principaux, aux racines du mouvement, on trouve en effet des individualités refusant d’adhérer à tout groupement, véritables « électrons libres » au sein du mouvement. On trouve aussi des groupes plus ou moins structurés, qui peuvent parfois être « fermés », c’est-à-dire difficiles d’accès, véritables organisations de combat préparant discrètement un grand soir révolutionnaire que tous attendent, voire des associations de malfaiteurs25, qui sont bien sûr elles aussi une dimension de ce qu’est le mouvement. Dans ces grands foyers anarchistes, ces groupes entretiennent des liens les uns avec les autres entre autres grâce à des individualités (les compagnons les plus militants) qui peuvent appartenir à différents groupes en même temps et qui les animent, et grâce à l’existence de groupes « ouverts » dans lesquels les membres de différents groupes peuvent se retrouver librement. À un second niveau, les rapports de police et la presse anarchiste signalent l’existence, par exemple pour Paris et sa banlieue (mais elles ont également existé ailleurs), de « réunions de tous les anarchistes de Paris et de la banlieue », qui permettent aux militants de se rencontrer ; de « comités » plus ou moins stables créés lorsque le besoin s’en fait sentir et ayant vocation à rassembler des délégués (sur la base du volontariat, de manière informelle) de deux, voire trois, voire de tous les groupes de l’endroit pour les faire coopérer plus ou moins temporairement afin d’éditer une brochure ou un journal, de préparer une manifestation ou tout autre type d’action ; d’associations de malfaiteurs réunissant des compagnons appartenant à plusieurs groupes ; mais également de ligues comme par exemple « la ligue des Antipatriotes », qui, concrètement, fédère au plan local mais parfois régional, voire national, dans le cadre de la propagande antimilitariste ici, un certain nombre de groupes anarchistes qui se confondent avec ses propres groupes. Et enfin il ne faut pas oublier le rôle de chambres syndicales comme les « chambres syndicales des hommes de peine » par exemple à Paris ou à Saint-Etienne, dont les statuts nous sont connus et dont nous savons par exemple que les sections, en 1887 à Paris, se confondent avec les groupes anarchistes locaux. Voilà pour les foyers principaux du mouvement, et chacune de ces structures très différentes est minutieusement décrite dans notre ouvrage.

Ces foyers anarchistes principaux entretiennent également des liens entre eux et avec les foyers secondaires, grâce à des anarchistes ayant des habitudes de déplacement26 ; grâce à des réseaux épistolaires, grâce à des « comités », des « ligues » ou des « Comités de secours pour les familles des détenus politiques », mais également grâce aux journaux du mouvement (dont les sièges sont des points de repère physiques à l’intérieur des villes ou localités), qui jouent le rôle de centrales d’informations pour les compagnons ou relaient les initiatives des individus, des groupes, des comités, des ligues…, et qui centralisent une bonne partie de l’argent destiné à la propagande. Enfin, les militants les plus investis peuvent se rencontrer lors de congrès, dont certains ont lieu – même s’ils sont mal vus – dans les années 1880, ou lors des grands procès anarchistes. Les archives départementales montrent par ailleurs qu’à l’échelle du territoire national, ce mouvement est en grande partie polarisé dans la mesure où les groupements situés dans ce que nous avons appelé « les foyers anarchistes secondaires » ou les « presque déserts anarchistes » regardent vers un ou plusieurs foyers principaux dont ils dépendent pour ce qui est de la propagande écrite ou orale (brochures, demandes de conférenciers…), des foyers anarchistes secondaires ou des « presque déserts anarchistes » qui, pour conserver une terminologie de géographes, sont, par rapport aux foyers principaux qui sont des « centres anarchistes » donnant de grandes impulsions du point de vue de l’activité militante à l’échelle du territoire national, des « périphéries anarchistes » plus ou moins dépendantes de ces centres et dans lesquelles il se passe peu de choses. Enfin, il s’agit d’un mouvement en partie hiérarchisé dans les faits, cela pour plusieurs raisons : d’abord parce qu’il est animé par un certain nombre de militants qui, au sein des groupes locaux ainsi qu’à l’échelle régionale ou nationale, sont porteurs d’une autorité naturelle tenant à leurs qualités intellectuelles, leur talent d’orateur, leur charisme ou à leur activisme. Ensuite, à cause de la place occupée par ces militants dans les structures du mouvement : à Paris, c’est par exemple le cas d’une quinzaine de compagnons, qui, en 1887, appartiennent à plusieurs groupes en même temps, animent des comités, disposent de carnets d’adresses parfois très longs et sont à l’origine, seuls ou à plusieurs en fonction de leurs affinités, d’un certain nombre d’actions27. Parce que les groupes français ou les isolés, tournent leurs regards vers ces meneurs qui militent la plupart du temps dans ces grands foyers anarchistes, dont ils attendent des orateurs ou des brochures, cela à une échelle régionale, nationale, voire internationale. Enfin, parce que ces derniers, grâce à leur autorité naturelle ou à leur place dans ces structures, parviennent à disposer de moyens qui leur permettent de mettre en œuvre la propagande, ou encore parce qu’ils ont plus facilement accès à la parole anarchiste via des journaux qu’ils contrôlent (le terme n’est pas trop fort) parfois, et qu’ils tiennent ainsi une bonne place dans la propagande orale ou écrite, voire jouent parfois un rôle pour ce qui est de la propagande par le fait.

C’est l’existence de cette hiérarchie dans les faits qui nous a conduit à nous interroger sur l’existence – non à affirmer l’existence28 – d’exécutifs anarchistes dans ces centres, ce que les mouchards appellent parfois des « comités directeurs »29. L’expression « exécutif anarchiste » n’est peut-être pas la plus appropriée, non plus que le verbe « téléguider » que nous avons utilisé au conditionnel (ces comités « téléguideraient » des actions)30. Nous n’entendons pas, bien sûr, par « exécutif anarchiste », un comité central occulte institutionnalisé composé des conspirateurs les plus connus (par exemple Kropotkine, Malato et Matha pour Londres en 1893) se réunissant à heures fixes pour donner l’ordre à des « exécutants disciplinés »31 appartenant à des groupes soumis à son autorité de s’attaquer à la République, mais la présence dans certains grands foyers du mouvement (Lyon puis Paris, voire Londres en 1893-1894) de compagnons déterminés qui se connaissent, peuvent s’estimer ou se détester, et qui donnent parfois chacun de leur côté et en ordre dispersé, et parfois d’un commun accord mais cela toujours ponctuellement, de grandes impulsions à la propagande orale et écrite, (voire pour ce qui est de Londres en 1893-1894, mais cela reste une hypothèse, à la propagande par le fait) en bénéficiant de contacts et d’argent, ce qui n’empêche pas, bien sûr, que des groupes ou des individus agissent de leur côté à l’étranger et sur le territoire national.

Les questions concernant Londres en 1893-1894 sont bien évidemment à approfondir et à discuter32 à partir du livre de John Merriman (qui ne permet toutefois pas de trancher ce débat)33 et à partir des travaux de Constance Bantman34. Ce que l’on constate simplement en 1893-1894 à Londres à partir des sources françaises, c’est qu’une partie des militants les plus connus du mouvement anarchiste français s’y trouve et s’y rencontre ; que l’essentiel de la propagande écrite en langue française provient alors de Londres (où les textes sont rédigés puis imprimés) pour être ensuite diffusés illégalement sur le territoire national ; qu’en même temps une des bandes d’anarchistes cambrioleurs qui attire le plus l’attention de la police à l’époque (des hommes a priori bien insérés dans le milieu anarchiste français à Londres et pour certains, qui participent à la propagande écrite qui s’y fait), opère de Londres sur le continent et rapporte de ces vols avec effraction des sommes importantes qui sont réutilisées en partie pour les besoins de la propagande, et enfin que certains de ces cambrioleurs anarchistes sont peut-être alors impliqués dans une série d’attentats retentissants sur le continent, tous possiblement liés (affaire de la rue des Bons-Enfants, Terminus, affaire Pauwels)35. Pour ce qui est de la question des « exécutants disciplinés », qui suppose qu’il y ait au sein du mouvement des donneurs d’ordres d’un côté et des militants obéissants de l’autre, elle est tellement peu conforme à l’idéal anarchiste… Et ce n’est pas parce que le mouvement nous semble hiérarchisé, comme nous l’avons signalé (parce que certains compagnons sont davantage écoutés, sont mieux informés, disposent de davantage de moyens, ont un carnet d’adresses plus fourni), qu’il en découle bien sûr ce type de rapports même non institutionnalisés au sein du mouvement : il y a simplement des compagnons qui sont les « chevilles ouvrières » d’un certain nombre d’actions, et d’autres, qui, dans des rapports de gré à gré, participent temporairement à ces actions à des degrés plus ou moins importants. Caserio a été hébergé par des compagnons, a pu être conseillé ou guidé, mais « on » ne lui a certainement pas donné d’ordres.

Ce qui caractérise le mouvement anarchiste français dans les années 1880, c’est donc : 1. L’existence de foyers principaux, de foyers secondaires et de « presque déserts anarchistes », dans le sens que donnent les géographes à ces termes 2. Un enchevêtrement de structures plus ou moins rigides (du groupe anarchiste en passant par l’association de malfaiteurs, la ligue, et en allant jusqu’au syndicat), plus ou moins visibles et en recomposition constante, qu’il ne faut bien sûr absolument pas mettre « sur le même pied »36 mais qui permettent à certains individus d’être au cœur de réseaux, alors que d’autres, qui n’en font pas partie, restent isolés 3. Des réseaux qui sont transfrontaliers, et, pour ce qui est des anarchistes français, l’existence de « bases arrières » à l’extérieur du territoire. Sur ces questions des « bases arrières », le débat esquissé par Romain Ducoulombier37 pour savoir si Genève est par exemple une base arrière ou seulement un lieu de refuge est difficile à trancher sans une analyse précise des sources françaises et étrangères : si l’on prend l’exemple plus tardif des anarchistes espagnols présents sur le sol français au moment de l’attentat commis contre Alphonse XIII et contre le Président de la République, la France est à la fois pour ceux-ci un lieu de refuge qui leur donne l’occasion de fuir les persécutions, et également, via des réseaux transfrontaliers, une base arrière leur permettant de faire paraître en espagnol des journaux destinés à être lus en France et en Espagne ainsi qu’à organiser des attentats. Par ailleurs, avant de débattre, il faut se mettre d’accord sur l’expression : nous entendons par « base arrière » la présence d’anarchistes français dans une ville ou une localité étrangère, qui entretiennent ou non des contacts entre eux, avec des anarchistes étrangers ou encore avec des anarchistes français restés en France pour faire œuvre de propagande écrite, voire de propagande par le fait (et dans ce cas on pourra alors parler, de façon un peu anachronique, de « bases arrières terroristes ») 4. Une polarisation, avec des centres dynamiques jouant un rôle d’impulsion du point de vue de l’action comme Lyon, Paris ou Londres, et des périphéries plus ou moins dépendantes (au sens où les géographes utilisent ces termes) 5. Une hiérarchisation dans les faits, et un mouvement qui, parce qu’il est en grande partie hiérarchisé et polarisé dans les faits, nous invite à nous interroger sur l’existence d’un ou plusieurs « exécutifs » anarchistes dans le sens que nous avons donné à ce mot ci-dessus 6. L’absence de rapports d’obéissance au sein de ces structures, mais des rapports de gré à gré entre compagnons 8. Surtout, le fait que cette organisation (au sens où l’entendent les dictionnaires de langue française aujourd’hui, c’est-à-dire la manière dont un corps, en l’occurrence le mouvement anarchiste, est structuré) soit apparue quasiment sans contrainte dans les années 1880, qu’elle soit née des affinités, du consentement mutuel, qu’elle soit souple, se recomposant au fur et à mesure des dissensions, des besoins et des objectifs des militants ; qu’elle laisse place aux individualités qui souhaitent rester dans l’isolement mais également à une multitude de structures qui peuvent s’imbriquer et qui contribuent à mettre des compagnons au centre de réseaux : finalement, que dans la sphère politique et sociale (à travers le compagnonnage pour ce qui est du social), elle incarne un idéal anti-autoritaire.

Comme on peut le voir, le mouvement qui se dessine sous nos yeux a peu de choses à voir avec une organisation centralisée dirigée par un comité planifiant des actions dans la durée contre la République (qu’il soit à Londres ou ailleurs) et donnant des ordres auxquels des agents exécuteurs obéiraient. Ce type d’organisation dans les années 1880-1890 relève effectivement du fantasme.

Si l’on considère le fonctionnement du mouvement à cette époque, force est donc de constater qu’il ne permet pas le complot au sens où nous l’avons défini dans l’introduction. Si l’on considère maintenant l’ensemble des actions engagées par les anarchistes contre la République dans les années 1880-1890, il en découle qu’elles ne peuvent participer d’un grand dessein. Et effectivement, quel lien établir entre de la fabrication de fausse monnaie par Ravachol, la parution de la Révolte, les actes de reprise individuelle de Clément Duval, l’attentat de la bourse, ceux de Léauthier, d’Henry ou de Caserio tels que nous les avons décrits dans notre ouvrage : aucun, sinon l’appartenance de Grave, de Duval, de Gallo, de Ravachol, de Léauthier, d’Henry ou de Caserio au milieu anarchiste.

En revanche, il serait tout différent de nous demander si les compagnons des années 1880-1890 sont capables d’agir de concert, ponctuellement, voire s’ils sont capables de complots, c’est-à-dire de projets concertés secrètement en vue d’actes généralement criminels. Et ici nous répondrions « oui » dans la mesure où, si certaines actions qui firent du bruit furent celles de compagnons isolés (il est fondamental de le rappeler), la propagande anarchiste orale, écrite, voire par le fait, resta largement tributaire du mouvement tel que nous l’avons décrit. Comme le rappelle un indicateur en 1892 : « […] s’ils [les compagnons] agissent individuellement en de certaines occasions, ils se concertent le plus ordinairement »38.

C’est en effet la concertation qui donne sa force aux actions coup de poing des compagnons quand ils décident de faire de l’agitation dans une localité ou dans une ville. Si on considère la propagande orale, c’est également la concertation à l’échelle d’un groupe ou de plusieurs groupes d’une même région – voire entre compagnons français et étrangers – qui leur permet de réunir des fonds, de louer des salles, de tirer des affiches, de faire venir des conférenciers et d’organiser des tournées de conférences dans toute la France. Si on considère la propagande écrite, c’est grâce à l’entente entre des anarchistes de toute la France – mais également entre compagnons français et étrangers – que les fonds destinés à imprimer des brochures, des journaux ou des tracts sont réunis ; c’est grâce à elle que des comités de rédaction parviennent à réunir la matière nécessaire à la parution d’un journal ou que des groupes rassemblent la documentation utile à la rédaction d’une brochure ; c’est encore grâce à ces réseaux que les compagnons parviennent à faire imprimer des ouvrages interdits sur le territoire national ou à l’étranger, et qu’ils réussissent à les distribuer aux quatre coins de la France. Enfin, c’est la concertation qui dynamise la propagande par le fait : on peut en effet se demander si les « dynamitades » signalées en France au cours des années 1880 auraient vu le jour sans les articles qui, dans les journaux anarchistes, furent consacrés à la fabrication de bombes, sans le compagnonnage anarchiste ou sans les structures du mouvement, qui permirent à certains compagnons de trouver des points de chute, de l’argent, des comparses prêts à l’action, de se procurer des « recettes », des « ingrédients », ou encore de se perfectionner au sein de groupes dans le maniement des explosifs. La concertation est au fondement de l’action du groupe dont Ravachol est l’homme de main (arrivée de Ravachol à Paris ; hébergement chez Chaumentin ; recours à de la dynamite volée ; passage à l’action lors de l’explosion du boulevard Saint-Germain par exemple). Elle sert peut-être les desseins d’Emile Henry (ressources financières ; points de chute ; complicités)39. Elle facilite peut-être ceux de Caserio, qu’il ait agi seul ou non, alors qu’il est hébergé par des anarchistes français au cours de son séjour dans l’hexagone avant l’attentat contre Sadi Carnot. Et elle permet de vrais complots comme celui organisé plus tardivement par un groupe d’anarchistes espagnols contre le Président de la République française et Alphonse XIII.

Les compagnons sont donc capables de s’entendre ponctuellement, et ils l’ont fait, que cela soit dans le domaine de la propagande écrite, orale ou par le fait. Mais leurs initiatives multiples ont été le résultat d’une concertation toujours ponctuelle, au gré des rencontres, des opportunités et des circonstances, dans laquelle chacun trouve son compte. L’ensemble de leurs actions n’a été ni coordonné ni planifié ; elles se suivent les unes les autres dans les années 1880-1914, les unes entraînant parfois les autres. Elles effraient les bourgeois, propagent l’idée et réalisent un peu (pour ce qui est de la propagande par le fait) de la révolution. Leur multiplication, par effet d’entraînement, par l’exemple, doit conduire la République à sa perte.

Y a-t-il eu une organisation structurée, une sorte d’Internationale noire capable de planifier et de coordonner dans la durée un certain nombre d’actions, cela avec d’une part un comité directeur central à la tête de cette pieuvre anarchiste tentaculaire et d’autre part des exécutants disciplinés ? La réponse est « non », dans la mesure où le mouvement n’a rien à voir avec ce type d’organisation. Y a-t-il eu un complot ? « Non », dans la mesure où la structure ne le permet pas, et où, donc, il n’y a pas eu un grand dessein dans le domaine de la propagande écrite, orale et par le fait. Les actions ne sont pas coordonnées la plupart du temps : elles relèvent le plus souvent d’initiatives multiples et ponctuelles.

En revanche, les anarchistes sont-ils plus organisés qu’on ne l’a dit jusqu’à aujourd’hui ? Le mouvement a-t-il servi l’action anarchiste de 1880 à 1914 ? À ces deux questions nous répondons « oui » sans hésiter en constatant que, par mouvement anarchiste, il faut entendre (à mi-chemin entre la nébuleuse de groupes repliés sur eux-mêmes que nous décrivent les tenants de la thèse de l’organisation minimale d’une part, et d’autre part l’Internationale noire qui alimente, pour ceux qui sont persuadés de son existence, le fantasme du complot) des compagnons peu nombreux partageant une même culture politique comme le montre Gaetano Manfredonia ; ensuite des individus vivant ou tentant de vivre en « compagnons » ; enfin des hommes et des femmes politiques qui ont bâti progressivement, au gré des événements, sans vraiment le vouloir, une organisation (le mot est à prendre dans son sens le plus large) originale – dont on peut certes encore préciser les contours comme nous le rappellent Emmanuel Jousse40 et Danielle Tartakowsky41 – sans équivalent à la fin du XIXe siècle, laissant place à l’individu et aux réseaux, à l’acte individuel et à descomplots.

C’est cela le mouvement anarchiste, qui, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, incarne d’un point de vue politique et social un idéal anti-autoritaire, et dont l’action elle aussi, dans la façon dont elle est conduite, incarne un idéal anarchiste. Plus organisé que ce que l’on a dit jusqu’à aujourd’hui, le mouvement n’en reste pas moins bien anarchiste !

 

Vivien Bouhey 

 

1 Joël Berthoud, L’attentat contre le Président Carnot et les rapports avec le mouvement anarchiste des années 90, mémoire de maîtrise soutenue à Lyon, 1969, 126 p.
2 John Merriman, Dynamite Club. L’invention du terrorisme à Paris, traduit de l’anglais par Emmanuel Lyasse, 2009, Tallandier, 256 p.
3 Rick Coolsaet, « Au temps du terrorisme anarchiste », Le Monde Diplomatique, septembre 2004, p. 26.
4 Sur la question du sens à donner au mot « organisation », voir l’article de Romain Ducoulombier intitulé : « Ni Dieu, ni maître, ni organisation ? »  (http://www.laviedesidees.fr/Ni-Dieu-ni-maitre-ni-organisation.html) ainsi que Vivien Bouhey : « A propos de mon livre, Les Anarchistes contre la République, 1880-1914. Réponse à Romain Ducoulombier » (http://raforum.info/spip.php?article5442).
5 Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, Paris, F. Maspero, 1975, tome 1, p. 120 : « Quelques lettres envoyées par différents groupes montrèrent que beaucoup de compagnons souffraient de leur isolement et de l’impuissance qui en résultait ». Ibid., p. 121 : « Il n’y a en France ni ‘parti’ anarchiste national, ni fédération régionale, il n’existe que des groupes locaux sans liens entre eux ».
6 Pour citer l’article déjà mentionné de Rick Coolsaet : « […] certains anarchistes voyageaient un peu partout et leurs groupes entretenaient des contacts […] ». Nous n’avons évidemment pas pris « à la lettre » la formule de Jean Maitron (« il n’existe que des groupes locaux sans liens entre eux »), comme l’écrit Marianne Enckell (Marianne Enckell, « Compte rendu de Vivien Bouhey […] », Le Mouvement Social en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document/php?id=1488).
7 Les Cahiers de l’histoire, tome XVI, 1971, p. 58-65.
8 Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République 1880-1914. Radiographie du Mouvement anarchiste français, thèse soutenue à l’université Paris X-Nanterre en juin 2006 sous la direction de Philippe Levillain, 1337 pages, et éditée aux PUR avec une préface de Philippe Levillain sous le titre suivant : Les Anarchistes contre la République 1880-1914. Contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République, janvier 2009, 491 p.
9 Il ne s’agit donc pas du monde vague que décrit Marianne Enckell : « Ses anarchistes ont peu de chair, rarement un prénom ou une biographie […] » (Marianne Enckell, art. cit.). Ces notes et système de numérotation n’apparaissent pas dans la version éditée par souci de ne pas alourdir un ouvrage destiné à un public qui ne serait pas seulement universitaire.
10 Jean Maitron, op. cit., tome 2, p. 209 : « […] la série M des départements […] est celle qui en priorité nous intéresse ». Jean Maitron n’a toutefois pratiquement pas utilisé ces sources départementales.
11 En plus des sources utilisées traditionnellement par les historiens du mouvement anarchiste conservées à la Bibliothèque Nationale de France, aux Archives Nationales, au Musée Social, au C.I.R.A. de Marseille, à l’I.F.H.S., au C.R.H.M.S.S. ainsi qu’à la Préfecture de police de Paris, nous avons dépouillé par sondages la série M, notamment dans les départements des Ardennes, de l’Aube, des Bouches‑du‑Rhône, de Côte‑d’Or, du Doubs, de la Drôme, du Finistère, de l’Isère, de la Loire, de la Loire‑Atlantique, du Maine‑et‑Loire, de Meurthe‑et‑Moselle, de la Meuse, de la Moselle, du Nord, du Pas‑de‑Calais, de Seine‑Maritime, de Seine‑et‑Oise, de Saône‑et‑Loire, de la Somme, du Territoire de Belfort, du Vaucluse et des Vosges.  
12 Ces questions de méthode sont notamment posées par Marianne Enckell (Marianne Enckell, art. cit.) et par Jean Paul Salle dans son compte rendu de notre ouvrage mis en ligne en septembre 2009 (http://www.dissidences.net/mouvement_anarchiste.htm#bouhey).  
13 Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République 1880-1914. Radiographie du Mouvement anarchiste français, thèse soutenue…, p. 30-55.
14 Ibid.
15 Romain Ducoulombier, art. cit.
16 Vivien Bouhey, op. cit.
17 Contrairement à ce qu’écrit Marianne Enckell (Marianne Enckell, art. cit.), nous n’avons jamais présenté les aveux de Charles Bernard comme des faits avérés (Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République, PUR…, p. 407).
18 Jean Maitron, op. cit., tome 1, p. 127-128.
19 Vivien Bouhey, opcit. p. 163 sqq.
20 Jean Maitron, op. cit., tome 1, p. 128.
21 Ibid.,  p. 130.
22 Ibid., p. 129.
23 Gaetano Manfredonia, Etudes sur le Mouvement anarchiste en France1848-1914, thèse de doctorat sous la direction de Raoul Girardet, IEP Paris, 1990. Il comporte trois parties : « L’individualisme en France (1880-1914) », 565 p. ; « La chanson anarchiste en France de la Commune à Ravachol (1870-1894) en 2 tomes de 360 p. et 445 p. ; « Pour ou contre la République ? Les anarchistes français et la tradition Républicaine (1848-1914) », parue dans l’ouvrage collectif dirigé par Gaetano Manfredonia : Les anarchistes et la Révolution française, Paris, Editions du Monde Libertaire, 1990, 314 p., p. 195-277.
24 Gaetano Manfredonia, Les Anarchistes et la Révolution française, Paris, Editions du Monde Libertaire, 1990, 314 p. ; La Chanson anarchiste en France des origines à 1914, Paris, Montréal, L’Harmattan, 1997, 445 p. ;  « Persistance et actualité de la culture politique libertaire », in S. Berstein (dir.), Les Cultures politiques en France, Le Seuil, 1999, p. 243-283. 
25 Il faudrait sans doute privilégier ici le mot « hors la loi », plus neutre, au mot « malfaiteur ».
26 Dans notre étude, nous avons appelé les compagnons qui « ont des habitudes de déplacement » les « anarchistes gyrovagues » par commodité, un mot qui n’est absolument pas synonyme de « trimardeurs » dans l’ouvrage, comme l’écrit Marianne Enckell (Marianne Enckell, art. cit.). Certains de ces anarchistes gyrovagues voyagent au gré de leurs envies ; d’autres à cause de leurs métiers. Certains accomplissent des missions pour tel ou tel groupe en obéissant à des stratégies, et ces déplacements, qu’ils participent d’une stratégie ou non, contribuent à l’unité du mouvement.
27 Vivien Bouhey, op. cit., p. 47.
28 Ibid., p. 450.
29 La question de l’existence de ces « comités directeurs » ou de ces « exécutifs anarchistes » donne lieu à débat (voir les articles de Romain Ducoulombier et de Marianne Enckell déjà cités).
30 Vivien Bouhey, op. cit., p. 450. Le verbe « préparer » remplacerait sans doute plus justement ici le verbe « téléguider ».
31 Marianne Enckell nous attribue à tort cette expression (Marianne Enckell, art. cit.).
32 Vivien Bouhey, op. cit., p. 298 : « Ces différents attentats [les Bons-Enfants ; le Terminus] ont conduit les autorités de l’époque à poser la question de l’existence d’un exécutif anarchiste basé à Londres […]. Sans aller aussi loin et dans l’attente d’une étude approfondie des sources anglaises […] ».
33 John Merriman, op. cit.
34 Constance Bantman, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne 1880-1914 : Echanges, représentations, transferts. Thèse sous la direction de François Poirier, Université de Paris XIII-Villetaneuse, 2007, 730 p.
35 A ces questions, les travaux précis de John Merriman sur Emile Henry n’apportent par exemple aucune réponse tranchée (John Merriman, op. cit.).
36 Marianne Enckell, art. cit.
37 Romain Ducoulombier, art. cit.
38 Préfecture de police de Paris, B.A./77, rapport d’un indicateur en avril 1892.
39 Voir notre étude ainsi que le livre de John Merriman déjà cités.
40 Voir les recensions d’Emmanuel Jousse sur le livre de John Merriman déjà cité ainsi que sur notre ouvrage (Cahiers Jaurès, « Retour sur l’anarchisme fin de siècle », n°193-194, juillet-décembre 2009).
41 Voir le compte rendu de Danielle Tartakowsky sur notre ouvrage dans  Histoire@Politique. Revue électronique du centre d’histoire de Sciences Po., n°9, septembre-décembre 2009 (www.histoire-politique.fr/index.php?numero=09&rub=comptes-rendus&item=78).

 

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24 novembre 2011 4 24 /11 /novembre /2011 10:22

lu et demandé à la revue temps critique pour la publication sur le blog du laboratoire.

Ce texte n’est pas le produit de l’actualité immédiate puisqu’il a été initié, il y a plusieurs mois déjà, dans la perspective de replacer de façon plus théorique différentes expériences de lutte dites de « résistance » ou de « désobéissance » auxquelles certains d’entre nous ont participé de manière pratique mais aussi critique. C’est tout naturellement que nous avons décidé, au vu des événements actuels dans différents pays, de les intégrer à ce cadre théorique. Qui ne voudrait pas se plier à cette « discipline » de lecture méthodologique peut se reporter directement aux points 6 et suivants.

 

 

1 – Résistance au Pouvoir ou résistance aux dérives du Pouvoir ?

2 La résistance au Pouvoir met à nu la nature de domination de tout pouvoir et particulièrement sa forme politique et étatique. Elle est conforme, par exemple, à la démarche de La Boétie et à sa notion de « servitude volontaire », ou à celles des diverses traditions anarchistes, libertaires ou pacifistes. Elle est une résistance contre, qui ne peut souffrir de compromis et a fortiori de compromissions. En défendant ses principes, elle ne peut que se légitimer par rapport au propre sentiment qu’elle a d’elle-même. Un sentiment éthique qui ne peut attendre aucune reconnaissance de la part de ce qu’il combat. La révolte est sa forme d’expression historique même si cette révolte peut, elle-même, prendre des formes variées, individuelles ou collectives, légales ou illégales, violentes ou non violentes. Concrètement, d’ailleurs, ces formes se chevauchent ou se complètent1.

3 Mais, le plus souvent, la résistance n’est pas aussi générale. En effet, ce n’est pas la nature du pouvoir qu’elle met en cause mais le fait que certaines formes de pouvoir dépassent le cadre « normal » de leur exercice vers une situation d’exception2 dans laquelle le pouvoir étatique ne respecte pas les principes démocratiques et n’emploie pas les bons moyens qui s’inscrivent dans ce cadre normatif.

4 La fin ne justifierait pas toujours les moyens, certains d’entre eux pouvant être plus participatifs, plus consensuels, et d’autres plus hiérarchiques, autoritaires et répressifs. Ce type de résistance privilégie la désobéissance, une forme d’action qui n’implique pas la révolte globale contre un « système » ou ce qui est perçu comme tel (le capitalisme ou un régime despotique par exemple), mais seulement le refus de certains aspects de ce système. Ce n’est donc pas cet ordre dans sa globalité qui est jugé inacceptable, mais l’une de ses manifestations ou encore certaines de ses mesures. Dès lors, la désobéissance n’a pas besoin de faire état de sa propre légitimité universelle au-delà des logiques étatiques, car elle s’affirme d’emblée légitime contre ce qui serait illégitime y compris du point de vue de l’État3. Il s’ensuit qu’elle en appelle aux autorités et à la loi comme si elle attribuait au droit une totale neutralité à l’égard de l’État ou du moins du gouvernement en place.

5 La solution consisterait donc à utiliser la loi et le droit contre ce qui ne relèverait que de la force. À vouloir opposer l’attitude citoyenne du point de vue du peuple militant (l’obéissance aux règles indiscutables d’une « vraie » République, le respect des droits de l’homme, la prééminence de l’éthique face à la raison d’État) à l’attitude civique exigée par l’État (la relative fermeture des frontières car « nous ne pouvons abriter toute la misère du monde » et donc l’impossible légalisation de tous les sans-papiers, le renvoi des Roms, la lutte nécessaire contre l’insécurité, le terrorisme et la délinquance, le devoir de tout citoyen de participer aux élections, etc.). Mais l’intégration par tout un chacun de pratiques comme celles du tri des ordures ménagères, du port obligatoire de la ceinture de sécurité, le respect de l’interdiction de fumer dans les lieux publics montre à quel point le citoyennisme peine à se distinguer du civisme et en tout cas, ce serait une erreur de les considérer comme antagoniques. On trouve une bonne illustration de cette conception dans la préface de Philippe Meirieu au livre d’Alain Refalo Résister et enseigner de façon éthique et responsable (Golias, 2011). Pour lui, la démocratie constitue l’horizon commun souhaitable. Il ne dit pas un mot des rapports sociaux puisque, implicitement, la société est définie comme un ensemble d’individus libres qui se sont donné contractuellement des règles, des devoirs et des droits dans le cadre d’un projet démocratique non discutable. La résistance ne doit donc nullement viser l’institution dont il ne faut pas compromettre le fonctionnement, mais seulement certaines de ses directives qui sont en contradiction avec le principe du « droit à l’éducation pour tous ».

2 – La résistance peut-elle échapper au citoyennisme ?

6 Mais il ne faut pas se voiler la face. Ces formes de résistances correspondent le plus souvent à des actions défensives. D’où le lien fait par certains entre la notion de résistance et la démarche citoyenne. Il ne s’agit pas tant alors d’une insubordination à l’État ou envers un « système », mais plutôt d’une volonté de corriger des abus du pouvoir par la recherche de contre-pouvoirs, à l’initiative d’une « société civile » dont la réactivation apparaît pour eux comme une nécessité. C’est le sens des appels à l’action citoyenne.

7 Emblématique de cette démarche, « l’Appel des appels » se pose d’emblée dans l’espace public républicain comme si la République était exempte de crimes d’État, comme s’il fallait rétablir l’État jacobin contre « les dérives libérales ». C’est comme s’il était encore possible d’opposer l’État et la société ; le méchant Léviathan d’un côté, l’honnête « société civile » de l’autre et ceci, à une époque, celle de la société capitalisée, qui a transformé le premier en un cabinet de professionnels de la gestion des affaires courantes et éventuellement de la politique-spectacle comme en France avec Sarkozy et en Italie avec Berlusconi et la seconde en une agrégation d’individus atomisés.

8 On se heurte ici également à l’une des limites du mouvement des désobéisseurs quand il prône la désobéissance, mais « en conscience et de façon éthique et responsable », c’est-à-dire dans le respect du statut de fonctionnaire et de l’institution qui l’emploie. La pratique d’écart consistant à s’éloigner de la norme et à se distancier de la fonction se résorbe alors dans l’allégeance à une légitimité censée être au-dessus du pouvoir, celle de la mission de service public.

9 D’ailleurs, tous les actes de répression auxquels on assiste aujourd’hui dans la fonction publique mettent en accusation de telles pratiques sous prétexte qu’il ne faut pas confondre d’un côté, éthique personnelle ou citoyenne et de l’autre, responsabilité ou loyauté professionnelle par rapport à l’institution.

10 Néanmoins, on peut quand même distinguer ce qui relève de manœuvres politiques (voir le nombre important de vieux staliniens ayant signé l’Appel des appels) et ce qui relève de la lutte quotidienne même si celle-ci est aussi l’objet de convoitises de la part de partis ou groupes politiques. Des réseaux comme resf tissent en effet, des liens, quadrillent le terrain et activent des pratiques de quartier ce qui est utilisable par la suite pour d’autres actions dans d’autres secteurs. Ainsi, dans le quartier de la Croix-Rousse à Lyon, le travail antérieur de resf a facilité l’action du collectif Croix-Rousse parce que le terrain était préparé. On y a plus seulement affaire à des militants, mais à des habitants, des parents, des voisins qui peuvent occuper les écoles, refuser de signer l’autorisation de fichage de leurs enfants sur « base élèves », refuser de leur faire passer des évaluations pour la constitution du livret de compétence » et cela permet éventuellement de déboucher sur une critique du fichage généralisé, de la vidéo-surveillance etc.

3 – La résistance peut utiliser le droit mais elle ne peut être un droit

11 Cette question était déjà au cœur des débats politiques chez les révolutionnaires français de la fin du xviiie siècle. Condorcet projetait d’inscrire la résistance dans la Constitution (cette idée est à la base du « citoyennisme » actuel), alors que Robespierre s’y opposait puisque pour lui cela signifiait l’assujettissement de la résistance exclusivement aux formes autorisées par la loi. C’est d’ailleurs ce que font les États contemporains en criminalisant toutes les luttes qui ne s’inscrivent pas dans le cadre d’un strict respect de la légalité républicaine ou étatique.

12 Or, en voulant faire la preuve de sa légitimité, la résistance est amenée à se soumettre à ce qui contredit son projet4 alors qu’à l’origine elle est basée sur l’insoumission, qu’elle n’a rien à négocier, qu’elle est, en premier lieu, refus. Elle est donc dans un conflit permanent entre son exigence de loyauté professionnelle ou citoyenne et la nécessité, pour exister effectivement, de se poser en écart ou à la marge de son lieu d’élection. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle prend parfois des formes souterraines si ce n’est clandestines5. Toutefois, le mouvement des enseignants désobéisseurs a aussi montré les possibilités et la force d’un mouvement résolument public avec la lettre « En conscience je refuse d’obéir » (novembre 2008). De la même façon, il a montré que cette désobéissance peut s’inscrire dans une critique de l’État sans passer par l’idéologie anti-étatique de type libertaire6 et une critique, pragmatique plus qu’idéologique, de syndicats incapables de concevoir une action qui ne prenne pas les formes traditionnelles de lutte du mouvement ouvrier officiel7. Nous citons ici longuement Refalo : « En réalité, les syndicats majoritaires8 sont en retard de plusieurs batailles. Ils ont oublié que « ce » [les guillemets sont de nous] pouvoir a parfaitement retenu les leçons du passé et qu’il s’accommode désormais d’une contestation légale quand bien même elle serait massive dans la grève. Le mouvement des retraites de l’automne dernier en a encore donné une illustration frappante. Finalement, il n’attend qu’une seule chose : que les syndicats continuent à « s’opposer » par la grève et la manifestation. L’évidence est pourtant là. Ce que « ce » [ibid.] pouvoir redoute d’abord, c’est l’insoumission des personnels et la désobéissance collective, seules résistances susceptibles de faire échec, dans l’action quotidienne, aux réformes destructrices » (p. 39, op. cit.).

13 Cette insubordination se retrouve à l’heure actuelle dans les actions de résistance aux effets dévastateurs de la technique (ogm, Gaz de schiste, nucléaire, tav Lyon-Turin, etc.). Les protagonistes de ses actions mènent de front coups de force de petits groupes déterminés et actions de blocage ou d’occupation de site par une masse de personnes beaucoup plus importante et diverse. Mais cette résistance est limitée par le fait qu’elle se réalise au nom de critères (santé des aliments ou de la population, préservation de l’éco-système) qui sont eux-mêmes techniques. Et paradoxe de la situation : une conscience plus grande de l’inter­dépendance de tous les processus techniques conduit souvent à la paralysie mentale et donc à la paralysie de l’action. Il s’avère donc difficile de penser l’action de résistance ou plus généralement l’action politique en dehors des cadres imposés par le développement du capital9.

4 – L’insurbordination plutôt que la résistance

14 Cette résistance conçue comme insoumission (ou insubordination), même partielle (par exemple au sein de l’école) est en opposition de nature avec des initiatives telles que celle de « L’Appel des appels » parce qu’elles prennent justement pour cadre l’espace public de façon à susciter un rejet consensuel des excès et dérives d’une politique condamnée non pas parce qu’elle est une politique d’État, mais parce qu’elle est « une politique néo-libérale ». Il ne s’agirait alors que de retrouver des principes républicains oubliés comme le retour aux valeurs du Conseil national de la résistance (cnr) qui constitueraient en elles-mêmes un ordre républicain parfait et tout aussi parfaitement immuable. Peu importe alors que ce cnr soit à l’origine d’un gouvernement qui fera bombarder la population algérienne de Sétif par le ministre « communiste » de l’armée de l’air de l’époque10. En fait, on a affaire à une résistance à géométrie variable qui entérine les charters du ministre socialiste de l’Intérieur Vaillant, mais pas ceux de son homologue sarkozyste Besson. À la limite, on peut dire que Besson est plus cohérent car en passant d’un camp à l’autre il assure une certaine continuité droite-gauche qui est à la base de la logique de l’État et non pas de « ce » pouvoir11. Cette cohérence, certes désagréable, on ne la retrouve pas sous la plume de Salim Abdelmadjid (Le Monde du 5-6/09/2010) quand il expose l’idée que depuis le 6 mai 2007, « nous sommes quelques uns à nous considérer comme des résistants12 » alors qu’il appartient à un parti de gouvernement (le ps) qui reconnaît la suprématie du suffrage universel et l’acceptation de ses résultats13. De toute façon, le propos de ce plumitif du ps est limité, comme celui de « l’Appel des appels » d’ailleurs, par le fait que cette résistance ne vise ici que la lutte contre l’inacceptable, une lutte difficile car cet inacceptable se serait sédimenté par l’acceptation de toute une série de faits précédents, tous aussi inacceptables. L’analyse ne remonte pas jusqu’aux causes de cette acceptation car la chaîne serait longue et obligerait à questionner la forme politique elle-même dans sa généralité et la forme démocratique en particulier ainsi que notre rapport à l’État.

15 Pour nous, les causes de cette acceptation (certains diront soumission mais le terme est impropre car il implique une extériorité des individus à leur propre existence sociale) résident tout d’abord dans la défaite des derniers mouvements à prétention révolutionnaires des années 60-70 avec la fin des grandes espérances pour un autre monde au profit d’un repli sur des « libérations partielles et privées » ; puis dans la victoire à la Pyrrhus d’une démocratie considérée simplement sous sa définition minimaliste de moins mauvais des régimes politiques au sein d’un capitalisme perçu comme horizon unique et indépassable. Tout cela produit une passivité qui enregistre la succession des événements et des normes instaurées dans l’indifférence. Pour le plus grand nombre, il n’y a alors plus rien de véritablement inacceptable, parce que c’est la société capitalisée, comme totalité, qui s’impose objectivement et subjectivement, à travers son propre discours.

16 Prenons un exemple très général : l’exploitation, au xxie siècle, est condamnable, mais le capital est acceptable puisqu’il donne du travail et donc du revenu et de la consommation ; l’extorsion, le pillage des richesses, la rente, le gain financier, le travail des enfants sont condamnés, mais le profit est accepté s’il est bien utilisé, c’est-à-dire s’il est réinvesti productivement ; l’enrichissement aussi s’il est le fruit du travail ; les délocalisations sauvages ne sont pas acceptables, mais la concurrence et la compétition le sont. Cette sorte de schizophrénie à la fois individuelle et sociale ne semble pouvoir être dépassée que dans des situations qui rendent ces tensions insupportables. C’est, d’après ce que nous en savons, ce qui est en train de se passer dans certaines villes grecques.

17 Mais pour l’instant cela reste de l’ordre de l’exceptionnel, de l’insurrectionnel. Pour le reste, en temps dit « normal », quand la résistance s’inscrit dans le cadre de rapports sociaux non critiqués et d’une légalité républicaine rarement questionnée, cela lui enlève tout contenu autre que politicien – ainsi que vient de nous le montrer l’apposition de la signature de « l’indigné » Hessel au bas d’un appel à éviter un nouveau 2002 électoral sans la présence de la Gauche au second tour – mais en plus rend son développement hautement improbable. En effet, on en a eu deux exemples seulement dans l’histoire de la France :

18 - Dans la Déclaration des droits de l’homme de 1789, l’article 2 appuie les droits sur la défense de la propriété (toujours l’hypothèse des droits naturels de la Renaissance14 et non les droits contractuels des Lumières) et l’assurance de la sécurité. Ce pacte tacite induit un transfert de souveraineté du peuple vers son ou ses représentants en échange de ces garanties. Il n’est donc pas question de résister à ce qu’on a choisi et les premiers constituants n’ont donc pas relevé la question d’une résistance ou d’une insoumission à un pouvoir qui ne se veut que la forme politique de la société civile. Mais dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793, ce droit à la résistance sera effectivement inscrit et même le droit à l’insurrection dans l’article 34. C’était reconnaître l’inévitabilité des conflits et même des futurs antagonismes de classe au sein de la société entre les gouvernants et l’État d’un côté, le peuple de l’autre. Cela fut repris dans une Constitution de l’an ii qui ne fut jamais mise en place et encore moins appliquée. Ce droit disparaît ensuite de la Constitution de 1795 et entérine le début de la restauration thermidorienne puis bonapartiste.

19 - Le projet de Constitution du 19 avril 1946 comprenait un article xxi qui stipulait la possibilité d’une résistance sous toutes ses formes quand le pouvoir viole la liberté (la légitimité de la résistance contre les nazis est encore vivace), mais cela disparaît de la seconde version votée le 27 octobre 1946 où elle ne trouve plus place que dans le préambule et sous une forme particulièrement restrictive et édulcorée : « Il est essentiel que les droits de l’homme soient protégés par un régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression ». Ce régime se définit donc, en tant qu’État de droit comme un régime spécialement conçu pour empêcher toute action et opposition puisque c’est lui qui délimite ses bornes de légalité et d’illégalité. Le modèle achevé de ce type de régime sera institué par la Constitution de la rfa qui ôtera tout droit à l’expression politique du parti nazi bien sûr, mais aussi au parti stalinien et ensuite aux membres de groupes gauchistes à qui seront fermées les portes de l’administration dans les années 60-70.

20 C’était aussi le sens des fêtes du bicentenaire de la révolution française quand Michel Rocard déclarait avec l’appui de l’historien François Furet que le temps de la révolution était bien fini et que Pierre Joxe le ministre de l’intérieur « socialiste » indiquait lors d’un voyage au pays Basque : il n’existe aucune oppression qui justifie le recours à la violence ou à l’illégalité15.

 

21 La résistance reste donc le plus souvent un appel (cf. là encore « L’Appel des appels », mais à l’origine « l’appel du 18 juin ») ou une pratique de lutte qui n’a guère été employée que dans l’opposition à un occupant (résistance au nazisme, au colonialisme) ou parfois au fascisme comme en Italie, en Grèce ou en Espagne. Mais dans tous les cas il s’agissait d’une situation exceptionnelle qui impliquait une résistance armée. C’est ce que les groupes armés des années 70 ont essayé d’étendre à la situation troublée qui caractérisait cette époque. Analysant le pouvoir de leurs États respectifs comme particulièrement autoritaire, ils ne se considéraient pas comme des résistants (même si c’est peu clair pour les militants de la raf allemande), mais plutôt comme des porteurs d’une offensive au cœur de l’État (br italiennes, ad en France). Leur défaite a ouvert la voie à des formes plus alternatives mais aussi plus parcellaires et moins frontales comme les luttes contre le nucléaire en Allemagne et en France, la lutte contre les productions d’ogm ou l’opposition à certains tracés autoroutiers ou ferroviaires (tunnel du Somport, val de Suze pour le tav Lyon-Turin).

5 – La désobéissance comme premier pas vers une pratique de crise

22 Si, nous l’avons vu, la résistance entretient un rapport ambigu à la légalité, la désobéissance, elle, ne s’y rapporte pas principalement parce que son cadre référentiel n’est pas institutionnel, il n’est pas de l’ordre de la loi. La désobéissance est éthique et invoque la légitimité de son action, y compris contre une majorité politique.

23 Ainsi, pendant la guerre d’Algérie, l’action des soldats du contingent « déserteurs » ou/et « insoumis » ne relève pas simplement d’une « désobéissance militaire », mais d’une conduite politique. Ils ont non seulement fait acte d’insubordination mais ils ont aussi élargi leur lutte contre l’État néo-colonial16.

24 Il s’agissait non seulement de désobéissance et d’insoumission mais aussi d’action contre-institutionnelle d’une portée qui se voulait universelle.

25 Toutefois, il ne s’agissait pas d’une « alternative », au sens contemporain du terme, mais d’une opposition politique à la gauche institutionnelle qui menait la guerre d’Algérie17. D’ailleurs, l’émergence du psu a été favorisée par ces réseaux, même si de futurs agitateurs d’idées de la fin des années 60 figurent, par exemple, dans « Le manifeste des 121 » (Guy Debord, Henri Lefebvre, René Dumont, Pierre Vidal-Naquet, etc.) en dehors de toute perspective partitiste.

26 Cette phase contre-institutionnelle a été créative, mais elle a été dépassée par les actions anti-institutionnelles de mai 1968. La contestation généralisée de toutes les institutions menée par le mouvement ne visait pas la conquête du pouvoir d’État, ni une alternance politique mais cherchait à dissoudre les médiations instituées pour créer des rapports sociaux qui ne séparent plus l’individu et la communauté humaine. La négativité historique exprimée par les contestataires s’est traduite par des luttes frontales contre les institutions de la société de classe et de son État-nation ; la dimension anti-institutionnelle y fut prépondérante. Le salariat, l’entreprise, l’université, la famille, le mariage, l’église, le parti, le syndicat, les médias, le sport, les rapports hommes-femmes, aucune institution n’a échappé aux critiques-en-actes des assaillants « du vieux monde ».

27 Ce dernier assaut de type prolétarien se voulait en continuité (et parfois en rupture) avec le mouvement ouvrier révolutionnaire. De son échec a émergé un mode d’action politique non-institutionnel fait d’alternatives, de pratiques « parallèles », de subjectivisation des relations et de désimplication de la sphère politique traditionnelle. Le local, le particulier, l’autonomie, le « sujet » deviennent, dans la crise ouverte de la reproduction, un opérateur du nouveau compromis politique. Les institutions n’ont pas disparu, mais elles sont résorbées dans une gestion des intermédiaires. Le salariat existe encore, mais il est instable, mobile, précaire ; l’école est présente, mais elle a perdu sa puissance de médiation sociale en se transformant en un vaste « dispositif de formation » ; le mariage n’a pas été aboli, mais il est assimilable à un Pacs étendu aussi aux homosexuels ; l’entreprise n’est plus un centre de production mais une stratégie de puissance économique et politique, etc.

28 Dans un tel contexte, les actuels mouvements d’insoumission et d’indignation ne situent pas leurs interventions au niveau du rapport aux institutions. Ils posent un constat : « cela ne peut plus durer », « rejoignez-nous ». Ils manifestent leur exaspération et leur colère, mais dans le respect des institutions. Combiné à ce constat d’insupportabilité des conditions de vie, un présupposé utopiste les anime : si un très grand nombre d’individus s’indignent, alors le cours des choses ne pourra plus se poursuivre en l’état ; nous sommes le rapport social et nous ne voulons plus le reproduire. Conscientisez-vous, proclament-ils… tout en continuant à travailler et à vous divertir. Non violence et bienveillance avec les autres êtres humains constituent le pôle humaniste du mouvement des indignés. En cela ils sont aux antipodes des groupes insurrectionnalistes qui désignent des ennemis extérieurs (L’État, les médias, les mafias, les puissants et les individus aliénés qui les supportent).

 6 – L’indignation : force ou faiblesse des dominés ?

29 Mais sur quoi faire reposer une révolte, une insoumission ou la désobéissance ?

30 On ne peut plus le faire au nom de l’Histoire ; pas davantage on ne peut le faire au nom d’un messianisme révolutionnaire centré sur une mystique révolutionnaire du prolétariat qui n’a plus lieu d’être et dont le porteur a été défait ; on ne peut le faire au nom d’un intérêt qui n’apparaît plus que comme un intérêt particulier, à savoir, l’intérêt d’une catégorie ouvrière qui ne représente ni la masse des salariés en activité ni les « pauvres » de toutes sortes (personnes âgées en difficulté, chômeurs définitifs, femmes célibataires peu ou pas qualifiées, jeunes à la recherche d’emploi, jeunes à la recherche d’autre chose, etc.).

31 Mais peut-on le faire à travers un autre intérêt quand la société capitalisée évolue d’une façon telle qu’on ne peut plus déterminer un intérêt qui soit supérieur aux autres ? Peut-on le faire au nom de l’intérêt en général ? Alors, c’est retomber sur la notion « d’intérêt général » qui est d’ordinaire, dans les démocraties contemporaines, du ressort de l’État censé être le seul à avoir la hauteur de vue nécessaire pour trancher dans la jungle des intérêts particuliers18.

32 Peut-on alors le faire au nom de « valeurs » ? C’est ce que pense Hannah Arendt, dans son traité sur la désobéissance civile quand elle précise que « ceux qui se livrent à la désobéissance civile constituent en fait des minorités organisées, unies par des décisions communes, plutôt que par une communauté d’intérêts, et par la volonté de s’opposer à la politique gouvernementale, même lorsqu’elles peuvent estimer que cette politique a le soutien d’une majorité19 ».

33 Mais comment résoudre le problème si la majorité n’a pas conscience de ces valeurs ou continue à penser que les intérêts matériels sont souvent et surtout pour les plus démunis, supérieurs à ces mêmes valeurs ?

34 Les exemples fourmillent, mais contentons-nous d’un seul, très actuel : que pensent les travailleurs des entreprises du nucléaire de la valeur « Sauver la planète » si l’entreprise, outre le salaire consenti, leur offre par-dessus le marché confort et loisirs abondants et peu chers pour compenser les risques de proximité ?

35 L’indignation exprime assez bien l’impuissance des dominés dans ce contexte et la difficulté à se projeter vers un avenir dont on souhaite et dont on redoute en même temps sa dissemblance avec le présent. D’où le flou que l’on ressent non seulement sur le plan programmatique, mais sur celui même du désir qu’il n’est plus question de prendre pour la réalité, comme en 1968. Ce flou explique aussi le peu d’enthousiasme suscité par le « capitalisme vert » qui ressemble à un dernier substitut de révolution, acceptable pour la frange conservatrice de la société, à l’usage des réformistes ou des naïfs invétérés, mais à travers lequel la jeunesse a du mal à se dessiner un avenir.

36 Comme d’habitude, l’histoire des femmes et des hommes tranchera et sans doute avec brutalité. Mais la difficulté d’analyser le moment présent provient précisément du fait qu’il échappe aux cadres des théories anciennes et aux schémas mentaux inculqués par la tradition révolutionnaire. Il est donc probable que nous inventerons aussi des formes inconnues jusqu’ici et que la pression des circonstances, donc la contingence aussi, aura un poids déterminant.

7 – L’indignation remplace la conscience politique 

37 Du moins du point de vue historique, la conscience morale a longtemps été déterminée par les canons de l’Église et de l’aristocratie puis elle s’en est émancipée au sein d’une philosophie critique des « Lumières » propice au processus de l’individualisation bourgeoise, mais le peuple n’y a pas trouvé son compte. Si les révoltes ou les révolutions ont toujours été la conséquence d’une mise en action d’une conscience morale (« Liberté, Égalité, Fraternité »), elles reposaient aussi sur la conscience d’intérêts communs, la conscience d’une opposition avec les dominants ou les exploiteurs, bref d’une conscience politique ou d’une conscience de classe que le mouvement ouvrier puis le syndicalisme devait accélérer à partir de la révolution industrielle.

38 Le problème, c’est qu’aujourd’hui cette conscience de classe se réduit comme peau de chagrin à la mesure du déclin numérique et qualitatif (l’impossible affirmation actuelle d’une identité ouvrière) du prolétariat. Sa croissance dans les pays émergents n’est pas une solution de rechange car il s’y développe en dehors de toute perspective de classe, en dehors de tout projet socialiste.

39 La conscience morale resurgit donc sur ce déclin de la conscience de classe et aussi sur le fait que la révolte ou la révolution ne peuvent plus se produire au titre d’une classe suffisamment unifiée mondialement qui concentrerait tous les torts du capitalisme et non pas un tort particulier comme le disait la célèbre formule de Marx, mais seulement à titre humain car le processus de totalisation du capital a fait que ce dernier a étendu considérablement son champ de domination.

40 Mais cette conscience morale qui prend aujourd’hui la forme médiatique de l’opuscule à succès de Stéphane Hessel en reste à « l’indignation » et à la dénonciation de ce qui est vraiment exagéré comme si cet exagéré n’était pas le produit d’une logique générale. Certes, tous les moyens sont bons pour faire pièce à la domination et au pouvoir, mais on sait très bien que l’indignation peut conduire à toutes sortes de comportements protestataires ou récriminatoires, y compris à voter ps ou fn en France, Liga en Italie ou à revendiquer de quitter l’ue et le retour à la drachme en Grèce.

8 – Pourquoi occuper les places ou faire des « marches de l’indignation » ?

41 L’occupation des places a une grande importance car elle signale un détournement de leur usage habituel qui est d’être lieu de circulation ou de rassemblements informels et très provisoires. Cela prend encore plus d’importance quand l’occupation est le fait de forces rassemblées, de façon plus ou moins spontanées, pour contester tout ou partie de l’ordre établi20. Il s’agit là de la création d’un « espace public non institutionnel » pour reprendre les termes d’Oscar Negt21, sur une place publique. Mais du fait de l’occupation, il y a transformation du statut politique et social du lieu. Il ne fait pas de doute que la place Tahrir du Caire a dû jouer le rôle de modèle. Non plus un simple rôle de lieu de rassemblement, de stationnement ou de circulation des foules, ce qui est, après tout, la fonction des places, mais un lieu où l’intensité d’une crise politique et sociale semble se cristalliser. Cette expansion par capillarité connexionniste est une des caractéristiques des mouvements actuels et les branchements sont à courant alternatif. Ainsi, on a d’abord la révolte des jeunes Grecs en décembre 2008, suite au meurtre par la police du lycéen Alexandros Grigoropoulos ; puis la répression policière du 5 mai 2010 où la police brise une manifestation de cent mille personnes à Athènes après un incendie qui a fait quatre morts. Ces événements résonnent comme un écho positif et radical à l’échec de la conjonction de la révolte des banlieues de 2005 avec la lutte des étudiants contre le cpe en 2006 en France, dans un contexte de crise grave de la reproduction des rapports sociaux. Enfin, le panneau des indignados espagnols : « Réveillez-vous les Grecs » est une allusion à la circularité des événements et n’est pas pour rien dans l’occupation de la place Syntagma à Athènes en mai 2011. Est-ce que ces résonances qui recouvrent une assez vaste aire méditerranéenne sont le signe d’un nouvel internationalisme des luttes, l’ouverture d’un nouveau cycle comme celui initié dans la seconde moitié des années 60 ? Nous ne pouvons le dire pour le moment.

42 Il s’agit bien là d’une rupture avec les pratiques quotidiennes reproductrices de l’ordre social, même si cette rupture est limitée par son caractère partiel aussi bien dans la forme que du point de vue de son contenu. Ainsi, il est prévu un rassemblement le week-end du 25-26 juin Puerta del Sol. Mais pour deux jours seulement. Le modèle de la place Tahrir s’estompe.

43 L’occupation des places ne constitue d’ailleurs pas le seul moyen d’action utilisé. Les indignados espagnols, après avoir décidé de quitter la Puerta del Sol à Madrid, ont recours à d’autres types de manifestations, parmi lesquels des marches entre Barcelone et Madrid en passant par villes et villages. Ils disent « nous avons occupé les places, nous occupons les routes… nous allons occuper l’Europe ». De même en Grèce, les manifestants ont essayé d’empêcher les députés de se rendre au Parlement et la place Syntagma à Athènes semble être occupée de façon quasi permanente.

44 Mais l’idée d’une « révolution à titre humain » que nous sommes nombreux à espérer, peine à trouver sa confirmation dans un mouvement qui, comme celui qui se déroule actuellement, n’entraîne pas la remise en cause des statuts et des identités dont il se contente de défendre la simple équivalence.

45 Cela pourrait rester de l’ordre des arguties théoriques si cela n’influait pas sur les conditions concrètes de la lutte. Par exemple, quand certains, au sein du mouvement des occupations, défendent la police « parce qu’elle fait son métier », cela renforce bien évidemment les positions globalement unitaires et pacifistes du mouvement, en dépit des frictions que cela peut occasionner à l’intérieur du mouvement. Ce fut le cas, par exemple, le 27 mai Plaça de Catalunya à Barcelone, quand un « cordon sanitaire » a tenté de s’interposer entre la police chargée de déblayer la place et un groupe d’irréductibles qui entendaient demeurer à cet endroit.

46 Cela renforce aussi l’idée d’un « Tous ensemble » qui a montré ses limites en France en 1995 et qui semble parfois critiqué comme l’expriment les événements en Grèce et aussi le rejet de la plate-forme « la démocratie réelle maintenant » à Barcelone et de nombreuses initiatives autonomes à Madrid. Mais les choses peuvent évoluer très vite en fonction de la situation. Par exemple en Grèce, en cette fin juin, la crise est telle que l’ordre établi doit se défendre par tous les moyens si bien qu’une escalade des affrontements n’est pas à exclure. C’est d’ailleurs en Grèce que les forces en présence semblent être les plus éclatées, les plus différenciées avec d’une part des manifestants aux intonations anti-union européenne voire nationalistes auxquels des forces d’extrême droite pourraient venir s’agréger via des hooligans semble-t-il assez actifs autour du Parlement ; d’autre part des manifestants proches de l’extrême gauche qui concentrent leur activité sur les quartiers et assemblées locales. Mais comme en Espagne, le rapport à la violence est un sujet discriminant, au moins tant que la répression reste limitée et sous contrôle22. De toute façon, de tels affrontements ne pourraient prendre une dimension supplémentaire que si cette crise s’étendait ailleurs car il n’y a pas d’internationalisme des solidarités, il n’y a qu’un internationalisme des luttes.

47 On notera qu’il y a une différence entre des occupations ou des blocages qui s’insèrent dans un mouvement de lutte plus large – comme en France en octobre-novembre 2010, même si ce n’est pas sur un même objectif, ou comme en Grèce depuis plus de trois ans et maintenant en Espagne où des comités de voisinage ont précédé les occupations de places centrales – et une situation comme celle de Paris où l’occupation en soi crée l’événement, en dehors de toute lutte, où la monstration se confond avec la lutte et où une simple posture de contestation fait figure de vraie opposition riche de contenu. En effet, si à Paris le rassemblement qui s’opère à Bastille est bien dans la filiation du mouvement des indignados (parmi ses initiateurs figurent des étudiants espagnols en résidence à Paris) il est plus dans l’imitation que dans l’expression propre de ses particularités. C’est que les effets de la crise de 2008 sont moins forts en France. La répression y est aussi plus présente comme le montre le déplacement manu militari de l’ag après le succès relatif du rassemblement de 3000 personnes le 5 juin, des marches de l’Opéra Bastille vers le Boulevard Richard Lenoir où la visibilité est moindre ; comme le montre aussi la rafle policière du 19 juin contre une initiative pour installer un campement permanent.

48 Ces caractéristiques vont conduire les participants à privilégier les questions d’organisation. Devant l’absence de perspective, même immédiate, le démocratisme abstrait va être érigé en principe. L’ag doit être régie par le consensus après discussion ce qui conduit le plus souvent au blocage puisqu’une petite minorité peut toujours critiquer un point particulier. Dans ce cas, la décision est renvoyée à une commission quitte à ce que la proposition revienne devant l’ag après modification. On a là en germe toutes les tares du parlementarisme. Très vite les commissions multiples qui se spécialisent à partir d’une prétendue expertise deviennent des branches d’un exécutif qui ne dit pas son nom23. Elles sont chapeautées par une coordination des commissions et l’ag, dont la fréquence est réduite, devient une chambre d’enregistrement. Les « indignés » sont piégés par leurs propres règles démocratiques alors même qu’ils n’arrivent pas à poser la question plus générale de leur rapport à la légalité. Ainsi, la « commission juridique » posera, à un moment donné, la question de la légalité du mouvement par rapport au pouvoir : « Voulez-vous la respecter oui ou non », en des termes qui font penser à une question de philosophie au baccalauréat. Le « mouvement », s’il faut l’appeler comme cela, semble hors-sol. Son pacifisme foncier correspond au moins autant à une absence de prise en compte des rapports de force qu’à un pur refus de la violence. L’idée d’une alternative dans la construction d’un monde parallèle à la société en place est-elle le fruit d’une illusion, qui plus est générationnelle24, ou une résurgence des utopies du xixe siècle ?

49 En tout cas, on ne peut négliger ou a fortiori juger ces événements à partir d’une position critique extérieure qui attribuerait les bons et mauvais points25.

50 On peut dire simplement que toute occupation « sauvage » représente un début de rupture avec l’ordre établi. En Espagne, par exemple, les autorités dont la première réaction a été d’interdire l’occupation prolongée des places tout en autorisant la manifestation temporaire, ont dû faire machine arrière face à la force du mouvement, et cela d’ailleurs en contradiction avec les principes constitutionnels au sujet des manifestations politiques en période pré-électorale.

51 En tout état de cause, il semble que ce type de mouvement doive développer, à court terme, un démocratisme d’assemblée avec toutes les dérives que cela comporte26 et un citoyennisme qui se pose comme une nouvelle médiation à l’époque de la crise et du déclin des anciennes médiations de l’époque précédente (État-nation-providence) toutes plus ou moins institutionnelles27.

52 Obligée de dissoudre toujours davantage les anciens rapports sociaux hérités de la société de classes et devenus pour elle des « obstacles au changement », la société capitalisée est de plus en plus fragmentée et elle a donc besoin de nouvelles médiations pour représenter son unité. Pour se faire médiation, la démarche citoyenne cherche à recréer les conditions d’apparition d’une société civile qui échapperait aux fondamentalismes du marché et de l’individualisation. C’est cela qui limite sa critique de l’État capitaliste à la critique des politiques néo-libérales.

53 Le capitalisme mondialisé aurait dépossédé les États nationaux et donc les hommes (via les élections) de leur pouvoir politique assis sur la liberté. Il n’y aurait donc plus de démocratie « réelle » et il faut en recréer une de la même façon que, pour beaucoup, il n’y a plus « d’économie réelle » et c’est pour cette raison que les choses iraient si mal.

54 Il y a tout lieu de penser que nous continuerons à connaître grosso modo les mêmes errements lors des prochaines insurrections en Occident et, à chaque fois se posera nécessairement le problème du rapport à la violence et du rapport à l’État. Une clarification s’impose dans ce domaine afin d’échapper au dilemme : « pacifisme bêlant » ou « lutte armée », et de sortir des ornières où cette question s’est enlisée.

55 Malgré tout, nous devons être là où une dynamique semble pouvoir s’instaurer et rester attentifs à ses potentialités subversives parce que les tensions conflictuelles côtoient les apparentes pratiques de soumission. Participer aux mouvements en cours, c’est essayer de renforcer l’autonomie pratique de ces luttes dans tous les aspects de la vie quotidienne en critiquant toute illusion sur la formation d’une autonomie politique (une « démocratie réelle ») qui se développerait à l’abri d’une autonomie économique (retour au protectionnisme, retour à l’intervention de l’État et moralisation de la finance). Ce n’est pas parce que l’État s’est redéployé sous une forme réseau, qu’il n’existe plus, bien au contraire ; c’est parce qu’il produit de la totalisation sans être totalitaire qu’il recouvre ou englobe toute la société28. Il en est ainsi des modes de mobilisation. En effet, le mouvement des indignés fait comme si la force des techniques de communication était un élément facilitant, alors que c’est précisément parce que ces techniques désubstantialisent la communication qu’elles permettent des rassemblements rapides et massifs, mais creux, sans prise sur le réel et qui tournent à vide ; qui gravitent, justement, autour des problèmes de communication. À cet égard, l’attitude vis-à-vis de la presse est celle d’une quête de son effet miroir (miroir qu’on espère grossissant) et cette mise en abyme communicationnelle signe dès le départ le manque de perspectives ou simplement l’élan insuffisant du mouvement.

56 En effet, le refus du politique qu’il exprime n’est pas, pour le moment du moins, un signe de lucidité chez les jeunes qui composent la majorité de ces mouvements (au moins pour l’Europe), mais au contraire un refus de la critique au nom d’un idéal communicationnel apolitique.

57 C’est bien parce que ces mouvements ne passent pas à l’action contre les lieux de pouvoir et la circulation des flux de production et de reproduction qu’ils ne font pas peur aux États. Dans les pays arabes, ils auront servi au changement du personnel politique et à quelques réformettes démocratiques, mais ils auront eu tout de même une influence considérable sur les conditions de vie des populations et leur rapport au pouvoir. D’une certaine façon, la peur a changé de camp parce qu’il ne s’est pas agi d’une simple indignation contre les abus, mais d’une véritable résistance due à l’insoutenabilité des situations. Il a fallu, de plus, qu’interviennent la singularité de certains événements (sacrifice individuel, sorte de mai 68 sur la place Tahrir) pour que cette insoutenabilité – qui ne datait évidemment pas d’hier – puisse se cristalliser, pour que « l’étincelle mette le feu à la plaine ».

58 Mais ici, en Europe, hormis en Grèce où la crise de reproduction des rapports sociaux est plus grave, nous n’en sommes pas là justement parce que ceux pour qui la situation relève le plus de l’insoutenable sont ceux qui sont les plus écrasés par les structures matérielles et mentales de la domination. Ce sont plutôt ceux qui sont dans l’entre-deux qui forment une nouvelle catégorie de protagonistes. Donc, non pas les chômeurs, mais ceux qui ont peur de l’être, non pas les sans-logis, mais ceux qui retardent leur départ du milieu familial, non pas les non diplômés, mais ceux qui pensent que leurs diplômes sont dévalorisés etc. Leur pratique connexionniste n’est donc pas simplement une nouvelle forme de fétichisme vis-à-vis des nouvelles technologies, elle est due à ce même entre-deux qui fait qu’ils sont comme suspendus au-dessus du rapport social. S’il nous paraît complètement faux d’y voir un mouvement de nouvelles classes moyennes en voie de déclassement, il n’en est pas moins vain d’y chercher une nouvelle figure de classe qui viendrait supplanter la classe ouvrière ou former un nouveau prolétariat universel. Ce serait encore une perspective de classe totalement hors de propos ici. Il ne nous semble pas non plus possible de faire une interprétation en termes de nouveau sujet. Tout d’abord pour une raison théorique qui est que cela fait plus de quarante ans que la critique s’use en vain à chercher un nouveau sujet sur le modèle du prolétariat (cf. Marcuse à la fin des années 60) ; ensuite parce qu’à une certaine unité de classe a succédé une fragmentation du salariat et même une amorce de décomposition de celui-ci. Il n’est donc pas possible de faire un tri et d’en choisir une composante qui jouerait un rôle moteur, d’autant que les mouvements actuels montrent un enchevêtrement de différentes catégories : le « précaire », « le travailleur cognitif », ou de façon encore plus indéterminée, le « travailleur collectif ». D’ailleurs ces catégories manquent elles-mêmes de consistance et d’unité29. Elles sont, souvent au même titre, victimes des nouvelles conditions de la domination et de l’exploitation et elles sont, au mieux, parties prenantes des nouvelles communautés de luttes contre ces conditions.

59 C’est ce qui rend ce type de mouvement assez singulier et facilite son écart30 par rapport à ce que l’on attend habituellement, mais qui est aussi susceptible de surprendre le pouvoir en place. Ainsi, l’événement que constitue l’occupation des places, en Espagne et en France, reste ambigu et limité par le fait que cet écart est comme posé, comme en soi, à la fois nécessaire et suffisant. Il ne faut sans doute pas chercher plus loin l’autosatisfaction qui semble émaner des différentes commissions sur les tâches les plus quotidiennes et ce qui apparaît déjà comme un fétichisme de l’organisation. Tout au plus peut-on y voir une tendance autogestionnaire qui, pour le moins dépassée, en ce qui concerne ses contenus originels (ce qui était l’autogestion d’une production dont la majeure partie devrait être aujourd’hui abandonnée) réapparaît dans le cadre d’une idéologie de la forme ; ce que nous avons nommé et critiqué comme « la forme d’abord31 ».

60 La question qu’on peut se poser est celle-ci : cette limitation est-elle autolimitation ou bien est-ce qu’il y a conscience de la difficulté à créer une dynamique parce que le mouvement n’est pas relié aux forces qui pourraient transformer un écart, simplement posé, statique, en pratiques d’écart et de subversion de l’ordre établi ? Mais cette dynamique n’est pas impossible. D’accord pour dire que le mouvement actuel n’a rien de révolutionnaire, ni dans sa forme ni dans son contenu mais cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas déboucher sur autre chose ou qu’en tout cas il puisse produire un effet d’entraînement. On en a un exemple ce 5 juillet avec la mise en échec d’une rafle policière anti-immigrés dans un quartier populaire de Madrid (Lavapiès32). Là non plus rien de révolutionnaire en soi mais des signes de résistance au pouvoir et la démonstration que l’indignation, quand elle se fait collective, peut faire mouvement, peut créer des passerelles, des convergences de lutte. Notre tâche est aujourd’hui de faciliter ce lien dans la mesure où une occupation sauvage, une « plantonisation »33, de la voie publique, quelles que soient les limites du mouvement qui s’y livre, ne peuvent que contribuer à inculquer de bonnes habitudes aux taupes individualistes que nous sommes devenus34.

 

61 The future is unwritten35 peut-on lire actuellement sur un mur d’Athènes…

 

 

Temps critiques, 12 juillet 2011

Notes

1 — On oublie trop facilement que la résistance à la puissance coloniale anglaise aux Indes ne consista pas uniquement en actes de désobéissance pacifiques de la part de Gandhi et de ses disciples, mais fut accompagnée d’actes terroristes.

2 — Le retour à la mode d’un théoricien du droit et de l’État comme Carl Schmitt nous fournit un bon exemple de la prolifération actuelle de situations d’exception (la juridiction de l’Italie des « années de plomb », Guantánamo et les lois contre le terrorisme, gardes à vue abusives sous prétexte sécuritaire).

3 — Cf. l’exemple des fonctionnaires qui démissionnèrent pendant le gouvernement de Vichy. La défaite militaire ne justifiait pas la collaboration active.

4 — On en a un exemple avec le projet de lettre à Sarkozy et au gouvernement décidé à l’université d’été des désobéisseurs à Lyon. Plusieurs des projets de lettres incluent l’idée d’insoumission aux ordres… mais dans la « loyauté » au système, c’est-à-dire à l’institution Éducation Nationale. C’est la quadrature du cercle. Un fonctionnaire « loyal », c’est un fonctionnaire qui dit qu’il n’est pas d’accord, mais qui applique ce avec quoi il n’est pas d’accord. Ceci vient d’être officialisé par l’administration centrale qui en appelle maintenant de plus en plus souvent à un « devoir de réserve » des fonctionnaires alors que ce devoir n’existe que pour les membres de la haute fonction publique et non pas pour les fonctionnaires de base.

5 — Alain Refalo distingue les « désobéisseurs » publics et les « désobéissants » discrets (op. cit., p. 54).

6 — Cf. J.-M. Muller dans sa lettre à l’inspecteur d’académie de la Haute-Garonne suite à la sanction prise contre Alain Refalo : « Un fonctionnaire doit être un homme avant d’être un sujet. Et un homme responsable obéit aux exigences de sa conscience plutôt que de se soumettre aux injonctions de l’État (un fonctionnaire ça obéit ou ça démissionne) ». Toutefois c’est pour réinscrire la désobéissance dans une « forme supérieure de civisme » ce qui revient à chercher à tout prix une légitimité… dont on n’est pas très sûr puisque c’est en principe l’État démocratique qui définit le civisme en vigueur. On n’est pas loin de se mordre la queue !

7 — Les enseignants désobéisseurs comme d’ailleurs les collectifs École en danger ont bien pointé, entre 2008 et 2010, les insuffisances des grèves et manifestations sans lendemain car le retour au travail est alors toujours le retour à l’ordre des choses comme si chacun se dissociait, un jour manifestant criant son indignation, le lendemain salarié docile ou respectueux.

8 — Ni sud ni la cnt n’ont appelé leurs adhérents à la désobéissance publique.

9 — Nous reviendront sur cette question dans le no 16 de Temps critiques, à paraître à l’automne 2011.

10 — Dernier exemple d’actualité, l’appel pour une manifestation anti-raciste et surtout anti-Sarkoziste du 4 septembre 2010. L’appel à cette manifestation essaie de nous faire accroire que les politiques actuelles seraient en contradiction avec les principes de la République, mais de quelle république, quand on sait que la troisième République, celle de Jules Ferry s’est construite sur les milliers de morts et de déportés de la Commune, la quatrième sur une politique colonialiste partagée par tous les partis politiques de droite comme de gauche et une cinquième République qui en a remis une couche avec Papon à Charonne.

11 — C’est ce que ne semble pas percevoir Alain Refalo dans la conclusion de son livre.

12 — Comme le dit Annie Le Brun dans un entretien au Magazine littéraire, il paraît insupportable qu’à tout propos on parle de « Résistance », en se référant implicitement ou non à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. C’est encore une de ces approximations, au bout du compte monstrueuses, qui en dit long sur l’air du temps.

13 — Il mélange d’ailleurs tout quand il fait des partis et des syndicats des organisations de résistance ! Mais de résistance à quoi ? Les partis comme les syndicats sont financés par l’État et le patronat, comme d’ailleurs les associations. Tout juste peut-on alors parler de défense des acquis ou de certains principes comme celui de la mission de service public, mais en aucun cas de résistance.

14 — Pour Hobbes, par exemple, dans une conception de l’État moderne qui deviendra le modèle du libéralisme politique.

15 — Dans le même temps, mais en sous-main, le pouvoir négociait avec les « terroristes » canaques et corses.

16 — Un petit nombre ont rejoint directement les rangs de l’aln, d’autres ont poursuivi leur combat en Suisse ou en Belgique avec les réseaux d’aide au fln, les réseaux communistes antistaliniens (notamment trotskistes) ou encore les associations humanitaires ou les mouvements pacifistes. La manifestation politique la plus remarquable de ces insoumis est celle du réseau « Jeune Résistance ». Ce réseau associe des clandestins et des militants qui les soutiennent. Cf. Cette thèse récente dirigée par Benjamin Stora sur les désobéisseurs militaires et civils (www.ldh-toulon.net/spip.php ?article2265).

17 — L’émergence du psu a d’ailleurs été favorisée par l’action de ces réseaux. Cette résistance sous forme d’insoumission et de désertion a souvent été occultée de l’histoire de l’extrême gauche comme de celle du communisme radical dans la mesure où elle n’est pas politiquement correcte : trop tiers-mondiste pour les uns, trop exclusivement anti-impérialiste pour les autres, trop frontiste pour les derniers.

18 — Alain Refalo (op. cit.) parle de « l’intérêt public », mais ça ne résout pas le problème.

19 — Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, éd. Calmann-Lévy, 1972, p. 58.

20 — Cf. l’occupation de la place Bellecour à Lyon pendant le mouvement contre la réforme des retraites d’octobre-novembre 2010. Cf. notre texte : « Sur les luttes d’octobre-novembre 2010 » disponible en ligne sur le site de Temps critiques : tempscritiques.free.fr/spip.php ?article280

21 — Pour des précisions sur cette question et la particularité de la critique de Negt par rapport à Habermas, on peut se reporter au blog des « Journées critiques » (journcritiques.canalblog.com) et tout particulièrement à l’article d’Alexander Neumann.

22 — Au cours de la grande manifestation du 15 juin, on a vu la grande masse des manifestants réoccuper la place Syntagma en repoussant pacifiquement les forces de police alors que celles-ci avaient été harcelées toute la journée par des bachalis (littéralement : les « casse-tout ») eux-mêmes tenus à l’écart de la grande manifestation par ses organisateurs. Cette différenciation semble avoir été moins nette au cours des dernières manifestations fin juin dans la mesure où la répression s’est fait plus active et l’exaspération plus grande.
En Espagne, suite à une manifestation à Barcelone, à l’initiative du « 15M » le 15 juin où des politiciens locaux furent houspillés, les médias passèrent en boucle des scènes d’accrochage censées démontrer la violence des indignados. Depuis, les porte-parole du mouvement cherchent à donner des preuves du caractère pacifique des rassemblements et demandent à leurs participants d’exprimer visiblement cette position (par des affichettes au format A5 par exemple).

23 — Toutefois, un peu tardivement, une commission « Convergence des luttes » animée par une tendance révolutionnaire au sein du npa, proposera des actions en direction de salariés grévistes de la région parisienne. Malgré un accueil empathique en ag, ces actions resteront très symboliques et périphériques.
L’opposition éthique des indignados peut-elle rencontrer la colère sporadique de travailleurs desperados ? Là encore, rien n’est écrit et ce n’est pas une analyse en termes stricts de classe qui résoudra le problème.

24 — On retrouve cette perspective au sein de certaines tendances dites insurrectionnistes. Pour plus de développement sur ce point, on pourra se reporter au livre, en préparation, de J. Wajnsztejn et G. Zavier L’insurrectionnalisme : nostalgie de l’insurrection ou nécessité de notre temps.

25 — C’est ce que l’on peut reprocher à des textes comme celui de Miquel Amorós « Réflexions intempestives après les tambourinades » (14/06/11) où on retrouve le ton péremptoire de celui qui condamne à mort un malade en en ayant seulement pris la température et celui signé Nacho Mato : « Ils appellent ça la révolution mais ce n’en est pas une » (20/06/11). Néanmoins, ce dernier qui s’exerce à distinguer révolution politique et révolution sociale comprend une citation intéressante sur la révolution politique espagnole de 1869 : « Curieux destin de cette révolution qui depuis ses débuts, semble avoir seulement des ennemis à sa gauche » (Josep Fontana, Cambio económico y actitudes políticas en la España del siglo xix, Barcelona, Editorial Ariel, p. 131). Une citation qui, de Tunisie en Espagne en passant par la Grèce et l’Égypte, n’a pas perdu de son actualité.
C’est déjà ce qui était incohérent et confusionniste chez les anars insurrectionnalistes mexicains qui refusaient de se mélanger à l’Assemblée Populaire des peuples d’Oaxaca (appo), née de l’insurrection populaire de 2006, alors que cette assemblée appelait clairement à boycotter les élections et se débattait au milieu de toutes les difficultés qui sont inhérentes à l’impossible instauration d’une démocratie déterritorialisée, urbaine, consensualiste, principalement discursive, imprégnée d’égalitarisme citoyenniste (tout le monde a le droit à la parole et à la représentation dans l’assemblée) mélangeant des imaginaires et des habitudes de pensée divers et souvent opposés.

26 — Cf. sur ce point le texte de Peter Gelderloos « Spanish Revolution at the crossroads » tiré de la newsletter américaine Couterpunch, disponible sur www.couterpunch.org/gelderloos06072011.html. Ce texte a été traduit en français par une camarade du « réseaudediscussion » et nous pouvons le transmettre en fichier sur demande.

27 — Les anciennes médiations perdurent, mais affaiblies, elles opèrent surtout en dehors de leur fonction d’origine. Les syndicats participent à la gestion du social, la police et la justice s’autonomisent de la politique comme on a pu le voir le plus aisément en Italie, pays où les politiques s’autonomisent de la sphère politique étatique par leurs pratiques clientélistes, mafieuses, oligarchiques.
Pour un développement critique sur les tentatives de création de communautés politiques autonomes, on peut se reporter à l’article de J. Guigou, « Les nostalgiques de la cité grecque », Temps critiques no 15, p. 186-190, également disponible ici : tempscritiques.free.fr/spip.php ?article211

28 — Cf. l’article « Quelques précisions sur capitalisme, capital et société capitalisée », Temps critiques no 15, p. 5-65, disponible sur le site de la revue tempscritiques.free.fr/spip.php ?article206

29 — Par exemple la qualité « d’intermittent du spectacle » recouvre des conditions de travail et de vie très dissemblables.

30 — Sur les pratiques de l’écart, cf. notre texte bilan sur les grèves d’octobre-novembre 2010, disponible sur le site de la revue Temps critiques ici : tempscritiques.free.fr/spip.php ?article280

31 — Ibid. tempscritiques.free.fr/spip.php ?article280

32 — Cf. www.youtube.com/watch ?v=FOjtOvYQ2qk&feature=channel_video_title. On en a un autre exemple avec la victoire d’une action anti-desahucios (expulsions) dans le quartier ouvrier de Ciudad Lineal à Madrid. Il semblerait que de nombreuses actions de quartier couvrent la défense de personnes menacées par leurs prêts hypothécaires non recouvrables, au sein d’une « Plate-forme des victimes des hypothèques » (pah).

33 — Plantones est le nom que les insurgés d’Oaxaca (Mexique) ont donné aux campements sauvages qui leur ont servi à occuper le centre de la ville lors du soulèvement de 2006.

34 — Comme nous le disions dans le no 10 de la revue (« Politique élémentaire » de Loïc Debray, p. 20, 1998) : « Il est urgent de remettre en selle la radicalité qui consiste à tenir bon y compris sur l’impossible, et même si on est seul, en se disant « Si je ne le fais pas, personne ne le fera » et à chaque fois forcer la solidarité pour convertir la peur en enthousiasme. Et cela, à l’endroit où on est, ce qui est déjà beaucoup ». Le récent exemple tunisien, comme l’action des enseignants désobéisseurs en France, montrent que cette radicalité n’est pas l’apanage d’une avant-garde, mais la possibilité de tout un chacun. Là encore, il faut que se créent les conditions d’une conjonction entre la résistance comme action première par rapport au pouvoir et la résistance comme réponse ou réaction au pouvoir.

35 — En référence à un album posthume de Joe Strummer ex-membre du groupe The Clash.

 



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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 15:02

il ne suffit pas déclaration d'intention individuelle.

La politique est l’art de la séparation. Là où la vie a perdu sa plénitude, où la pensée et l’action des individus ont été sectionnés, catalogués et enfermés dans des sphères séparées, là commence la politique. Ayant éloigné certaines activités des individus (la discussion, le conflit, la décision en commun, l’accord) en une zone en soi qu’elle prétend gouverner, forte de son indépendance, la politique est en même temps séparation parmi les séparations et gestion hiérarchique du cloisonnement. Elle se révèle ainsi comme une spécialisation, contrainte à transformer le problème en suspens de sa propre fonction en un présupposé nécessaire pour résoudre tous les problèmes. C’est justement pour cela que le rôle des professionnels de la politique est indiscutable – et la seule chose qu’on peut faire c’est les substituer, en changer de temps en temps. Chaque fois que les subversifs acceptent de séparer les différents moments de la vie et pour changer, en partant de cette séparation, les conditions données, ils deviennent les meilleurs alliés de l’ordre du monde. C’est justement parce qu’elle aspire à être une sorte de condition première de la vie même que la politique insuffle partout son haleine mortifière.

 
La politique est l’art de la représentation. Pour gouverner les mutilations infligées à la vie, elle contraint les individus à la passivité, à la contemplation du spectacle mettant en scène sa propre impossibilité d’agir, la délégation irresponsable de ses propres décisions. Alors, tandis que l’abdication de la volonté de se déterminer soi-même transforme les individus en appendices de la machine étatique, la politique recompose en une fausse unité la totalité des fragments. Pouvoir et idéologie célèbrent ainsi leurs propres noces funestes. Si la représentation est ce qui enlève aux individus la capacité d’agir, leur fournissant en contrepartie l’illusion d’être des participants et pas des spectateurs, cette dimension du politique réapparaît toujours là où une quelconque organisation supplante les individus et un quelconque programme les maintient dans la passivité. Elle réapparaît toujours là où une idéologie unit ce qui est opposé dans la vie.
 
La politique est l’art de la médiation. Entre la totalité présumée et la singularité, et entre les individus. Tout comme la volonté divine a besoin de ses propres interprètes et représentants terrestres, la Collectivité a besoin de ses propres délégués. Tout comme il n’existe pas dans la religion de rapports entre les hommes mais seulement entre les croyants, ce ne sont pas les individus qui se rencontrent dans la politique, mais les citoyens. Les liens d’appartenance empêchent l’union, parce que ce n’est que dans la différence que disparaît la séparation. La politique nous rend égaux parce qu’il n’y a pas de diversité dans l’esclavage – égalité devant Dieu, égalité devant la loi. Au dialogue réel qui, lui, nie le pouvoir en niant la médiation, la politique substitue son idéologie. Le racisme est l’appartenance qui empêche les rapports directs entre les individus. Toute politique est une simulation participative. Toute politique est raciste. Ce n’est qu’en démolissant ses barrières dans la révolte qu’on peut rencontrer les autres dans leur et notre singularité. Je me révolte donc nous sommes. Mais si nous sommes, adieu révolte.
 
La politique est l’art de l’impersonnel. Toute action est unique et particulière. Toute occasion est comme l’instant d’une étincelle qui fuit l’ordre du vague. La politique est l’administration de cet ordre. « Quel sens veux-tu qu’aie une action face à la complexité du monde ? » C’est ainsi qu’argumentent les endormis par la double somnolence d’un Si qui n’est personne et d’un Plus tard qui n’est jamais. La bureaucratie, fidèle servante de la politique, est le rien administré afin que Personne ne puisse agir. Afin que d’aucun ne reconnaisse jamais sa propre responsabilité dans l’irresponsabilité généralisée. Le pouvoir ne dit plus que tout est sous contrôle, il dit au contraire : « Si même moi je ne réussis pas à trouver des remèdes, imaginez quelqu’un d’autre ». La politique démocratique se base désormais sur l’idéologie catastrophiste de l’urgence (« C’est nous ou le fascisme, c’est nous ou le terrorisme, c’est nous ou l’inconnu »). Le vague, même celui qui est antagoniste, est toujours un événement abstrait, un événement qui n’arrive jamais et qui efface tout ce qui advient. La politique invite chacun à participer au spectacle de ces mouvements en arrêt.
 
La politique est l’art de l’ajournement. Son temps est le futur, c’est pour cela qu’elle nous emprisonne tous dans un misérable présent. Tous ensemble, mais demain. Quiconque dit « Moi et maintenant » ruine, avec cette impatience qui est l’exubérance du désir, l’ordre de l’attente. Attente d’un objectif qui sorte de la malédiction du particulier. Attente d’un groupe dans lequel ne pas mettre en péril ses propres décisions et cacher ses propres responsabilités. Attente d’une croissance quantitative adéquate. Attente de résultats mesurables. Attente de la mort. La politique est la tentative permanente de transformer l’aventure en avenir. Mais c’est uniquement si « moi et maintenant » le décide qu’il peut exister un nous qui ne soit pas l’espace d’un renoncement réciproque, le mensonge qui fait de l’un le contrôleur de l’autre. Celui qui veut agir tout de suite est toujours vu comme suspect. Si ce n’est pas un provocateur, dit-on, il en a certainement l’apparence. Mais c’est l’instant d’une action et d’une joie sans lendemain qui nous porte au matin suivant. Sans le regard fixé aux aiguilles de la montre.
 
La politique est l’art de l’accommodement. Attendant toujours que les conditions soient mûres, on finit un jour ou l’autre par s’allier au patron dans l’attente. Au fond la raison, qui est l’organe de l’échelonnement et de l’ajournement, offre toujours une bonne justification pour se mettre d’accord, pour limiter les dégâts, pour sauver quelques détails d’un tout que l’on méprise. La raison politique a des yeux perçants pour dénicher des alliances. Tout n’est pas égal nous dit-on. Rifondazione comunista n’est certes pas comme cette droite rampante et dangereuse. (Aux élections on ne vote pas pour elle – nous sommes abstentionnistes, nous – mais les comités citoyens, les initiatives dans la rue, c’est autre chose). La santé publique sera toujours mieux que l’assistance privée. Un salaire minimum garanti sera toujours préférable au chômage. La politique est le monde du moins pire. Et en se résignant au moindre mal, on accepte pas à pas ce tout, à l’intérieur duquel ne nous sont concédées que des préférences. Celui qui en revanche ne veut rien savoir de ce moins pire est un aventuriste. Ou un aristocrate.
 
La politique est l’art du calcul. Afin que les alliances soient profitables il est nécessaire d’apprendre les secrets de ses alliés. Le calcul politique est le premier des secrets. Il faut savoir où on met les pieds. Il faut rédiger des listes détaillées des efforts et des résultats obtenus. Et à force de mesurer ce que l’on a, on finit par tout obtenir, excepté la volonté de le mettre en jeu et de le perdre. On est s’économise, attentif et prêt à présenter l’addition. L’œil fixé sur ce qui nous entoure, on ne s’oublie jamais soi-même. Vigilants comme les carabiniers. 
Lorsque l’amour de soi déborde, il exige d’être propagé. Et cette surabondance de vie nous fait nous oublier, nous fait perdre le compte dans la tension de l’élan. Mais l’oubli de soi est le désir d’un monde où il vaille la peine de se perdre, d’un monde qui mérite notre oubli. C’est pour cela que le monde tel qu’il est, administré par des matons et des comptables, doit être détruit – pour qu’on puisse se dépenser sans compter. Là commence l’insurrection. Dépasser le calcul, mais non par défaut, comme le recommande cet humanitarisme qui pas après pas finit toujours par s’allier avec le bourreau, mais bien par excès. Là finit la politique.
 
La politique est l’art du contrôle. Afin que l’activité humaine ne se libère pas des entraves du devoir et du travail pour se révéler dans toute sa puissance. Afin que les ouvriers ne se rencontrent pas en tant qu’individus et n’arrêtent pas de se faire exploiter. Afin que les étudiants ne décident pas de détruire les écoles pour choisir comment, quand et quoi apprendre. Afin que les membres de la famille ne tombent pas amoureux les uns des autres et ne cessent d’être de petits serviteurs d’un petit Etat. Afin que les enfants ne soient rien d’autre que la copie imparfaite des adultes. Afin qu’on ne liquide pas la distinction entre les bons (anarchistes) et les mauvais (anarchistes). Afin que ce ne soient pas les individus qui aient des rapports, mais les marchandises. Afin qu’on ne désobéisse pas à l’autorité. Afin que si quelqu’un attaque les structures de l’Etat, on s’empresse de dire que « ce n’est pas l’œuvre de compagnons ». Afin que les banques, les tribunaux, les casernes ne sautent pas en l’air. En somme, que la vie ne se manifeste pas.
 
La politique est l’art de la récupération. La manière la plus efficace pour décourager toute rébellion, tout désir de changement réel, est de présenter un homme d’Etat comme un subversif, ou bien – mieux encore – transformer un subversif en homme d’Etat. Tous les hommes d’Etat ne sont pas payés par le gouvernement. Ils existent des fonctionnaires qui ne siègent pas au Parlement et encore moins dans ses pièces adjacentes ; au contraire, ils fréquentent les centres sociaux et connaissent discrètement les principales thèses révolutionnaires. Ils dissertent sur les potentialités libératoires de la technologie, ils théorisent des sphères publiques non étatiques et le dépassement du sujet. La réalité – ils le savent bien – est toujours plus complexe que n’importe quelle action. Ainsi, s’ils conçoivent une théorie totale, c’est uniquement dans le but de pouvoir, dans la vie quotidienne, l’oublier totalement. Le pouvoir a besoin d’eux parce que – comme ils nous l’enseignent eux-mêmes – lorsque personne ne le critique, le pouvoir est critiqué en tant que tel.
 
La politique est l’art de la répression. De celui qui ne sépare pas les différents moments de sa vie et veut changer les conditions données à partir de la totalité de ses propres désirs. De celui qui veut brûler la passivité, la contemplation et la délégation. De celui qui ne se laisse supplanter par aucune organisation, ni immobiliser par aucun programme. De celui qui veut avoir des rapports directs entre individus et fait de la différence l’espace même de l’égalité. De celui qui n’a aucun nous sur lequel jurer. De celui qui perturbe l’ordre de l’attente parce qu’il veut s’insurger tout de suite, pas demain, ni après-demain. De celui qui se donne sans contrepartie et s’oublie par excès. De celui qui défend ses compagnons avec amour et détermination. De celui qui n’offre aux récupérateurs qu’une seule possibilité : celle de disparaître. De celui qui refuse de prendre place parmi la foule innombrable des fourbes et des endormis. De celui qui ne veut ni gouverner ni contrôler. De celui qui veut transformer l’avenir en une aventure fascinante.
 
[Traduit de Il Pugnale, journal anarchiste à numéro unique, Italie, mai 1996
Extrait d’A Corps Perdu n. 1]
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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 21:31
on ne résiste pas au bonheur de publier un texte qui reprend  et approfondit la proprosition de Maximilien Rubel. Et nous avons acquis pour la bibliothéque du laboratoire le livre de Mathieu Léonard "une histoire de la première internationale" :
René Berthier 

 
L'évolution de la pensée critique de Maximilien Rubel le porta à formuler l'hypothèse que Marx fut un théoricien de l'anarchisme. On imagine aisément que si l'idée n'a pas soulevé l'enthousiasme chez les marxistes, elle n'en pas soulevé non plus chez les anarchistes. C'est que les oppositions entre Marx et les anarchistes de son temps furent telles que si on accepte l'idée d'un Marx théoricien de l'anarchisme, on est forcé de rejeter du «panthéon» anarchiste tous les autres, ce qui évidemment simplifie le débat... en le rendant inutile.
Cette idée pose en outre un autre problème : le «créneau» des théoriciens anarchistes est déjà largement occupé par des hommes, contemporains de Marx pour certains d'entre eux, qui n'avaient évidemment jamais envisagé une telle hypothèse, et dont on peut dire, sans trop se compromettre, qu'ils l'auraient écarté vigoureusement. Maximilien Rubel est donc dans l'inconfortable situation de celui qui se trouve seul contre tous. Pire, il met Marx lui-même dans cette inconfortable position, dans la mesure où, ayant lutté toute sa vie contre les anarchistes — Proudhon et Bakounine, principalement — l'auteur du Capital se trouve investi d'une dénomination que lui-même, ses adversaires et ses partisans auraient récusée, mais dont Rubel se propose de montrer qu'elle était justifiée.
 
L'image de l'anarchisme dans le miroir de Marx
L'hypothèse d'un Marx théoricien de l'anarchisme n'étant à l'évidence pas une lubie passagère chez Rubel, il nous semble nécessaire de l'examiner de près. Cet examen est largement justifié par la qualité même de Maximilien Rubel, dont la vie et l'œuvre furent consacrées à la révolution et à la critique révolutionnaire. Le respect dû au militant et à l'intellectuel révolutionnaire ne doit cependant pas nous aveugler ni nous dispenser d'exercer à l'égard de ses thèses la réflexion. C'est là, incontestablement, le meilleur hommage que nous puissions lui rendre.
C'est une tâche qui présente cependant une difficulté méthodologique. En effet, on peut choisir de ne retenir que les propos et l'argumentation «anarchistes» que Maximilien Rubel attribue à Marx, et les examiner d'un point de vue critique. Mais on s'aperçoit que ce que Marx a dit sur ce sujet se réduit à peu de chose, et que l'essentiel de l'argumentation de Rubel repose sur le contenu hypothétique d'un livre que Marx aurait eu en projet, mais qu'il n'a pas eu le temps d'écrire.
Cette première approche présente l'inconvénient d'évacuer... «l'anarchisme réel», c'est-à-dire la pensée et l'action de ceux qu'on avait jusqu'à présent l'habitude de considérer comme anarchistes. Or, Marx s'est assez longuement déterminé contre eux, Bakounine principalement ; il a fourni un corpus d'arguments dont il faudrait examiner la pertinence, et qui ont été repris sans aucune modification par ses disciples. Il y a donc une apparente contradiction dans le fait que Marx se voie attribuer la qualité d'anarchiste tout en s'étant constamment battu contre les anarchistes...
Il y a, à travers les écrits de Marx, une représentation de l'anarchisme qu'il conviendrait d'examiner. Est-il besoin de préciser qu'à cet anarchisme-là, il n'adhère pas du tout...
Avec plus d'un siècle de recul, il n'y a plus grand monde aujourd'hui pour admettre que ce que Marx disait de l'anarchisme, et en particulier des prises de position de Bakounine, était de bonne foi. Il ne saurait donc être question de reprendre tel quel l'argumentaire de Marx pour le resservir en le présentant comme une analyse des idées de Bakounine. Une telle démarche ridiculiserait celui qui se livrerait à un tel travail. C'est pourtant ce qu'ont fait la quasi-totalité des auteurs marxistes depuis Marx ; le livre de Jacques Duclos, feu le secrétaire général du Parti communiste français, étant particulièrement caractéristique à cet égard. Or, un examen systématique de toutes les mentions de Bakounine dans le recueil d'articles Marx critique du marxismerévèle que Rubel n'est pas exempt de ce défaut. Il est vrai que Bakounine est loin d'être la préoccupation principale de l'auteur, mais les nombreuses allusions qu'il en fait sont révélatrices des sources limitées auxquelles Rubel a puisé.
On pourrait alors se poser la question : l'image de l'anarchisme dans le miroir de Marx, les déformations et les silences de Marx reprises par ses disciples, n'en disent-ils pas autant sur le marxisme que les œuvres et les pratiques de Marx elles-mêmes ?
Il nous semble impossible d'évacuer de la question : Marx était-il un théoricien anarchiste, les rapports que Marx avait avec Bakounine. Dans une large mesure, marxisme et anarchisme se déterminent et se définissent l'un par rapport à l'autre.
Mais, là encore, une double difficulté surgit :
1) Le danger d'un glissement progressif (et inévitable...) du débat Marx est-il anarchiste vers le débat Marx/Bakounine.
2) Et la difficulté de rester serein, de résister à la tentation de verser dans la polémique et d'abandonner le terrain de la réflexion.
Selon Georges Haupt, le refus de Marx d'engager le débat doctrinal [avec Bakounine] est avant tout d'ordre tactique. Tout l'effort de Marx tend, en effet, à minimiser Bakounine, à dénier toute consistance théorique à son rival. Il refuse de reconnaître le système de pensée de Bakounine, non parce qu'il dénie sa consistance, comme il l'affirme péremptoirement, mais parce que Marx cherche ainsi à le discréditer et à le réduire aux dimensions d'un chef de secte et de conspirateur de type ancien(1).
Il nous a semblé que dès qu'il aborde la question des rapports entre les deux hommes, Maximilien Rubel abandonne trop souvent le rôle du chercheur pour assumer celui du partisan : c'est que l'affirmation de Marx comme théoricien de l'anarchisme implique impérativement l'élimination de Bakounine du terrain et invalide de ce fait Rubel comme penseur de l'œuvre de Bakounine, comme en témoigne son article sur le livre de Bakounine, Étatisme et anarchie, dans le Dictionnaire des œuvres politiques.
Notre hypothèse trouve sa confirmation dans le constat que les nombreux points de conjonction entre les deux hommes (2) ne sont absolument pas relevés par Rubel, trop préoccupé de souligner les différences, présentées de telle façon qu'elles ne peuvent que susciter l'adhésion du lecteur à l'idée de la supériorité incomparable de Marx dans tous les domaines. Or, le constat de ces nombreux points de conjonction aurait pu servir l'objectif de Maximilien Rubel. En reconnaissant que la violence de l'opposition entre les deux hommes était due aux fondements identiques de leur pensée, Rubel aurait pu, dépassant le niveau anecdotique habituel du débat auquel il s'est maintenu, trouver un point d'appui considérable à ses hypothèses (nous émettons cette idée sans préjuger de notre opinion quant au résultat auquel Rubel serait parvenu, évidemment...) Mais voilà, il aurait fallu «partager»...
 
Doctrines légitimantes et mythes fondateurs
Marxisme et anarchisme ont subi l'épreuve de la réalité à travers l'expérience de la Première internationale. Les théoriciens ont, par la suite, élaboré les doctrines légitimantes et les mythes fondateurs de leurs mouvements respectifs et donné le départ à toutes les approches dogmatiques du «débat» Marx/Bakounine. La réalité est beaucoup plus triviale. Ni Marx ni Bakounine ne représentaient grand chose.
Prenons les sections sur lesquelles Marx croyait pouvoir s'appuyer, et qui sont aussi les sections qui trouvent chez Marx une justification de leur propre activité institutionnelle.
# Les ouvriers anglais se désintéressaient complètement de l'Association internationale des Travailleurs (AIT)et les dirigeants trade-unionistes ne faisaient qu'utiliser l'Internationale pour obtenir leur réforme électorale. Après le congrès de La Haye, la toute nouvelle fédération anglaise, écœurée par les intrigues de Marx, se rallia aux positions de la fédération jurassienne, bakouniniste...
# L'AIT allemande ne représenta jamais grand chose. Lorsque le parti social-démocrate se développa, l'organisation de l'AIT en Allemagne déclina. Les sections créées par Becker furent vidées de leur substance. Le parti social-démocrate, théoriquement affilié, n'avait avec l'Internationale, aux dires mêmes d'Engels, qu'un rapport purement platonique : Il n'y a jamais eu de véritable adhésion, même pas de personnes isolées(3).
Quatre mois avant le congrès de La Haye qui devait entériner l'exclusion de Bakounine et James Guillaume, Engels écrivit une lettre pressante à Liebknecht : combien de cartes avez-vous distribuées, demande-t-il : Les 208 calculées par Finck ne sont tout de même pas tout !C'est presque un vent de panique qui souffle sous sa plume : La chose devient sérieuse, et nous devons savoir où nous en sommes sinon vous nous obligeriez à agir pour notre propre compte, en considérant que le Parti ouvrier social-démocrate est étranger à l'Internationale et se comporte vis-à-vis d'elle comme une organisation neutre(4). Il est difficile d'exprimer plus clairement le désintérêt total dans lequel se trouvait la social-démocratie allemande vis-à-vis de l'AIT.
# Quant à la section genevoise, elle était constituée de l'aristocratie des citoyens-ouvriers de l'industrie horlogère suisse occupés à conclure des alliances électorales avec les bourgeois radicaux (5) : engluée dans les compromis électoraux avec les radicaux bourgeois, comme dit Bakounine.
Ainsi, lorsque Marx décida d'exclure les anarchistes, il était singulièrement démuni d'atouts, mis à part son contrôle sur l'appareil de l'organisation. La situation de Bakounine dans l'Internationale n'était pas meilleure, l'autorité réelle qu'il pouvait y exercer pas plus grande. Lorsque la section genevoise de l'Alliance se dissout, elle ne demande même pas l'avis de Bakounine, ce qui en dit long sur la «dictature» qu'il devait y exercer.
Les discours hagiographiques et dogmatiques des théoriciens, et ceux qui les répètent par cœur, sur les glorieux dirigeants du prolétariat international ont efficacement masqué la réalité. Une fois connue la réalité dans sa crudité, les théorisations qui en ont été faites apparaissent pour ce qu'elles sont : des impostures.
Une véritable lecture de l'histoire de l'AITen tant qu'événement fondateur du marxisme et de l'anarchisme réels assainirait un peu les choses, et remettrait les «théoriciens» à leur place. Franz Mehring est un des rares à avoir perçu la situation avec acuité. Parlant de l'opposition bakouninienne, il dit : On s'aperçoit que la raison pour laquelle elle avait emprunté à Bakounine son nom, c'est qu'elle croyait trouver dans ses idées la solution des antagonismes et des conflits sociaux dont elle était le produit(6). On pourrait dire strictement la même chose de Marx. Mehring, donc, n'a pas une approche idéologique de la question (7), il fait une analyse en termes de classe, de forces sociales en présence. Or, c'est précisément là que se trouve la clé des conflits dans l'AIT, ce que Rubel, à aucun moment, ne comprend, et ce qui brouille sa capacité à saisir les véritables enjeux. Bakounine et Marx n'inventent rien, ils ne font que théoriser des situations dont ils sont les témoins.
Le discours tenu par Marx, qu'il le veuille ou non, conforte les positions des sections qui peuvent attendre une amélioration de leur sort par les élections. Les sections qui ne peuvent rien attendre d'une action électorale penchent vers Bakounine : les ouvriers étrangers de Genève, mal payés, méprisés, sans droits politiques ; la jeunesse déclassée d'Italie sans avenir ; les paysans d'Andalousie et d'Italie affamés par les grands propriétaires ; le prolétariat misérable d'Italie ; les ouvriers de l'industrie catalane et les mineurs du Borinage, en Belgique, deux régions où existe un prolétariat concentré et revendicatif, mais dont les moindres grèves sont noyées dans le sang et qui ne peuvent attendre aucune réforme pacifique. Ceux-là ne trouvent rien qui puisse les aider, les soutenir, dans le discours de Marx, d'autant que lorsqu'il y a des marxistes (disons plutôt : des gens qui préconisent l'action légale en se réclamant de la direction de l'Internationale), ces derniers s'occupent à casser les mouvements revendicatifs.
Les remarques de Maximilien Rubel sur les positions de Bakounine concernant l'Italie sont particulièrement révélatrices de son incompréhension de la réalité des problèmes qui secouaient l'Internationale.Rubel en effet ironise sur le fait que Marx... aurait dû renoncer aux principes directeurs de sa propre théorie pour accepter la thèse de Bakounine sur les chances d'une révolution sociale : celles-ci seraient plus grandes en Italie qu'en Europe, pour la simple raison qu'il y existe, d'une part «un vaste prolétariat doué d'une intelligence extraordinaire, mais en grande partie illettré et profondément misérable, composé de deux ou trois millions d'ouvriers travaillant dans les villes et dans les fabriques, ainsi que de petits artisans» et, d'autre part, «de vingt millions de paysans environ qui ne possèdent rien»(8) Et après avoir souligné l'avantage de l'absence, en Italie, d'une couche privilégiée d'ouvriers bénéficiant de hauts salaires, Bakounine passe à sa première attaque contre le parti «adverse», c'est-à-dire Marx (9).
Le simple exposédes positions de Bakounine vaut réfutation ; il n'est pas besoin de s'attarder, ce qui intéresse en fait Rubel, c'est ce que dit Bakounine de Marx, et qui en réalité ne présente pas d'intérêt. On a l'impression que Rubel n'a ouvert la page 206 d'Étatisme et anarchie que parce que Marx y est mentionné, alors que sur la page précédente se trouve la clé de l'argumentation de Bakounine, incompréhensible si on s'en tient à ce que Rubel en dit.
Il y a, dit en substance Bakounine, en Italie trois millions d'ouvriers surexploités, misérables, vingt millions de paysans sans terre, et — ce que Rubel ne mentionne pas —, des transfuges du monde bourgeois qui ont rejoint le combat pour le socialisme, dont l'aide est précieuse (à condition qu'ils aient pris en haine les aspirations bourgeoises à la domination, précise quand même Bakounine). Le peuple (10) donne à ces personnes la vie, la force des éléments et un champ d'action ; en revanche elles lui apportent des connaissances positives, des méthodes d'abstraction et d'analyse, ainsi que l'art de s'organiser et de constituer des alliances qui, à leur tout, créent cette force combattante éclairée sans laquelle la victoire est inconcevable.
On a là toute la vision stratégique de Bakounine concernant l'Italie, vision qui devient parfaitement cohérente dès lors qu'on y introduit ces transfuges de la bourgeoisie qui vont faire prendre le ciment de la révolution. D'ailleurs, la situation qu'il décrit n'en évoque-t-elle pas une autre, celle de la Russie de 1917 ? (11)
L'analyse de Bakounine, ainsi restituée, ne se situe en rien en dehors des principes directeurs de la théorie socialede Marx, bien au contraire. Il se pourrait même que Bakounine soit bien meilleur «marxiste» que Rubel...
 
L'expérience pratique de la solidarité
A partir de 1866, un mouvement de grèves se répand en s'amplifiant dans toute l'Europe, et dont la répression souvent féroce ne fait qu'accroître l'influence de l'Internationale, créée seulement deux ans auparavant.
Les grèves, qui avaient jusqu'alors un caractère fortuit, deviennent de véritables combats de classe, qui permettent aux ouvriers de faire l'expérience pratique de la solidarité qui leur arrive, parfois, de l'étranger.
# Grève des bronziers parisiens en février 1867, collectes organisées par l'AIT; grève des tisserands et des fileurs de Roubaix, mars 1867 ; grève du bassin minier de Fuveau, de Gardanne, Auriol, La Bouilladisse, Gréas que, avril 1867-février 1867, adhésion des mineurs de Fuveau à l'AIT; l'essentiel de l'activité des sections françaises consistera à partir de 1867 à soutenir ces grèves et en actions de solidarité pour épauler les grèves à l'étranger.
# En Belgique, grève des mineurs de Charleroi, réprimée durement par l'armée et qui entraîne un renforcement de l'AIT; grève des tisserands de Verviers qui veulent conserver leur caisse de secours dans l'AIT; grève des voiliers à Anvers ; l'AIT soutiendra les grévistes par des fonds. Toute la partie industrialisée de la Belgique est touchée par l'AIT.
# A Genève, grève des ouvriers du bâtiment, déclenchée dans une période favorable de plein emploi, bien conduite, qui se termine avec succès. Solidarité internationale efficace. Un délégué au congrès de l'AITà Bruxelles déclara : Les bourgeois, bien que ce soit une république, ont été plus méchants qu'ailleurs, les ouvriers ont tenu bon. Ils n'étaient que deux sections avant la grève, maintenant ils sont vingt-quatre sections à Genève renfermant 4.000 membres.
Ces événements peuvent être mis en regard du constat fait par Mehring, encore : partout où la stratégie de Marx était appliquée, l'AIT disparaissait : Là où un parti national se créait, l'Internationale se disloquait (p. 533). C'était là précisément le danger que Bakounine n'avait cessé de dénoncer.
L'AIT recommande souvent la modération, mais elle est amenée à assumer des luttes de plus en plus nombreuses et violentes. Sa seule existence, appuyée par quelques succès initiaux, crée un phénomène d'entraînement, un effet cumulatif. La violence de la répression elle-même pousse les ouvriers à s'organiser .A chaque intervention de l'armée, les réformistes perdent du terrain, et, peu à peu, l'Internationales e radicalise ; cette radicalisation, faut-il le préciser, n'est pas le résultat d'un débat idéologique mais celui de l'expérience à la fois des luttes et de la pratique de la solidarité internationale sur le terrain.
Il y a donc incontestablement une cassure dans le mouvement ouvrier international dont l'opposition Bakounine-Marx n'est pas la cause mais l'expression. On ne soulignera jamais assez que la théorie anarchiste formulée par Bakounine entre 1868 et sa mort en 1876 est entièrement fondée sur l'observation qu'il fait des luttes ouvrières de cette époque.
Aussi, lorsque, vingt-cinq ans plus tard, en 1895, Engels écrira : L'ironie de l'histoire met tout sens dessus dessous. Nous, les «révolutionnaires», les «chambardeurs», nous prospérons beaucoup mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement(12), on a l'impression qu'il se trouve dans l'exacte continuité des positions de la direction marxienne de l'AIT, malgré quelques piques lancées à l'occasion contre les fétichistes du légalisme. Quatre ans plus tôt, cependant, dans sa critique du programme d'Erfurt, alors que les deux principales revendications de 1848 sont réalisées : l'unité nationale et le régime représentatif, Engels constate avec dépit que le gouvernement possède tout pouvoir exécutif, et les chambres n'ont même pas le pouvoir de refuser les impôts[...] La crainte d'un renouvellement de la loi contre les socialistes paralyse l'action de la social-démocratie, dit-il encore, confirmant l'opinion de Bakounine selon laquelle les formes démocratiques n'offrent que peu de garanties pour le peuple (13).
L'originalité de l'analyse bakouninienne est d'avoir montré que, dans sa période constitutive, le mouvement ouvrier ne pouvait rien espérer de la subordination de son action à la revendication de la démocratie représentative, parce qu'il avait face à lui la violence étatique, et que dans la période de stabilisation, lorsque cette revendication était accordée, les classes dominantes et l'État avaient les moyens d'empêcher que l'utilisation des institutions représentatives ne remette en cause leurs intérêts. Bakounine a en effet affirmé que les démocrates les plus ardents restent des bourgeois, et qu'il suffit d'une affirmation sérieuse, pas seulement en paroles, de revendications ou d'instincts socialistes de la part du peuple pour qu'ils se jettent aussitôt dans le camp de la réaction la plus noire et la plus insensée, suffrage universel ou pas. L'histoire lui a donné raison.
 
Le malentendu sur l'«étatisme» de Marx
On peut regretter que Rubel, dans son souci de mettre en relief les divergences entre Bakounine et Marx, n'ait pas su en retracer la genèse, qui repose en partie, comme nous l'avons vu, sur le soutien que leur donnaient des fractions différentes de la classe ouvrière européenne, mais aussi pour une bonne part sur un malentendu. L'étatisme que Bakounine reproche à Marx est essentiellement celui de Lassalle (14). On soulève là un point de l'histoire des rapports entre Marx et la social-démocratie allemande. Marx, en effet, n'a que tardivement pris ses distances avec Lassalle, pour diverses raisons : parce qu'il avait besoin de lui pour se faire publier, parce qu'il lui empruntait de l'argent et parce qu'il pensait que, malgré tout, Lassalle contribuait à diffuser ses idées en Allemagne. Par ailleurs, Marx croyait pouvoir s'appuyer sur la social-démocratie allemande dans sa politique au sein de l'AIT.
Cette situation a contribué à alimenter à la fois l'idée de convergence de vues entre Marx et Lassalle et celle de l'approbation sans réserve de Marx envers la politique de la social-démocratie. Bakounine ne pouvait évidemment pas connaître les critiques violentes contre la social-démocratie allemande que Marx développait dans sa correspondance.
Que deux adversaires politiques se lancent des accusations accompagnées de nombreux épithètes, cela fait partie du jeu. Le chercheur, un siècle plus tard, n'est pas tenu de prendre au pied de la lettre ces accusations, c'est-à-dire de rentrer dans le jeu des adversaires. Il convenait, au-delà de l'anecdote ou de la prise de position partisane, de situer le fondement théorique des divergences. Dans le cas de Bakounine et Marx, la première question qu'il convient de poser, systématiquement, est : sont-ils si en désaccord que cela ?
Au lieu d'une approche idéologique consistant à ne retenir que ce que les protagonistes ont dit d'eux-mêmes et de leur rival respectif, et à prendre leurs déclarations pour argent comptant sans aucun examen critique, une approche historique aurait permis d'élaguer une bonne part des oppositions.
L'affirmation de Maximilien Rubel concernant l'«anarchisme» de Marx peut susciter tout d'abord un rejet violent (15) que la lecture de l'article sur le livre de Bakounine, Étatisme et anarchie, d ans le Dictionnaire des œuvres politiques, n'a pas diminué. En effet, le lecteur qui a lu l'ouvrage de Bakounine en tire l'impression que Rubel n'a retenu que les passages où le révolutionnaire russe parle de Marx (16). On est donc en droit de s'interroger sur l'opportunité de confier à Rubel la tâche d'écrire, sur une œuvre de Bakounine, un article qui conclut en évoquant le grand projet non réalisé de... Marx, ce qui en dit long sur le sujet qui est réellement traité (le nom de Bakounine est mentionné 53 fois, celui de Marx 47 fois [je n'ai pas compté les citations et les notes]).
Si, aujourd'hui, notre désaccord avec Maximilien Rubel ne s'est pas modifié sur le fonds, il convient peut-être de dépasser le problème et de poser d'autres questions, sans doute plus pertinentes ; non plus : Marx est-il un théoricien de l'anarchisme ?, mais : Pourquoi diable Rubel veut-il à tout prix faire de Marx un théoricien de l'anarchisme ?
# Car enfin, si l'objectif de Rubel est de promouvoir l'anarchisme, pourquoi fait-il appel à Marx pour cela ? Et surtout, pourquoi fait-il appel à Marx à l'exclusion de tout autre ? Pourquoi ne fait-il pas œuvre créatrice (17), en élaborant une doctrine originale fondée sur une synthèse de Marx, Proudhon et Bakounine, ces deux derniers auteurs n'ayant tout de même pas dit que des âneries ?
# Et si son objectif est de réhabiliter la pensée de Marx en la dégageant de toute accusation d'étatisme, avait-il besoin d'aller jusqu'à en faire un théoricien de l'anarchisme ?
Nous n'aurons sans doute jamais de réponse à ces questions, mais elles valent peut-être la peine d'être posées, ne serait-ce que pour dépasser le stade de l'approche superficielle des relations tumultueuses entre anarchisme et marxisme.
 
Les bases rationnelles de l'utopie anarchiste
Marx fut donc le premier à jeter les bases rationnelles de l'utopie anarchiste et à en définir un projet de réalisation. Cette affirmation de Rubel implique sans ambiguïté que les auteurs contemporains de Marx tels que Proudhon et Bakounine, traditionnellement désignés comme anarchistes, sont écartés du statut de théoriciens à part entière, et relégués — dans le meilleur des cas — à celui de précurseurs.
La thèse de Rubel se fonde sur le contenu hypothétique d'un livre que Marx n'a pas écrit, mais qu'il avait en projet : Le «Livre» sur l'État prévu dans le plan de l'Économie, mais resté non écrit, ne pouvait que contenir la théorie de la société libérée de l'État, la société anarchiste(18).
Tout l'échafaudage repose sur une hypothèse que rien ne permet de vérifier : ce livre non écrit ne pouvait que contenir, etc., ce qui est une façon de dire que Maximilien Rubel n'en sait rien, mais qu'il le suppose, à moins qu'il ne soit en mesure de produire un document où Marx dit explicitement : J'ai un projet de livre sur l'État dans lequel je développerai la théorie de la société anarchiste.
Maximilien Rubel n'a, semble-t-il, pas grand chose à produire, puisqu'il reconnaît que la voie anarchiste suivie par Marx est implicite, c'est-à-dire non formulée: en d'autres termes, elle doit être induite de son œuvre.
Si le marxisme réel n'a pas suivi cette voie anarchiste implicite dans la pensée de Marx, c'est parce que des disciples peu scrupuleux ont invoqué certaines attitudes du maîtrepour mettre son œuvre au service de doctrines et d'actions qui en représentent la totale négation. Le «socialisme réalisé», selon l'expression de Maximilien Rubel, est une dénaturation de la pensée de Marx.
On pourrait analyser ces propos à la lumière du matérialisme historique : un homme élabore les bases rationnelles et un projet de réalisation de société anarchiste. Ces bases et ce projet sont implicites, car élaborées dans un livre qui est resté non écrit. Malheureusement le maître a eu certaines attitudes personnelles apparemment contestables, dont on ignore de détail, qui ont incité des disciples peu scrupuleux à mettre son œuvre au service de doctrines et d'actions qui en représentent la totale négation. Marx, apprend-on, n'a pas toujours cherché dans son activité politique à harmoniser les fins et les moyens du communisme anarchiste. Mais pour avoir parfois failli en tant que militant, Marx ne cesse pas pour autant d'être le théoricien de l'anarchisme. Ces propos sont très obscurs pour qui ne connaît pas les détails de l'histoire de l'exclusion, par Marx et son entourage, du mouvement ouvrier international presque entier de l'AIT(19). On note cependant un léger soupçon de mauvaise conscience. Le lecteur peu au courant croit deviner que Marx a fait quelque chose de condamnable, mais cela ne doit pas être bien grave car cela n'entache pas la validité normative de son enseignement.
Il semble donc que le destin du socialisme réalisé, euphémisme pour le stalinisme et toutes les variantes de communisme qui lui ont succédé, soit lié à quelques disciples peu scrupuleux qui n'ont pas compris la voie anarchiste implicite contenue dans la pensée de Marx. En termes de matérialisme historique, une telle approche du problème s'appelle idéalisme. Maximilien Rubel applique à l'histoire du marxisme la méthode que le marxisme combat.
L'anarchisme, quant à lui, a moins souffert de la perversion que constitue l'application concrète car, n'ayant pas créé une véritable théorie de la praxis révolutionnaire, il a su se préserver de la corruption politique et idéologique(20). C'est faire beaucoup d'honneur à l'anarchisme : la participation des anarchistes au gouvernement de front populaire en Espagne ne saurait donc être classée dans la rubrique corruption politique et idéologique.
L'histoire semble ici perçue comme un phénomène exclusivement idéologique : un phénomène historique ne peut exister que s'il a été théorisé, sinon il n'est pas.
Ce qui confère à Marx la qualité de théoricien le plus conséquent de l'anarchisme, écrit Maximilien Rubel, c'est que l'avènement de la communauté libérée de l'exploitation économique, politique et idéologique de l'homme par l'homme est conçu non en fonction de comportements individuels, moralement exemplaires, mais comme action réformatrice et révolutionnaire de l'«immense majorité» constituée en classe sociale et en parti politique(21).
En revanche, l'anarchisme réel (c'est-à-dire pas celui de Rubel), semble se limiter au seul geste individuel de révolte(22).
Des pans entiers de l'histoire du mouvement ouvrier international sont ainsi évacués. Limiter l'anarchisme au seul geste individuel de révolte occulte quelques pages marquantes de l'histoire du mouvement ouvrier international, certes peu traités dans les ouvrages qui se situent dans la lignée de l'orthodoxie élaborée par ces disciples peu scrupuleux de Marx évoqués par Rubel.
Des centaines de milliers d'anarcho-syndicalistes et d'anarchistes ont été tués entre les deux guerres et sur tous les continents : ils n'étaient pas poussés par le seul geste individuel de révolte et ignoraient qu'ils n'avaient pas créé une véritable théorie de la praxis révolutionnaire. Il est vrai que le mouvement anarcho-syndicalistes avait eu fort à faire, puisqu'il avait dû faire face simultanément à la bourgeoisie internationale, au fascisme, au nazisme et au stalinisme.
 
Références explicites à la société sans État
De quoi est fait l'anarchisme de Marx, en quoi a-t-il jeté les bases rationnelles de l'utopie anarchiste et en quoi en a-t-il défini le projet de réalisation? On sait que grâce à Marx, l'anarchisme s'est enrichi d'une dimension nouvelle, comme celle de la compréhension dialectique du mouvement ouvrier perçu comme auto libération éthique englobant l'humanité tout entière (sauf peut-être les nations réactionnaires relevées par Engels). Nous ne nous attarderons pas à tenter de comprendre ce qu'est la compréhension dialectique du mouvement ouvrier, ni l'autolibération éthique englobant l'humanité tout entière. Nous nous contenterons d'essayer de repérer les références explicites à la société sans État que Marx a pu faire dans son œuvre.
Il y a certes chez l'auteur du Capital des critiques de l'État, mais la critique de l'État en elle-même ne définit pas l'anarchisme.
Il y a des textes où Marx fait une critique radicale d'un type déterminé d'État mais la critique de l'État en tant que principe reste très limitée.
# Dans le tome I, Économie, des Œuvres de Marx des Éditions de la Pléiade établies et annotées par Maximilien Rubel, on trouve 7 références à l'abolition de l'État dont 3 sont des notes de Rubel.
# Dans le tome II, Économie, il y a 4 références dont 3 dans les notes.
# Dans le tome Œuvres philosophiques, il y a une référence de Marx à l'abolition de l'État, deux notes de Maximilien Rubel, et un passage dans l'introduction où Maximilien Rubel nous dit que la vision d'une société non politique chez Marx s'est exprimée à travers la revendication de la démocratie représentative, c'est-à-dire... le parlementarisme.
# Dans le tome I, Œuvres politiques, une phrase, dans les appendices, d'un texte de 1850 définit succinctement, mais très justement, le sens de l'abolition de l'État : L'abolition de l'État n'a de sens que chez les communistes, comme conséquence nécessaire de l'abolition des classes, avec lesquelles disparaît automatiquement le besoin du pouvoir organisé d'une classe de rabaisser les autres classes (p. 1078).
La rubrique Abolition de l'État de l'index des idées renvoie à un passage (p. 634) où il est question du renversement du pouvoir d'État existant, ce qui ne saurait s'inscrire dans une perspective anarchiste. Les autres références à l'anarchisme ou à l'abolition de l'État sont contenues soit dans l'introduction de Maximilien Rubel soit dans les notes.
Sur plus de 6.000 pages, il y a donc 7 références directes de Marx à l'abolition de l'État (dont une d'Engels, d'ailleurs), en des termes vagues, et qui constituent un matériel bien mince pour conclure que Marx est un théoricien de l'anarchisme.
On peut s'étonner qu'un auteur qui voulait, paraît-il, faire sur l'État ce qu'il avait fait sur le capital n'ait pas parsemé son œuvre d'indications plus nombreuses sur la société sans État. Or, c'est là tout de même un concept déterminant de la théorie anarchiste qui, s'il constituait une préoccupation majeure de Marx, devrait être suffisamment présente dans son œuvre pour qu'il ne puisse être occulté par les différents partis qui se réclament de son enseignement.
Le passage le plus précis cité par Rubel sur cette question est extrait des Prétendues scissions dans l'Internationale :
Tous les socialistes entendent par Anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l'abolition des classes une fois atteinte, le pouvoir de l'État, qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d'une minorité peu nombreuse, disparaît, et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives.
Cette phrase de Marx est trop vague, trop générale et trop isolée dans son œuvre pour qu'elle puisse être considérée comme une adhésion à l'anarchisme. Et surtout, elle n'est pas un projet politique explicite dans la mesure où elle renvoie l'abolition de l'État à un avenir indéterminé et lointain.
Le document qui pourrait accréditer de la façon la plus convaincante la thèse d'un Marx anarchiste est l'Adresse sur la guerre civile en France rédigée au nom du Conseil général de l'AIT au lendemain de la Commune de Paris, et qui constitue un point de litige important entre marxistes et anarchistes.
C'est, selon Maximilien Rubel, un texte qui passera aux yeux de Bakounine pour un reniement des convictions «étatistes-autoritaires»de Marx (23). Bakounine dira en effet qu'il s'agit là d'un travestissement bouffon de la pensée de Marx.
N'ayant jamais hésité à reconnaître les points d'accord qu'il pouvait avoir avec Marx, on peut donc s'étonner que Bakounine récuse à Marx le droit d'être en accord avec lui-même sur l'analyse de la Commune. Il nous faudra donc examiner cette question pour tenter de comprendre cette récusation et déterminer si elle est justifiée.
Ce livre est en effet souvent cité comme une expression typique de la pensée politique de Marx, alors qu'il aborde cet événement d'un point de vue fédéraliste, c'est-à-dire en opposition totale avec ses idées. Les textes de Marx qui précèdent le livre ne laissent rien entrevoir de cette idée et les textes qui suivent n'y font jamais allusion : le Manifeste se contente de dire que la première étape de la révolution ouvrière est la conquête du régime démocratique, c'est-à-dire le suffrage universel, ce que confirme Engels dans la préface des Luttes des classes en France. Le Manifeste ne dit nulle part comment la conquête de la démocratie pourrait assurer au prolétariat l'hégémonie politique ; Engels dit simplement dans son projet de Catéchisme que le suffrage universel assurera directement dans les pays où la classe ouvrière est majoritaire, la domination de cette dernière.
Bakounine ne fut pas le seul à percevoir le contraste entre les positions antérieures de Marx et celles qu'il défend au moment de la Commune. Son biographe, Franz Mehring, note lui aussi que La Guerre civile en Franceest difficilement conciliable avec le Manifeste et que Marx y développe un point de vue proche de celui de Bakounine : Si brillantes que fussent ces analyses, dit en effet Mehring, elles n'en étaient pas moins légèrement en contradiction avec les idées défendues par Marx et Engels depuis un quart de siècle et avancées déjà dans le Manifeste communiste [...] Les éloges que l'Adresse du Conseil général adressait à la Commune de Paris pour avoir commencé à détruire radicalement l'État parasite étaient difficilement conciliables avec cette dernière conception [...] On comprend aisément que les partisans de Bakounine aient pu facilement utiliser à leur façon l'Adresse du Conseil général. Bakounine lui-même trouvait cocasse que Marx, dont les idées avaient été complètement bousculées par la Commune, soit obligé, contre toute logique, [Je souligne] de lui donner un coup de chapeau et d'adopter son programme et ses objectifs(24).
Il ne vient pas à l'idée de Mehring que Marx ne soit pas le genre d'homme à agir contre toute logique. Il n'entre pas dans notre propos de faire la genèse des revirements de Marx entre le début de la guerre et l'écrasement de la Commune, mais il nous semble utile de «décrypter» brièvement, pour Mehring, ce qui lui paraît aller contre toute logique.
# Marx approuve la guerre parce qu'une victoire prussienne conduira à des avantages stratégiques pour le mouvement ouvrier allemand, à la constitution d'une Allemagne unifiée et centralisée. Lettre de Marx à Engels, 20 juillet 1870 : Les Français ont besoin d'être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir d'État sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande.
# Une victoire allemande assurera la prépondérance de la classe ouvrière allemande. Lettre de Marx à Engels, 20 juillet 1870 : La prépondérance allemande transformera en outre le centre de gravité du mouvement ouvrier de l'Europe occidentale, de France en Allemagne ; et il suffit de comparer le mouvement dans les deux pays, depuis 1866 jusqu'à présent, pour voir que la classe ouvrière allemande est supérieure à la française tant au point de vue théorique qu'à celui de l'organisation. La prépondérance, sur la scène mondiale, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon.
# Les travailleurs français ne doivent pas bouger, parce qu'un éventuel soulèvement victorieux et une défaite allemande retarderait l'unité nationale allemande : L'Allemagne, dit-il, serait fichue pour des années voire des générations. Il ne pourrait plus être question d'un mouvement ouvrier indépendant en Allemagne, la revendication de l'existence nationale absorbant alors toutes les énergies (ibid.). Engels à Marx, 15 août 1870 : Il serait absurde [...] de faire de l'antibismarckisme le principe directeur unique de notre politique. Tout d'abord jusqu'ici — et notamment en 1866 — Bismarck n'a-t-il pas accompli une partie de notre travail, à sa façon et sans le vouloir, mais en l'accomplissant tout de même ?
# Pour justifier ces positions, il faut accréditer l'idée d'une guerre défensive pour les Allemands. Marx à Engels, 17 août 1870 : La guerre est devenue nationale. Kugelmann de son côté est accusé de ne rien entendre à la dialectique parce qu'il avait affirmé que la guerre du côté allemand était devenue offensive (25).
# Le 4 septembre 1870, l'empire français s'écroue ; la section française de l'AIT lance un appel internationaliste demandant aux travailleurs allemands d'abandonner l'invasion. La social-démocratie allemande répond favorablement, ses dirigeants sont immédiatement arrêtés. Marx qualifie l'appel lancé par les ouvriers français de «ridicule». Il a, dit-il, provoqué parmi les ouvriers anglais la risée et la colère.
# Engels écrit le 12 septembre : Si on pouvait avoir quelque influence à Paris, il faudrait empêcher les ouvriers de bouger jusqu'à la paix. Les travailleurs français doivent profiter de l'occasion pour se constituer en parti et œuvrer dans le cadre des institutions de la République. Le 9 septembre, le Conseil général de l'AIT publie un manifeste qui recommande aux ouvriers français : 1) de ne pas renverser le gouvernement ; 2) de remplir leur devoir civique (c'est-à-dire de voter) ; 3) de ne pas se laisser entraîner par les souvenirs de 1792. Les ouvriers, dit l'Adresse, n'ont pas à recommencer le passé mais à édifier l'avenir. Que, calmes et résolus, ils profitent de la liberté républicaine pour travailler à leur organisation de classe.
Voici donc les dispositions d'esprit dans lesquelles se situaient Marx et Engels à la veille de la Commune, dispositions attestées, sans beaucoup de contestations possibles, par leur correspondance.
La théorie de la guerre de défense ne pouvait être soutenue indéfiniment. L'opinion révolutionnaire unanime et la résistance des masses parisiennes contribuèrent à modifier le point de vue de Marx et d'Engels. Ce n'est que lorsque Blanqui déclare que tout est perdu que Marx reprend à son compte l'argument de la guerre révolutionnaire, cinq mois plus tard. Dès lors, le rôle involontairement progressif de Bismarck diminue, en même temps que s'élève la gloire des ouvriers parisiens vilipendés six mois plus tôt. La Guerre civile en France est l'expression de ce changement d'optique. Désormais, dit Marx, la guerre nationale est une pure mystification des gouvernements destinée à retarder la luette des classes. Ainsi, la lutte des classes reprend sa place comme moteur de l'histoire ; on ne demande plus aux ouvriers français de remplir leur devoir civique ni de s'abstenir de renverser le gouvernement.
Après la Commune, Marx est allé dans le sens des événements parce qu'il comptait rallier à sa cause les Communards exilés à Londres. Voyant que le procédé ne marchait pas, il écrira à son ami Sorge, le 9 novembre 1871, une lettre dépitée : Et voilà ma récompense pour avoir perdu presque cinq mois à travailler pour les réfugiés, et pour avoir sauvé leur honneur, par la publication de La guerre civile en France! ! ! Bakounine, qui ignorait évidemment cette lettre, a toutes les raisons de dire que le livre était un «travestissement bouffon» effectué par Marx de sa propre pensée (26).
L'approche idéologique de l'événement consiste à nier la réalité, à ne prendre en compte que le contenu de l'Adresse sur la guerre civile en France, sans tenir compte du contexte ni des documents existants en dehors des proclamations de principe, et à l'intégrer dans un corps de doctrine qu'on veut faire passer pour vérité historique.
L'approche critique de l'histoire des idées politiques consiste à les resituer dans leur contexte et à les confronter avec les idées de l'époque et les documents disponibles ; elle consiste aussi à ne pas considérer comme argent comptant ni ce qu'un auteur dit ni les motivations qui le poussent. Elle consiste à mettre en parallèle ce que l'auteur proclame publiquement, c'est-à-dire ce qu'il veut qu'on croie, et ce qu'il dit en privé. C'est ce que Rubel ne fait jamais dès lors qu'il s'agit de Marx. L'Adresse est pour lui un document dont le contenu constitue la vérité en soi, et qui ne saurait être remis en cause.
Pour avoir une idée de ce que les fondateurs du «socialisme scientifique» pensaient vraiment de l'abolition de l'État, il convient de se reporter à ce que dit Engels dans une lettre à Cafiero, écrite à la même époqueoù Marx rédigeait La Guerre civile en France. Il est vrai que, selon Rubel, il faut faire un distinguo entre les deux hommes.
Engels apparaît souvent comme le «gaffeur» du couple, qui dit explicitement des choses qui doivent être sous-entendues (la notion de peuple contre-révolutionnaire, le terrorisme aveugle contre les Slaves, etc.). Pourtant ces «gaffes» n'ont jamais été contestées par Marx. Voici ce qu'écrit Engels : Pour ce qui est de l'abolition de l'État, c'est une vieille phrase philosophique allemande dont nous avons beaucoup usé lorsque nous étions des blancs-becs(27).
 
Classe ouvrière et «négation créatrice»
Si Sur les Prétendues scissions définit l'anarchisme en termes de but dans le mouvement prolétaire, il faut préciser que l'anarchisme se définit aussi en termes de moyens. Il ne se réduit pas à l'aspiration à un objectif lointain. Il implique une théorie de l'organisation et quelques grandes lignes stratégiques.
Si une politique se juge par sa finalité, elle se juge aussi par les moyens qu'elle se donne pour y parvenir. Lorsque Maximilien Rubel fait du suffrage universel, hier encore instrument de duperie, un moyen d'émancipation, il sort totalement des cadres de référence de l'anarchisme () De même l'anarchisme ne reconnaît aucune validité normative à des pirouettes dialectiques affirmant que le prolétariat ne s'aliène politiquement que pour triompher de la politique et ne conquiert le pouvoir d'État que pour l'utiliser contre la minorité anciennement dominante [...] La conquête du pouvoir politique est un acte «bourgeois» par nature ; il ne se change en action prolétarienne que par la finalité révolutionnaire que lui confèrent les auteurs de ce bouleversement(28).
On peut penser que si la conquête du pouvoir politique est un acte bourgeois par nature, aucune finalité révolutionnaire ne peut le transformer en action prolétarienne. C'est au contraire l'action prolétarienne qui se trouvera de ce fait transformée en action bourgeoise. Maximilien Rubel a trop longtemps mis l'accent sur le problème de la praxis révolutionnaire pour ne pas se rendre compte que la praxis est indissociable du but à atteindre et qu'ils se déterminent (dialectiquement) l'un l'autre.
Préconiser que la classe ouvrière assume le projet dialectique d'une négation créatrice et prenne le risque de l'aliénation politique en vue de rendre la politique superflue, ne s'inscrit pas dans un projet anarchiste. Pour Bakounine, la seule négation créatrice est la destruction de l'État et son remplacement par les structures de classe du prolétariat. S'engager — volontairement en plus — dans un processus d'auto-aliénation ne paraîtrait pas à Bakounine le meilleur moyen de parvenir à l'autolibération.
Il semble y avoir une confusion chez Rubel entre théorie de l'État et anarchisme. Il n'est pas contestable que dans l'œuvre de Marx il y ait un projet lointain de dépérissement de l'État qui est implicite dans sa théorie de l'abolition des classes sociales. L'État, schématiquement défini comme instrument de répression au service d'une classe dominante, disparaît avec la disparition des classes et de leurs antagonismes. Cet argument ne fait pas du marxisme une théorie anarchiste pour autant, dans la mesure où l'anarchisme se définit, à l'encontre de l'idée de disparition de l'État comme finalité lointaine, comme un mouvement qui inscrit la destruction de l'État comme processus commençant avec la révolution elle-même.
L'État ne garantit pas seulement les privilèges de la classe dominante, il est un instrument de création permanente de privilèges, et dans ce sens, il crée la classe dominante. Il n'y a pas de classes sans État, dit Bakounine.
Par ailleurs, l'anti-étatisme ne saurait à lui seul définir l'anarchisme. Dans un écrit de jeunesse, Argent, État, Prolétariat, datant de 1844, Marx se laisse aller à des déclarations franchement antiétatiques : L'existence de l'État et l'existence de l'esclavage sont indissociables(29) [c'est de l'esclavage de la société civile dont il s'agit]. Maximilien Rubel, dans une note, page 1588, déclare un peu hâtivement que cet aphorisme exprime on ne peut plus catégoriquement le credo anarchiste de Marx.Une telle affirmation antiétatique ne peut, aux yeux de Maximilien Rubel, que fermement établir Marx au premier rang des penseurs anarchistes. Et, répondant par avance à l'objection selon laquelle toute la praxis ultérieure de Marx dément totalement cette affirmation plus anarchiste que nature, Maximilien Rubel précise : Ses déclarations ultérieures quant à la nécessité, pour la classe ouvrière, de «conquérir» le pouvoir politique, donc de s'assurer la direction des affaires de l'État, voire d'y exercer, en tant que classe et comme «immense majorité», sa «dictature» sur la minorité bourgeoise légalement dépossédée de ses privilèges économiques et politiques, ne contredisent nullement le postulat initial de la finalité anarchiste du mouvement ouvrier(30).
Ce qui est une façon de dire qu'une praxis totalement extra-anarchiste ne contredit nullement le postulat initial anarchiste.
Malheureusement, en énonçant les termes de la contradiction, Maximilien Rubel ne la résout pas.
Dans une autre note de la même page 1588, il souligne que malgré le caractère antipolitique (qu'il assimile sans doute à l'anarchisme) de ses écrits de la période parisienne, Marx s'accommodera plus tard d'une politique ouvrière assez conforme au principe qui se trouve ici condamné, ce qui est pour le moins un euphémisme.
Là encore, la contradiction ne semble pas détourner Maximilien Rubel de son idée. En revanche, il s'étonne que les épigones de Marx n'aient pas compris que ce dernier était anarchiste, malgré le petit nombre de passages où il se révélerait comme tel, et malgré une pratique politique totalement anti anarchiste : En tant qu'idéologie politique, le marxisme des épigones se nourrira de cette ambiguïté que l'absence de «Livre» sur l'État facilitera(31).
Maximilien Rubel semble lui-même conscient du caractère peu convaincant de l'anarchisme de Marx tel qu'il devrait apparaître dans son œuvre écrite. Aussi, la pièce maîtresse de son argumentation se trouve-t-elle dans ce Livre sur l'État que Marx avait en projet. Resté non écrit, ce Livre, rappelons-le, ne pouvait contenir que la théorie de la société libérée de l'État, la société anarchiste(32).
Le plan de l'Économie que Marx voulait écrire n'a pu être rempli que par un sixième, dit Rubel : La critique de l'État dont il s'était réservé l'exclusivité [sic] n'a pas même reçu un début d'exécution, à moins de retenir les travaux épars, surtout historiques, où Marx a jeté les fondements d'une théorie de l'anarchie(33).
Ainsi, en dépit d'une stratégie politique, d'une praxis dont Maximilien Rubel lui-même dit qu'elle est contraire aux principes énoncés, Marx aurait écrit, s'il avait eu le temps, une théorie anarchiste de l'État et de son abolition. Les héritiers de Marx qui, par la suite, ont construit un capitalisme d'État peu conforme aux professions de foi anarchistes, se sont «nourris» de cette ambiguïté, causée précisément par l'absence du Livre sur l'État. En d'autres termes, semble croire Maximilien Rubel, si Marx avait eu le loisir d'écrire ce Livre, son œuvre n'aurait pas revêtu cette ambiguïté (que Rubel souligne à plusieurs reprises) ; et sa qualité d'anarchiste aurait éclaté au grand jour, et par là même occasion, probablement, les destinées du mouvement international auraient été différentes. Position idéaliste s'il en fut.
La clef du problème de la destinée du marxisme — et de sa dénaturation — réside en conséquence dans ce Livre non écrit, dont l'absence a fait basculer le marxisme dans l'horreur concentrationnaire.
Pour rendre à l'œuvre de Marx (et non plus au marxisme, concept que Maximilien Rubel rejette) sa véritable signification anarchiste, il faut donc partir de ce qui existe (c'est-à-dire pas grand chose), des travaux épars, dont Maximilien Rubel se propose de se faire l'exégète.
Les anarchistes pourraient légitimement demander à Maximilien Rubel s'il n'y a pas un grosse contradiction à réaffirmer le postulat du matérialisme historique, qui fonde l'incomparable supériorité du marxisme sur l'anarchisme, et ensuite à expliquer le dévoiement de l'œuvre de Marx par la seule absence d'un livre qu'il n'a pas écrit.
Si on s'en tient effectivement aux postulats du matérialisme historique, la publication du Livre sur l'État n'aurait pas changé grand chose ; les épigones, représentants de forces sociales qui se seraient développées de toute façon, auraient pris dans Marx (ou ailleurs) ce qui leur aurait été nécessaire pour justifier leur politique et auraient laissé le reste. Il n'empêche que c'est quand même dans l'œuvre de Marx — considérable, même sans le Livre sur l'État— que les déformations bureaucratiques et totalitaires du mouvement ouvrier ont trouvé leur fondement théorique.
Si Marx avait été anarchiste, il aurait écrit son Livre sur l'État.
On pourrait ajouter, plus trivialement : si Marx avait été un théoricien de l'anarchisme, ça se saurait...
 
Conclusion
La démarche de Rubel consiste en l'affirmation du caractère anarchiste du projet de Marx, affirmation impliquant le rejet général de la contribution des auteurs anarchistes, même si sur le détail il reconnaît la validité occasionnelle de quelques unes de leurs théories.
A aucun moment il n'y a la tentative de faire une synthèse de l'apport de ces auteurs avec la pensée de Marx, qui est considérée semble-t-il comme un bloc d'acier, pour reprendre les termes de Lénine ; ce dernier considérait que rien ne pouvait être ôté de la pensée de Marx, Rubel considère que rien ne peut y être ajouté.
En récusant toute validité normative à l'anarchisme «réel», Rubel se prive d'atouts considérables. Handicapé par son approche essentiellement idéologique du problème, il ne voit pas les évidentes passerelles existant entre Marx et Bakounine (et Proudhon également), qui auraient pu contribuer à l'élaboration d'une œuvre originale.
Comme penseur révolutionnaire original, Rubel a échoué — mais ce n'était peut-être pas là son intention. Il reste un remarquable exégète de la pensée de Marx.
 
 
Notes
Voilà qui résout les problèmes posés lors du deuxième tour de l'élection présidentielle de 2002 en France ! 
Note sardonique d'un bibliolib-maker...
(1) Bakounine, combats et débats, Institut d'études slaves, 1979.
(2) Il n'entre pas dans l'objet de ce travail de détailler cette question. Le lecteur pourra se reporter à mon ouvrage Bakounine politique — révolution en Europe centrale, Éd. du Monde libertaire.
(3) Marx-Engels, La social-démocratie allemande, 10/18, p. 68.
(4) La social-démocratie allemande, 10/18, p. 66.
(5) Et lorsque la circulaire[il s'agit du teste polémique que Marx rédigea pour la Conseil général : Les prétendues scissions dans l'Internationale] accusait le «jeune Guillaume» d'avoir taxé les «ouvriers des fabriques» genevois d'affreux bourgeois, elle omettait purement et simplement de dire que le terme «ouvriers de fabrique» désignait à Genève une couche d'ouvriers privilégiés, bien rémunérés, travaillant dans les industries de luxe et qui avaient passé les compromis électoraux plus ou moins douteux avec certains partis bourgeois. Franz Mehring, Karl Marx — Histoire de sa vie, Éditions sociales, p. 529.
(6) Franz Mehring, Karl Marx — Histoire de sa vie, Éditions sociales, p. 522.
(7) Par approche idéologique nous entendons l'approche consistant à prendre au premier degré les idées d'un auteur sur un sujet, sans examen critique. ainsi, La guerre civile en Franceserait un livre d'histoire sur la Commune, à prendre comme tel, et contenant la vérité sur cet événement, et non un livre exposant les opinions de Marx sur la question, à un moment donné, et pour des raisons données.
(8) Étatisme et anarchie, p. 206, Champ libre.
(9) Dictionnaire des œuvres politiques, p. 52.
(10) Le concept de peuple chez Bakounine inclut le prolétariat, la paysannerie pauvre et la petite bourgeoisie pauvre.
(11) Dans une lettre à Liebknecht du 8 avril 1870, Bakounine fait remarquer que la majorité des étudiants russes se trouvent dans la situation de n'avoir absolument aucune carrière, aucun moyen assuré d'existence devant elle, ce qui fait qu'avant tout, elle est révolutionnaire par position, et c'est la manière la plus sérieuse et la plus réelle, selon moi d'être révolutionnaire. Il est significatif que ce sont ces mêmes intellectuels petits-bourgeois qui constitueront l'écrasante majorité des cadres du parti bolchevik, trente ans plus tard...
(12) Introduction aux Luttes de classes en France.
(13) Critique du programme d'Erfurt, Éd. sociales, p. 101.
(14) La critique par Bakounine de l'étatisme de Marx recouvre deux réalités, qu'il n'entre pas dans notre sujet de développer : La stratégie de conquête du pouvoir d'État par les élections ; la conception étatique du communisme.
(15) C'est la réaction que j'ai eue en publiant en 1895 un texte polémique dans Informations et réflexions libertaires (oct-nov. 1985), Rubel, Marx et Bakounine.
(16) Étatisme et anarchie est une synthèse des idées de Bakounine sur l'histoire et la politique des États Européens, leur formation et leur perspective d'évolution dans le cadre d'une stratégie du mouvement ouvrier. Le sujet central n'en est pas Marx, quoi qu'en pense Rubel, mais l'Allemagne et la Russie. C'est en effet une réflexion sur le rôle respectif de l'Allemagne et de la Russie dans l'histoire européenne et sur leur statut de centre de la réaction en Europe. Le fait que Bakounine pense — en argumentant — que l'Allemagne a acquis, avec la constitution de l'unité nationale, ce statut de centre de la réaction, se résume chez Rubel par l'accusation de germanophobie, ce qui évidemment évacue l'analyse des explications de Bakounine. On peut distinguer nettement deux parties (le livre, inclus dans le tome IV des Œuvres chez Champ libre, commence p. 201 et finit p. 362) : 
I. # Histoire de l'Europe et géopolitique : Russie (p. 209) # autriche (p. 227) # Russie — empire allemand (p. 250) # Perspective de guerre entre russie et Allemagne (p. 260) # Expansionnisme russe en Asie orientale (p. 273). II. Le libéralisme allemand (p. 286) : 1815-1830 Gallophobie des romantiques tudesques (p. 298) # 1830-1840 Imitation du libéralisme français (p. 303) # 1840-1848 Le radicalisme (p. 314) # 1848-1850 Mort du libéralisme (p. 319) # 1850-1870 Triomphe de la monarchie prussienne (p. 335).
(17) Le lecteur pourra utilement se reporter à l'ouvrage de Claude Berger, Marx, l'association, l'anti-Lénine, qui est une réflexion originale sur le thème de l'association chez Marx en tant que théorie et pratique de l'auto-émancipation du prolétariat. Sa démarche va dans le même sens que celle de Rubel, mais à aucun moment il n'éprouve le besoin de faire de Marx un théoricien de l'anarchisme. Petite bibliothèque Payot, 1974.
(18) Marx théoricien de l'anarchisme, p. 45.
(19) Bakounine avait prévu que, après sa propre exclusion de l'AIT, au congrès de La Haye, le même sort serait réservé à tous les oppositionnels. S'apercevant qu'ils avaient été manipulés par un congrès truqué, les résolutions votées à ce congrès furent désavouées, entre le 15 septembre 1872 et le 14 février 1873, par les Jurassiens, les Français, les Belges, les Espagnols, les Italiens, les Américains, les Anglais, les hollandais.
Voyant cela, le nouveau conseil général, transféré à... New York ! publie le 26 janvier 1873 une résolution déclarant que tous ceux qui ne reconnaissent pas les résolutions du congrès de La Haye se placent en dehors de l'Association internationale des travailleurs et cessent d'en faire partie. Dire par conséquent que Marx et ses proches ont en somme exclu de l'AITla quasi-totalité du prolétariat international n'est pas un abus de langage ! 
L'argument : Il s'est exclu lui-même resservira beaucoup par la suite...
(20) Marx théoricien de l'anarchisme, p. 49.
(21) Marx, Œuvres, La Pléiade, vol. III, note de Rubel, p. 1735.
(22) Marx critique du marxisme, postface, p. 430.
(23) Dictionnaire des œuvres politiques, p. 56.
(24) Franz Mehring, Karl Marx — Histoire de sa vie, Éditions sociales, p. 504.
(25) L'accusation de ne rien entendre à la dialectique constitue la réfutation ultime du marxisme face à un argument irréfutable. Lénine l'emploiera également, notamment contre Boukharine, qu'il désigne comme le meilleur théoricien du parti, mais qui n'a pas compris la dialectique, ce qui laisse rêveur sur le niveau théorique des dirigeants bolcheviks...
(26) L'État et la Révolution joue dans la mythologie léninien ne le même rôle que La Guerre civile en France. C'est un curieux destin que Marx, comme Lénine, confrontés à une révolution, aient été contraints d'opérer un travestissement bouffon de leur pensée pour aller (temporairement il est vrai) dans le sens de l'histoire...
(27) Lettre à Cafiero, 1er juillet 1871
(28) Rubel, Marx critique du marxisme, p. 55.
(29) Marx, Œuvres, La Pléiade, vol. III, p. 409.
(30) Marx, Œuvres, La Pléiade, vol. III, p. 1588, note de Maximilien Rubel.
(31) Marx, Œuvres, La Pléiade, vol. III, note de Maximilien Rubel, p. 1588.
(32) Marx critique du marxisme.
(33) Plan et Méthode de l'Économie, Marx critique du marxisme, p. 378.
 
[Anticommunisme et anarchisme (2000), pp. 18-38 

Éditions du Monde libertaire - Paris 

Éditions Alternative Libertaire - Bruxelles]

 

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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 07:23

L’incendie et la mise en place de la dictature

Le 27 février 1933, vers 21 h 15, un étudiant passant devant le Reichstag entend le bruit d'une vitre brisée. Il alerte le gardien du Parlement qui aperçoit une silhouette courant à l'intérieur du bâtiment en y boutant le feu. Les pompiers et la police arrivent rapidement sur les lieux où ils constatent de nombreux départs de feu. « Dans la salle Bismarck, située au nord de l'édifice, un homme jaillit soudain, torse nu, ruisselant de sueur, l'air égaré, avec un regard halluciné » (1).
Cet homme, Marinus van der Lubbe, se laisse arrêter sans résistance et passe immédiatement aux aveux, affirmant que l'incendie est un geste de protestation politique et qu'il a agi seul.

Les nazis exploitent immédiatement l'évènement et présentent l’attentat comme étant le déclenchement d’une révolution communiste. Dès le 28 février, ils obtiennent de Hindenburg un décret présidentiel, le « Décret d’urgence pour la protection du Peuple et de l’État » qui suspend les libertés individuelles et lance la chasse aux communistes. Dans la foulée, le gouvernement fait arrêter plus de 4 000 militants du KPD, le parti communiste allemand, ainsi que plusieurs dirigeants sociaux-démocrates, syndicalistes et opposants de gauche, au total plusieurs dizaines de milliers de personnes.
Ces opposants sont internés dans les premiers camps de concentration. Ce décret qui élimine les libertés individuelles en Allemagne restera en vigueur jusqu'en 1945. Notons que ces arrestations prirent place très rapidement, elles avaient été soigneusement préparées de longue date.

 

Cependant, ni le Parti Communiste ni le Parti Social-démocrate ne sont interdits et ont donc des élus suite aux élections du 5 mars, 81 communistes et 120 sociaux-démocrates. Le NSDAP, avec 43,9 % des suffrages, n'a pas la majorité.
De plus, Hitler a besoin d'une majorité des deux tiers pour obtenir le vote de l'Acte générateurLoi visant à la suppression de la détresse dans le Peuple et dans le Reich », ou « Loi sur les pleins pouvoirs ». Ses cinq seuls articles confèrent au gouvernement du Reich des prérogatives illimitées ou presque, lui permettant même d’édicter des lois susceptibles d’entamer le noyau dur de la Constitution).

Le vote de cette loi est acquis par Hitler quand il persuade le Parti du centre, le Zentrum (ancêtre du Parti Démocrate-chrétien allemand) de voter en sa faveur lors de sa présentation le 23 mars. Bien que les sociaux-démocrates votent contre, la majorité des 2/3 est cependant atteinte du fait que certains députés sociaux-démocrates sont empêchés de siéger par les SA et que les députés communistes, représentant 17 % des membres du Reichstag, sont arrêtés avant le vote pour leur « rôle suspect dans l'incendie du Reichstag ».
La loi entre en vigueur le 27 mars et, bien que l'Acte générateur n’est censé être effectif que pendant quatre ans, il sera officiellement prolongé à deux reprises et restera en vigueur jusqu’en 1945.

L’habile exploitation politique de l’incendie du Reichstag facilite tellement la mise en place de la dictature nazie que certains historiens qualifient cet incendie « d’acte fondateur » du IIIème Reich

Les enquêtes et procès

Deux procès ont lieu, voyons d’abord celui qui se tient en Allemagne.

Dès l'annonce de l'incendie et avant tout début d'enquête, la radio allemande affirme que les communistes ont mis le feu au Reichstag. Cette thèse, générée sur l’instant devant le bâtiment en flammes par Göring et Hitler, sert de base au procès qui s'ouvre à Leipzig le 21 septembre 1933.

Sur le banc des accusés figurent, outre Marinus van der Lubbe, l'ancien chef de groupe parlementaire du DKP (parti communiste allemand), Ernst Torgler, et trois communistes bulgares, dont Gueorgui Dimitrov, futur secrétaire général du Komintern et futur Premier ministre du gouvernement communiste bulgare. Pugnace, luttant pied à pied, tenant tête par sa rhétorique à Goebbels et à Göring à qui il fait perdre son calme, Dimitrov, qui a appris l'Allemand durant les mois de prisons précédant la condamnation, fait voler en éclat la thèse officielle et transforme le procès en tribune antinazie ce qui lui vaut une renommée mondiale, y compris en Allemagne. Finalement, seul Marinus van der Lubbe est condamné et décapité le 10 janvier 1934, les quatre autres accusés étant acquittés. Ce verdict, qui ôte toute base à la thèse officielle des nazis, ne les empêche pas de maintenir leur interprétation.

En face, l’exilé communiste allemand Willi Münzenberg, dans son Livre brun, attribue la responsabilité de l'incendie aux nazis, ceux-ci ayant voulu par là se créer un prétexte pour déclencher une vague de répression. La parution du Livre brun est suivie, en septembre 1933, d’un procès organisé à Londres par un comité antifasciste international, qui s'affirme selon les mots du procureur comme « un simulacre de procès [qui] ne saurait avoir de validité juridique et n'avait d'autre but que de servir la vérité que les circonstances empêchaient d'éclater en Allemagne ».

« Il en ressort [du contre procès de Londres] que l’attentat, dirigé par Göring sur l’ordre de Hitler, a été exécuté par un commando de SA, utilisant pour ne pas se faire repérer un passage souterrain qui relie la Chambre à la résidence de son président. Cette mouvance n’est pas tendre non plus pour van der Lubbe, qui n’était pas communiste mais l’avait été, en Hollande, jusqu’en 1930, avant de rompre en reprochant au parti sa mollesse : c’est le thème du « trotskyste agent de la Gestapo », bientôt omniprésent dans les procès de Moscou, qui s’esquisse ici, redoublé d’accusations sexuelles aussi peu étayées que médiocrement révolutionnaires : le Hollandais a été l’amant du chef SA Ernst Röhm, et l’homosexualité, ce n’est pas beau du tout. » (2)

Les controverses historiographiques

Un acte isolé

En 1960, dans le Spiegel, puis en 1962, dans son livre Der Reichsbrand. Legende und Wirklichkeit, Fritz Tobias, qui est un historien amateur, affirme que la thèse du complot nazi est aussi infondée que celle du complot communiste. Il qualifie de fallacieux les documents du Livre brun qui servait de base au dossier antinazi.

Cette thèse fut soutenue par l’historien fonctionnaliste Hans Mommsen dans un article dans le Der Spiegel puis un livre.

Selon Ian Kershaw, les conclusions de Tobias sont désormais largement acceptées. Selon lui, la surprise et l'hystérie qui s'emparent des plus hauts dirigeants nazis la nuit de l'incendie, à commencer par Hitler lui-même, est un signe du caractère inattendu de l'évènement et du fait que l'incendie est bien le fait du seul Marinus van der Lubbe.

« Les premiers membres de la police à interroger van der Lubbe, aussitôt appréhendé et clamant haut et fort sa « protestation », n'avaient aucun doute : il avait agi seul, personne d'autre n'était impliqué dans l'incendie. Mais Göring, dont la première réaction en apprenant l'incendie semble avoir été pour s'inquiéter des précieuses tapisseries du bâtiment, se laissa facilement convaincre par les autorités sur place que l'incendie était le fruit d'un complot communiste. Hitler, qui arriva vers 22 h 30, soit une heure environ après Göring, se laissa rapidement persuader de tirer la même conclusion. Göring lui expliqua que l'incendie était sans conteste l'œuvre des communistes. L'un des incendiaires avait déjà été arrêté, tandis que plusieurs députés communistes se trouvaient dans le bâtiment quelques minutes à peine avant l'embrasement. »

L'analyse de Kershaw est vivement contestée par Lionel Richard : « les analyses de Tobias, déjà fortement mises en cause par un groupe d'historiens quand elles ont été publiées, ne jouissent plus d'aucun crédit. Il a été démontré que son information documentaire n'était pas fiable. En l'occurrence, Kershaw aurait pu, au moins, prendre sérieusement en considération les travaux d'Alexander Bahar. »

La publication récente des carnets de route de van der Lubbe, (Éditions Verticales, 2003) censés également montrer que la thèse de Tobias est la bonne, n’apporte en fait qu’un éclairage un peu nouveau sur la personnalité de Marinus mais comporte des trous béants dans sa tentative de démonstration, notamment l’absence totale d’analyse de ce que faisaient les nazis avant l’incendie comme après. C’est d’ailleurs là une constante chez les partisans de Tobias : le fait que Hitler et ses collaborateurs soient au cœur d’une campagne électorale d’une importance extrême pour eux et, par conséquent, étaient prêts à tout pour réussir, n’est jamais pris en compte.

Une manipulation nazie

Alan Bullock, Hitler ou les mécanismes de la tyrannie, Marabout Université, 1962 : « Goering avait trouvé là un bien beau prétexte pour attaquer les communistes ; c'est pourquoi beaucoup pensent (et avec eux l'auteur de cet ouvrage) que l'incendie du Reichstag fut en fait organisé et perpétré par les nazis eux-mêmes. » (Tome 1, p. 254). Pour Pierre Milza, Marinus van der Lubbe aurait été manipulé par les nazis : « Utilisant le délire pyromane d'un jeune chômeur d'origine hollandaise, Marinus van der Lubbe, qui se dit communiste, les hommes de Göring l'ont laissé allumer un petit incendie dans le Palais du Reichstag, tandis qu'eux-mêmes inondaient les sous-sols d'essence ». François Delpla penche lui aussi pour une manipulation de Marinus van der Lubbe par les nazis, par le biais d'un agent infiltré dans les milieux de l'ultragauche, lui faisant croire que l'incendie allait créer un soulèvement populaire contre Hitler. Il reproche aux tenants de la thèse de l'incendiaire isolé de croire que l'absence de preuves de complicités prouve l'absence de complicités.

Jacques Delarue (1962) estime que l'incendie a été perpétré par un commando de membres de la SA, dirigé par Karl Ernst et Edmund Heines, à l'initiative d'Hermann Göring.

William Shirer, Le Troisième Reich des origines à la chute, Stock, 1963 : « On ne saura probablement jamais toute la vérité à propos de l'incendie du Reichstag. Presque tous ceux qui la connaissaient sont aujourd'hui morts, la plupart d'entre eux assassinés par Hitler dans les mois qui suivirent. Même à Nuremberg, le mystère ne put être entièrement éclairci, bien que l'on possède assez de preuves pour affirmer avec une quasi-certitude que c'étaient les nazis qui avaient préparé l'incendie et qui l'avaient exécuté à des fins politiques. »

Pour Gilbert Badia, 1983, il est impossible qu'un homme isolé comme van der Lubbe, dépourvu de tout soutien ait seul perpétré l'incendie, notamment compte tenu du fait qu' « on trouva dans le Reichstag assez de matériel incendiaire pour remplir un camion » et d'une déclaration de Göring au général Hadler lors de laquelle il affirme : « le seul qui connaisse bien le Reichstag, c'est moi ; j'y ai mis le feu ».

Serge Berstein, L'Allemagne de Hitler - chapitre : La prise de pouvoir par Adolf Hitler, Éditions du Seuil, collection Points, 1991 : « Dans la nuit du 27 février, le Reichstag flambe et on arrête sur les lieux un jeune Hollandais, à demi idiot, Van der Lubbe, qui se déclare communiste. Goering fait aussitôt incarcérer les dirigeants du parti communiste, 4 000 permanents et le Bulgare Dimitrov, secrétaire général du Komintern présent en Allemagne. Leur procès, qui a lieu à Leipzig après les élections, leur permet de prouver sans peine leur innocence et de fortes présomptions laissent supposer que l'incendie est l'œuvre des nazis eux-mêmes.

Rappelons que Fritz Tobias a soutenu la thèse d'un Van der Lubbe seul responsable de l'incendie du Reichstag sans complicités extérieures. Selon Tobias, les nazis auraient simplement saisi cette opportunité pour museler l'opposition communiste. Notons que les résultats de l'enquête de Fritz Tobias furent publiés dans le journal "Der Spiegel" dès 1959 avant de paraître sous la forme d'un livre "Der Reichtagsbrand", Rastadt, 1962. »

Pierre Milza, Les fascismes, Éditions du Seuil, collection Points, 2001 : « On sait que l'attentat contre le siège du parlement allemand avait été commis par un jeune chômeur d'origine néerlandaise, van der Lubbe, qui avait appartenu au parti communiste et souffrait de troubles mentaux. Bien que toute la lumière ne soit pas encore faite aujourd'hui sur cette affaire (la plupart des témoins ayant "disparus" au cours des premières années du régime), il est à peu près acquis que le pyromane était manipulé par les nazis - les hommes de Göring auraient laissé van der Lubbe allumer un petit feu dans le palais du Reichstag tandis qu'eux-mêmes inondaient le sous-sol d'essence - et qu'il y a eu provocation de leur part. »

En 2001, en se basant à la fois sur les circonstances matérielles de l'incendie et sur des archives de la Gestapo conservées à Moscou et accessibles aux chercheurs depuis 1990, Bahar et Kugel reprennent la thèse selon laquelle le feu a été mis au Reichstag par un groupe de SA agissant sous les ordres directs de Göring.

François Delpla adopte la thèse de l’attentat nazi, disant des travaux de Tobias :

« Cependant, si on examine ce travail avec une parcelle de l’esprit critique dont lui-même accable la plupart de ses devanciers, on est vite intrigué par des curiosités méthodologiques. Il s’intéresse assez peu aux faits, et bien plus aux failles des théories adverses. Il écarte ce qui gêne sa démonstration avec une brutalité radicale : ainsi, tous les témoignages sont récusés, au motif que tous auraient été pollués par les théories en vigueur, et le corpus des sources se voit drastiquement réduit aux documents écrits. Ceux-ci consistant essentiellement en rapports de police, la démonstration s’en trouve fort simplifiée : il y a d’un côté des professionnels consciencieux, qui recueillent les aveux de van der Lubbe et lui font reconstituer ses gestes d’une façon qui cadre à peu près avec les horaires présumés, de l’autre des nazis surpris par l’événement mais doués d’excellents réflexes propagandistes. » (3)

Citons également l’analyse que Nicolas Bernard nous a livrée sur le forum www.39-45.org :

« S'il est vrai que ces deux auteurs [Tobias et Mommsen] ont sérieusement mis à mal la version traditionnelle de l'événement, qui voulait que "les nazis" aient envoyé un commando brûler le bâtiment et aient imputé le crime à un innocent (le très falot Van der Lubbe) en compagnie d'autres leaders communistes tels que le Bulgare Dimitrov, ils n'en ont pas moins été contestés par d'autres chercheurs, tels qu'Edouard Calic (Le Reichstag brûle !, Stock, 1969), qui, malgré quelques faiblesses dans l'argumentation démontre bel et bien que la place avait été préparée pour Van der Lubbe, lequel n'a pu que bénéficier de complicités nazies. »

Des faits têtus

Les citations d’historiens d’un coté comme de l’autre, laissent penser à l’auteur de cet article que les fonctionnalistes ont, une fois de plus, raté une marche dans cette affaire. Mais revenons maintenant aux sources primaires telles que glanées chez Jacques Delarue, François Delpla et quelques autres :

· La piste du souterrain avait été soufflée à la presse par Göring. La piste du commando, c’est les nazis qui la suggèrent, en esquissant non seulement son itinéraire, mais son équipement, puisque le même Göring parle d’un apport massif de matériaux inflammables. On peut d’ailleurs se demander, avec F. Delpla, si l’homosexualité, totalement imaginaire, de van der Lubbe, n’aurait pas été également suggérée par quelque fuite gestapiste, et remarquer qu’en tout cas cette prose servait merveilleusement les nazis en fournissant une rampe de lancement à leur manœuvre suivante, l’exécution de Röhm motivée par un ensemble de griefs où la moralité figurait en bonne place.

· Hitler Goering et Goebbels sont très rapidement sur les lieux et y restent. Étrange pour les dirigeants d’un pays qui serait sous la menace d’une révolution communiste.

· Otto Strasser s’interroge dans ses Mémoires sur la présence, dans le palais de Goering, du Gruppenführer S.A. Karl Ernst accompagné de quelques hommes triés sur le volet. Que faisaient-ils dans le souterrain construit pour faire passer les canalisations de chauffage central qui vont du palais au bâtiment du Reichstag ? Bref, pour Strasser, il y a eu préparation de l'opération, van der Lubbe n'étant que le bouc émissaire, manipulé comme agent provocateur. Il présente aussi une savoureuse anecdote : « Je me trouve au même instant à la gare d'Anhalt, je vois des lueurs dans le ciel ; je demande à mon chauffeur de taxi ce qui se passe. - Les nazis, me répond-il, indifférent, ont incendié le Reichstag. »

· Observez les photos de Marinus van der Lubbe et comparez celle de la reconstitution à celles prises pendant le procès. Que lui a-t-on fait entre temps pour qu’il ait l’air « abruti » et ne réponde aux questions que par monosyllabes ? « […] cette hébétude dans laquelle certains médecins crurent reconnaitre les symptômes produits par la scocpolamine. » (4)

· Le 22 février, soit 5 jours avant l’attentat, Goering transforme par décret les SA en auxiliaires de la police d’ordre, ce qui permet d’avoir à disposition les effectifs nécessaires pour déclencher l’énorme vague d’arrestations qui suit l’incendie.

· L’incendie a lieu pendant une campagne électorale d’une extrême importance pour le Parti National-socialiste (NSDAP). Le programme de Hitler est très chargé, épuisant même. Le calendrier diffusé par Goebbels dés le 10 février prévoit plusieurs réunions par jour, certaines fort éloignées les unes des autres et nécessitant des déplacements par avion. Or, de manière étrange et apparemment inexplicable, aucune réunion n’est prévue les 25, 26 et 27 février et il est même précisé que le Führer ne peut assister à aucune réunion publique le 27 février, jour de l’incendie. Hitler se trouve donc à Berlin ce jour-là alors que ses partisans l’attendent avec impatience partout dans le pays. Géniale intuition hitlérienne ou plan soigneusement planifié ?

· Les premiers rapports de police, peu utilisés pendant le procès de Leipzig ou par Tobias, montrent que les policiers arrivés très rapidement sur les lieux sont frappés par le nombre de foyers d’incendie (60 à 65 selon eux), leur dispersion dans tout le bâtiment et le fait qu’ils semblent avoir été déclenchés par des produits incendiaires.

· Le docteur Bell, qui a de nombreux amis nazis, raconte que van der Lubbe était en relation avec des SA et ajoute d’un air entendu qu’il sait ce qui s’est réellement passé ce soir là. Une de ses relations en fait rapport à plusieurs membres du Parti Populiste. L’une des lettres arrive à la Gestapo. Bell, alerté, s’enfuit en Autriche où il est assassiné le 5 avril. Le docteur Oberfohren, Président du groupe national-allemand au Reichstag, est lui aussi bien renseigné et a l’imprudence d’en faire rapport par écrit. Un des rapports parvient à l’étranger et est publié par la presse. Le 3 mai, on trouve Oberfohren mort dans son appartement. Ses papiers personnels ont disparus. Des membres du commando incendiaire SA parlent un peu trop : le chef SA Ernst se vante après boire de son « exploit ». Le SA Rall, arrêté après l’incendie pour un délit de droit commun, tente de s’en tirer à bon compte en faisant des révélations à son juge d’instruction. Il raconte tout le périple des incendiaires, cite Goering et Goebbels, révèle les noms des autres membres du commando et tous les détails. Il précise même qu’ils attendirent environ 2 heures dans le tunnel allant du Reichstag à la résidence du Président, donc Goering, avant d’avoir le signal de démarrage. Rall ne le sait pas mais il est clair que Ernst attend l’arrivée de van der Lubbe pour déclencher l’opération. Le greffier Reineking, SA et nazi convaincu, en fait rapport à son chef SA.
La gestapo bloque tous les comptes-rendus d’interrogatoire, fait transférer Rall à Berlin. Son cadavre est découvert quelques jours après dans un champ. Outre Rall, la quasi-totalité des SA suspectés d’avoir fait partie du commando est assassinée par la Gestapo, certains pendant la Nuit des Longs Couteaux.

Mais méfions-nous de ses morts suspectes. L'intérêt de Hitler, selon François Delpla, n'est pas d'être insoupçonnable, mais d'être soupçonné (pour que le nazisme apparaisse capable de tout contre le communisme, et que ceux qui s'en réjouissent perdent peu à peu toute moralité) sans qu'on puisse rien prouver et en faisant piétiner l'enquête sur des fausses pistes : faire porter par la rumeur le chapeau à Ernst puis le trucider pour de tout autres raisons, cela fait partie du « b, a, ba » ; et cela accrédite les rumeurs, stratégiquement vitales, de la division permanente et gravissime du nazisme contre lui-même, ainsi, dans le cas particulier, que la présentation de la Nuit des Longs Couteaux comme un coup de balai salubre débarrassant le régime de sa pègre.

Conclusion

Comme cela est très souvent le cas dès que l’on parle du nazisme, ces polémiques sur l'identité des incendiaires du Reichstag ont été initiées par des historiens, amateurs et professionnels, appartenant à l’école fonctionnaliste qui, malgré les notables et louables avancées que leurs recherches ont permises, restent empêtrés dans une sous-évaluation des capacités manœuvrières réelles du nazisme en général et de Hitler en particulier. L’explication des épouvantables succès du nazisme par toute une série de hasards fort opportuns est non seulement fausse mais elle est dangereuse dans la mesure où elle masque la réalité de la capacité hitlérienne à convaincre, à mentir avec succès et à manipuler effrontément. Par conséquent, elle limite la possibilité d’analyser avec finesse tout autant le nazisme que ses conséquences sur la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Il serait temps d’en finir avec cette « querelle des historiens » et d’en revenir à la réalité, à savoir que le nazisme, s’il fut un phénomène totalement inédit à l’époque, a profondément marqué son siècle au point de déborder sur le suivant, le tout absolument pas « par hasard » mais de manière tout à fait préméditée et habilement planifiée.

(1) Jacques Delarue, Histoire de la Gestapo, Fayard, Paris, 1962, p.31.
(2) François Delpla, Le terrorisme des puissants : de l’incendie du Reichstag à la nuit des Longs couteaux, Guerre et Histoire no. 7, septembre 2002.
(3) http://www.delpla.org/article.php3?id_article=62
(4) Jacques Delarue, op. cité, p.96

Bibliographie
Marinus van der Lubbe, Carnets de route de l’incendiaire du Reichstag, présentés par Yves Pagés et Charles Reeve, Verticales, 2003.
François Delpla, Le terrorisme des puissants : de l’incendie du Reichstag à la nuit des Longs couteaux, Guerre et Histoire no. 7, septembre 2002. http://www.delpla.org/article.php3?id_article=62
Pierre Milza, Les fascismes, Seuil, 2001.
François Delpla, Hitler, Grasset, 1999.
Ian Kershaw, Hitler, Flammarion, 1999.
François-Georges Dreyfus, Le IIIe Reich, Éditions de Fallois, 1998.
Enrique Leòn et Jean-Paul Scot, Le nazisme des origines à 1945, Armand Colin, 1997.
Serge Berstein, L'Allemagne de Hitler - chapitre : La prise de pouvoir par Adolf Hitler, Seuil, 1991.
Gilbert Badia, Feu au Reichstag. L'acte de naissance du régime nazi, Messidor, Éditions sociales, 1983.
Otto Strasser, Le front noir contre Hitler, coécrit avec V. Alexandrov, Marabout, 1972.
Edouard Calic, Le Reichstag brûle !, Stock, 1969.
Hans Mommsen, Der Reichstagsbrand und seine politischen Folgen, Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte 12 (1964), S. 351-413.
Fritz Tobias, Der Reichsbrand Legende und Wirklichkeit, Rastatt, 1962, précédé d’un article dans Der Spiegel en 1960.
William Shirer, Le Troisième Reich des origines à la chute, Stock, 1963.
Alan Bullock, Hitler ou les mécanismes de la tyrannie, Marabout, 1962.
Jacques Delarue, Histoire de la Gestapo, Fayard, 1962.
Remerciements :
Un grand merci à Francis Deleu qui, grâce aux comptes-rendus de lecture et aux citations sur le forum Livres de Guerre http://www.livresdeguerre.net, m’a permis d’utiliser des sources dont je ne disposais pas personnellement.

 

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21 octobre 2011 5 21 /10 /octobre /2011 05:28

Pour consulter le blog : linter.over-blog.com

Notre article : http://linter.over-blog.com/article-ce-jeudi-20-octobre-2011-apres-la-mort-annoncee-de-m-kadhafi-86916747.html

Pour tous ceux qui s’interrogent pourquoi justement la Libye, pourquoi justement M. Khadhafi, pourquoi cette intervention massive de l’impérialisme au nom des droits de l’homme, pourquoi l’impérialisme a-t-il tout fait jusqu’à obtenir enfin sa mort, pourquoi le malaise de beaucoup à entendre une seule et unique voix sur tous les médias, ce message envoyé par un camarade.

Ce jeudi 20 octobre 2011, après la mort annoncée de Kadhafi

Alain Badiou sur la Libye

"(...) La complicité d’une large partie de l’opinion publique et de tous les partis parlementaires sans exception, avec la ridicule caricature de "rébellion" montée là-bas (= en Libye) pour justifier l’ingérence "humanitaire" des armées occidentales, participent d’une tradition révoltante, celle de "l’union sacrée, autour d’une politique extérieure impériale belliciste. Des forces qui prétendent critiquer avec virulence le gouvernement Sarkozy se trouvent subitement en plein accord avec lui pour ce genre d’engagement à la fois matamoresque et sordide. Aurais-je trouvé quelque charme à la gauche "radicale" de type Mélenchon (ce qui n’était nullement le cas) que son ralliement à cette union sacrée m’aurait rappelé au réel, à savoir que le vacarme "de gauche" est interne à la logique contemporaine de la domination.

Je veux redire ici que je n’ai aucune sympathie d’aucune sorte pour Kadhafi (...). Mais je suis catégoriquement opposé à ce que les principaux brigands du monde contemporain - à savoir les grands prédateurs économiques que sont les compagnies pétrolières, les marchands d’armes, les extracteurs de minerais, les coupeurs de bois, les vendeurs de produits avariés, et tout ce qui leur ressemble, ainsi que leurs protecteurs politiques, à savoir les États occidentaux - nous fassent en choeur, avec les trémolos dans la voix de leurs idéologues médiatiques, le coup de la "morale" et de la "démocratie" pour aller briser au loin des pays affaiblis, y mener des guerres interminables, et profiter de ces circonstances pour s’y implanter, piller les ressources locales et installer durablement des bases militaires. Ce genre de propagande, et le consensus qui va avec, ne vaut pas mieux que la description horrifique des "Boches" qui accompagnait le vain massacre de millions de soldats pendant la guerre de 14-18, ou la présentation de peuples entiers comme des sauvages arriérés, qui "justifiait" la conquête coloniale, la mise en coupe réglée d’innombrables régions et le travail des populations sous la chiourme."

Alain Badiou, Le réveil de l’histoire (Circonstances, 6), livre qui vient de paraître aux Editions Lignes.

 

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21 octobre 2011 5 21 /10 /octobre /2011 04:57

lu sur non fides

Série d’incendies suite à la répression anti-anarchiste à Moscou (...)

Série d’incendies suite à la répression anti-anarchiste à Moscou (Russie)


La capitale de la Russie a subi l’incendie de onze voitures de luxe ainsi que l’attaque d’un parking du département de police ayant provoqué l’incendie de deux voitures de patrouille.


Alors qu’aucun groupe anarchiste n’a revendiqué cette série d’attaques, la police et les médias les ont déjà attribuées aux anarchistes, comme souvent (et pas toujours de façon justifiée) en Russie

La sympathie et la reproductibilité des actions directes anarchistes en Russie parmi la population, a poussé le gouvernement à mener une répression contre le mouvement ainsi que des « arrestations pour l’exemple ».

En plus des arrestations de quatre anarchistes présumés et d’un membre de l’ABC, les médias bourgeois ont rapportés que deux hommes (qui ont tous deux effectués des peines de prison en Russie) ont été capturés lors d’une tentative d’incendie, bien que leur participation soit au mieux douteuse.

La police russe a une longue histoire d’intimidation à coup de montages policiers pour forcer les gens à coopérer, ou encore à « persuader » des condamnés à plaider coupable pour d’autres crimes que ceux pour lesquels ils sont accusés.

Traduit de l’anglais de 325 par nos soins.

Voir l’article Répression anti-anarchiste en Russie.

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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 06:19
cette manifestation veut être internationale  de Gaglione à 10h30
vers le chantier du tunnel d'exploration du TGV

Italie : quelques infos sur les suites de la manifestation du
15 octobre à Rome


Apparemment, la manif de Rome samedi dernier n’en fini pas de provoquer pas mal de réactions.
D’abord des descentes de police dès lundi matin, dans pas mal d’endroits, notamment
les centres sociaux et locaux de l’aire « anarcho insurrectionnelle » et « autonome antagoniste ».
Sans résultat en terme d’arrestation semble-t-il. Sauf les 12 personnes arrêtées le samedi,
dont 4 avant la manif. Parmi eux et elles : 4 mineurs, 2 femmes.
Un treizième manifestant très filmé pendant la manifestation a été identifié et arrêté lundi.

Mais ce n’est pas tout.
Le maire de Rome a pris un arrêté interdisant les manifestations dans toute la
partie centrale de Rome pendant un mois. Ne seront autorités que les rassemblements et les
sit- in…

Une manifestation de la FIOM (Fédération de la métallurgie de la CGIL) des travailleurs de FIAT
prévue
pour vendredi prochain est, de fait, interdite.

Le ministre de l’Intérieur Maroni a accusé « la violence aveugle de 3000
encapuchonnés d’avoir éclipsé la protestation pacifique de milliers de personnes. Ils voulaient
des morts,
comme à Gênes ».


Restrictions aux libertés de manifester


Il a aussi annoncé de nouvelles lois concernant les affaires de troubles à l’ordre public et la
résurgence d’un

« terrorisme urbain » (sic). Devant le Parlement, il s’est plaint que les lois actuelles ne
permettent pas des

arrestations préventives de personnes soupçonnées de pouvoir commettre des violences.
Là, il défendait son
rôle, son poste et l’action de la police.
Il cherche donc, « assisté par le ministre de la Défense » comme le dit La
Reppublica, à changer le cadre légal afin de pouvoir prévenir et empêcher les
manifestations violentes.
- Les arrestations en “flagrant délit différé” : sur la base de photos et de vidéos.
- L’application du Daspo (Interdiction d’accéder aux manifestations sportives, au
départ pour empêcher les violences des supporters de foot) aux manifestations de
rue.
- La création d’un crime spécifique d’association pour ceux qui exercent des voies
de fait graves dans les manifestations.
- Plus de protection juridique pour les policiers.

Il a aussi demandé en Conseil des ministres que soient effacées les coupes
budgétaires de son ministère prévues les prochaines années. « J’ai obtenu du
ministère des Finances, et ça n’a pas été facile, le déblocage de 60 millions
d’euros en 2011 pour les dépenses nécessaires de gestion de l’ordre public, 30
millions maintenant et 30 millions à la fin de l’année ».

Les organisateurs de manifestations devront aussi verser une garantie financière
pour obtenir le droit de manifester et paieront la casse.

Il a rendu responsable des violences certains centres sociaux comme “La Gramigna” de
Padoue, “Askatasuna” de Turin, “Acrobax” de Rome, les Pirates de Milan, les CARC de
Rovereto [marxistes léninistes], les skinheads du RASH, et les franges Ultras en
relation avec les “Fedayins Romains”, sans oublier les « chômeurs organisés
napolitains », même si « l’aire d’influence est principalement anarchiste ».


Val de Susa et un « nouvel automne chaud »


Il a ensuite parlé du contexte, la manifestation en Val de Susa samedi prochain et aussi parce
qu’ «
on annonce un nouvel automne chaud » lié aux mesures prises par le gouvernement.
« Cet été en Val de Susa il a été possible de voir la recrudescence du phénomène
insurrectionnel. La protestation « No Tav » de samedi prochain est un laboratoire idéal pour
expérimenter les
pratiques de guérilla en prévision d’un automne chaud »

Apparemment, ce n’étaient pas quelques centaines de jeunes qui se sont affronté aux flics,
mais bien plus que ça. Le ministre de l’Intérieur parle de 3000 et certains témoignages de
manifestants disent aussi plus ou moins la même chose : peut-être un millier se battaient
vraiment

mais des milliers les accompagnaient et les encourageaient, beaucoup de jeunes voire de très
jeunes et
aussi des ouvriers de Promigliano (FIAT).

Toute l’aire la plus réformiste du mouvement, comme Luca Casarini, pour qui ces gens
là « sont des ennemis », se démarque bruyamment et veut isoler les “violents” et
ceux qui les défendent.

D’autres insistent sur la nécessité de ne pas tomber dans le rhétorique simpliste de
la presse qui divise les bons et les mauvais, mais soulignent l’importance d’un
débat ouvert sur les pratiques de lutte qui, jusqu’à un certain point peuvent se
compléter et s’additionner mais aussi bien, dans d’autres cas, diviser et détruire
un mouvement.

D’autres encore avancent que l’on ne peut pas minorer ce qui s’est passé, que d’un
côté le comportement de la police a été criminel (en chargeant la manif avec des
blindés) et que le niveau de l’affrontement correspond à des déterminations sociales
et politiques, que les milliers de personnes qui ont opposé une résistance acharnée
aux charges policières ont exprimé une colère, une rage qui est maintenant diffuse
dans le tissus social et qui est produite par les conditions de vie que cette
société impose… qu’on ne peut pas applaudir les révolutionnaires de la place Tahrir
ou de Tunisie et s’“indigner” ou hurler au complot pour une voiture ou une benne à
ordure brûlée… (la plupart des dégâts étaient Manpower, des banques, des véhicules
de police)

« Guérilla ». « Terrorisme ». « Nouveaux brigadistes »… Les mots sont importants et
ils tournent en boucle dans les médias. Pendant que des syndicats de policiers
manifestent pour obtenir plus de moyens, quelques politiciens évoquent déjà la
nécessité de réintroduire la loi Reale de 1975 [perquisitions et arrestations
sans mandat judiciaire]
qui inaugura toute une série de lois spéciales dans l’Italie des années 70.

Alors, stratégie de la tension du gouvernement ou vraie crainte d’une situation
devenant de plus en plus incontrôlable en pleine crise sociale et montée de la
protestation ?

En tout cas, l’introduction de lois spéciales et l’augmentation du budget de la
police n’augurent rien de bon.


= = = = =

Sources : La Reppublica, La Stampa. Infoaut, Indymedia...

Et aussi

Globl Project Info
http://www.globalproject.info/

Ateneinrivolta
http://ateneinrivolta.org/

Informa-azione Info
http://www.informa-azione.info/

La Gramigna (Padoue)
http://www.cpogramigna.org/

Laboratorio Acrobax (Rome)
http://acrobax.org/joomla/

CSOA Askatasuna (Tunin)
http://www.csoaskatasuna.org/

 

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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 09:05

on est heureux de publier cette page, pour ya ler en metro station belleville, lors que vous montez à Paris c 'est une possibilité. en plus le quartier est compliqué ( voir article des lucioles de septembre).

C’est au 32, rue Henri Chevreau que Helyette Bess, ex-membre d’Action directe, a décidé de déménager sa librairie associative. Inaugurée samedi, elle accueille le public depuis le lundi 10 octobre 2011.

http://pix.toile-libre.org/upload/original/1318409616.jpg

Excédée de voir les collégiens de la rue se regarder dans le miroir, Helyette Bess a posé une affiche, un tout autre reflet

Cette librairie, c’est en fait sa bibliothèque, on n’y trouve que des livres qu’elle a elle-même lus et pour la plupart achetés. C’est une ode à la lutte, la transmission d’un savoir pour que perdurent les idées anarchistes : « Je voulais que ça passe à travers le temps, dit-elle, l’objectif, c’est de faire passer ce style de culture à travers le temps, que les gens sachent ce qu’il s’est passé avant parce qu’on n’est pas seuls sur terre. »

« J’ai des livres mais aussi des thèses, des brochures, des archives. Je vais essayer de les rassembler pour en faire des dossiers thématiques. » La première étape pour cette dame de 80 ans sera de réparer certaines des œuvres attaquées par le temps et l’humidité.

Cependant, pas question de devenir un lieu où cette culture serait trop simple d’accès, ce n’est pas Internet : « Sur Internet il faut savoir ce que l’on veut, ici on peut trouver quelque chose. C’est important de ne pas avoir les choses triées, de ne pas savoir ce qui est dans un livre avant de le lire. Il faut savoir à quoi on a envie de passer son temps, le temps qu’on économise, on ne s’en sert pas bien. »

http://pix.toile-libre.org/upload/original/1318409775.jpg

Assise à son bureau, Helyette Bess accueille d'un « bonjour » les personnes entrant dans sa boutique mais leur laisse la liberté d'engager ou non la conversation

Libres livres

Pour les « clients », il faudra consulter les œuvres sur place, la librairie dépend de l’association Jargon libre et elle n’est pas autorisée à vendre. De toutes façons, explique Helyette Bess, bien des livres d’ici ne sont plus édités. Pour l’instant, chacun est libre de parler ou non, de lire ou de feuilleter ces œuvres qui évoquent en grande majorité la lutte et la résistance. Et puis plus tard, peut-être une photocopieuse : « Quand on sera riches. » Avis aux généreux.

Parisienne depuis presque toujours et dans le 20e arrondissement depuis plusieurs années, Helyette Bess a découvert l’existence de ce local sur la vitrine d’une agence immobilière devant chez elle. « J’ai vu l’affiche, c’était à 1000 euros, je suis allé dans l’agence et j’ai dit que c’était trop cher, la fille de l’agence m’a dit qu’elle était d’accord. »

Le loyer lui coûte 850 euros par mois, l’idéal serait de parvenir à rassembler 85 personnes dans son association dont l’adhésion est à 10 euros par mois. En attendant, entre concerts de soutien, emprunts et coups de mains, elle entend avoir fini de rembourser ses divers frais au mois de juin prochain.

Avide de savoir, elle a cherché à se renseigner sur Henri Chevreau, l’homme qui a donné son nom à sa rue : « On est dans le 20e, donc je me suis dit que c’était peut-être un communiste ou un communard. Je n’ai pas trouvé beaucoup d’informations mais c’était probablement un salopard, il était préfet sous la commune de Paris. »

http://pix.toile-libre.org/upload/original/1318409852.jpg

Féminisme, ouvrages sur la guerre, la commune de Paris… Les luttes se rassemblent sur les étagères du Jargon libre

L’anarchie en trois questions

Le75020.fr : N’y a-t-il pas une grande proximité entre anarchistes et communistes ?

Helyette Bess : Ce sont les mêmes luttes, mais s’il y avait un gouvernement communiste, on serait dans l’opposition et ils nous taperaient dessus, mais on n’en est pas là. Nous, on ne veut pas prendre le pouvoir, on veut qu’il disparaisse. Ceux qui prennent le pouvoir en abusent toujours, même dans les plus petits groupes.

Un régime sans leader n’implique-t-il pas nécessairement qu’un leader « naturel » émerge ?

Je me souviens des grandes manifestations contre le chômage dans les années 90, nous étions réunis dans un grand amphithéâtre de Jussieu et il n’y avait aucun chef, aucun président de séance. Chacun prenait la parole quand il avait quelque chose à dire sans jamais que ça devienne le bazard. Ce n’est qu’un exemple, mais ça prouve que c’est possible.

Qui sont aujourd’hui ceux qui mènent les luttes que vous avez mené hier ? Le groupe de Tarnac ?

Je me reconnais dans les Autonomes. Le groupe de Tarnac, ils cherchent une issue, il espèrent créer un modèle qui fera tache d’huile. Je n’y crois pas parce que je pense que la révolution est la seule solution. Même si les mentalités changent, il faudra une secousse parce que ceux qui sont au pouvoir ne le lâcheront pas.

Le Jargon libre est ouvert du lundi au samedi de 14h à 20h.
Il est situé au 32, rue Henri Chevreau et l’accès aux livres est, bien sûr, libre.

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