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La tyrannie la plus redoutable n'est pas celle qui prend figure d'arbitraire, c'est celle qui nous vient couverte du masque de la légalité." Albert Libertad

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le blog du laboratoire anarchiste

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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 06:12

Du 2 juin au 6 juillet prochains, de Bruxelles à Strasbourg (arrivée prévue le 2 juillet), du siège de l’exécutif à celui du parlement européens, en passant par Maastricht, Schengen, la Belgique, la Hollande, la France, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie, se déroulera la Marche européenne des sans-papiers et migrant-e-s.

Ci-après l’interview d’Anzoumane Sissoko, coordinateur de la CSP75 qui a proposé cette marche aux collectifs des autres pays.

C’est au bout de la marche Paris-Nice des sans-papiers de mai 2010, que sont nés l’idée et le projet de la marche d’aujourd’hui. Mille kilomètres, tout un mois, une moyenne de 33 kilomètres à pied par jour, pour finalement n’être reçus par aucun des chefs d’État africains rassemblés par Sarkozy.

Nous voulions exposer à ce sommet de la « Françafrique » notre point de vue sur les accords iniques dictés à nos pays d’origine par la France, ancienne puissance coloniale devenue néocoloniale, accords qui règlent la politique dite de « co-développement » et des « flux migratoires », en fait d’expulsion chiffrée et sauvage des sans-papiers de France. Nous avons trouvé porte close.

C’est face à ce fait inouï de chefs d’État africains rassemblés en France, refusant de recevoir une délégation de leurs concitoyens de l’étranger (lesquels sont souvent les seuls à assurer la survie de populations entières africaines, autrement condamnées à mourir littéralement de faim), c’est là que cette idée a commencé à germer en nous de dépasser le cadre national : contourner l’obstacle de l’arbitraire français, de sa politique meurtrière du chiffre, et aller présenter nos doléances et revendications de justice directement au niveau de la plus haute expression de la démocratie européenne, le parlement de Strasbourg.

Nous avons dès lors pensé à appeler les collectifs de sans-papiers et migrants des différents pays d’Europe à une action commune, avec l’objectif de présenter aux députés européens assemblés nos propositions pour la libre circulation et installation des migrants et pour leur régularisation selon des principes d’équité et de raison. Ce projet a été retardé par notre participation, en janvier-février 2011, à la caravane Bamako-Dakar et au Forum social mondial de Dakar [voir la Voix des sans-papiers, numéros 3 et 4]. Maintenant, en ce juin-juillet 2012, nous voilà donc prêts, aujourd’hui nous voilà partis sur les routes de l’Europe.

Pourquoi cette marche

C’est un fait que les pays européens ont chacun leur propre politique d’immigration ; c’en est un autre que ces politiques différentes sont conduites, dans chaque pays, en prétextant l’obligation de respecter les décisions européennes. La marche va dénoncer cette hypocrisie et porter au grand jour les nombreuses contradictions entre pays.

En France, la rétention administrative des sans-papiers peut arriver à 45 jours, en Belgique jusqu’à 18 mois ! En France, les demandeurs d’asile ne sont pas enfermés jusqu’à la décision sur leur dossier, en Allemagne oui. Et ainsi de suite, la liste est longue, et pas toujours aussi flatteuse pour la France comme ces deux exemples… Dans les pays traversés, nous allons faire un tour d’horizon comparatif pour marquer les différences, les contradictions des législations du droit des étrangers et de leurs mises en pratique.

À Bruxelles, au départ, nous allons poser le problème à la commission européenne, puis, à l’arrivée, demander au parlement de Strasbourg de prendre acte de toutes ces difformités : lui demander de travailler à les résoudre selon un principe d’égalité des droits, et non d’une Europe « libérale » où nous ne servons, nous autres migrants et sans-papiers, que de variable d’ajustement économique.

On va sans doute dire que nous rêvons, en revendiquant une telle harmonisation du droit des étrangers, d’autant que la pratique montre que l’harmonisation européenne, lorsqu’elle est faite, c’est régulièrement vers le bas. Nous voyons bien les limites d’une réponse simplement juridique. La marche, son parcours de Bruxelles à Strasbourg, signifient même cela : il faut que le politique s’empare de ces problèmes. C’est une harmonisation par le haut que le politique démocratique européen doit faire sienne ; cette harmonisation est inscrite en slogan sur les tee-shirts que les marcheurs vont porter fièrement : « Liberté de circulation et d’installation pour tous ».

Actuellement, en Europe, les droits humains les plus élémentaires des migrants sont bafoués. Prenons l’exemple de la France. Les sans-papiers, pour que leur dossier de régularisation soit pris en compte, doivent avoir 8 ans de présence s’ils sont avec la CSP75, autrement 10 ans ; 5 dans le cadre du travail... Si, pendant ces longues années, ils sortent du territoire, même pour une raison majeure tel un décès dans leur famille, ils perdent toute la durée de présence. Combien d’entre nous, avant d’être régularisés, n’ont pas pu assister aux funérailles de leur père, de leur mère, ou aller régler d’importantes affaires familiales, à cause de cette véritable assignation à résidence dans des conditions de clandestinité fabriquée et de pauvreté physique et morale extrême ! Le moral en subit un sacré coup, on ne se sent plus des êtres humains, mais des bêtes. Il y a des sans-papiers qui, même une fois régularisés, ne s’en remettent plus. Marcher à travers les frontières européennes sera aussi un acte de dénonciation de cette assignation à résidence, que les camarades d’Allemagne tiennent tout particulièrement à dénoncer.

Je rappelle que le droit de pouvoir quitter son pays et de s’installer dans un autre de son choix, est un droit universel proclamé dans la déclaration de 1948. Avec la libre circulation, s’il trouve du travail, le migrant s’installe, sinon il repart et tente ailleurs ou plus tard. Il ne reste pas bloqué là, même s’il est au chômage, à dépenser ses petites économies, dans une situation de plus en plus précaire et dépendante. La liberté de circulation n’est pas seulement une question de droits de l’homme, c’en est aussi une de rationalité économique, je crois.

Par là, je ne veux pas dire que seule la régularisation par le travail est bonne. En 2005, à Paris, nous avons fait front commun avec les associations de défense des droits des immigrés en créant l’UCIJ (union contre l’immigration jetable) justement pour nous opposer au fait de conditionner le séjour au travail ; ce qui est la restriction même de la liberté de circulation, et la porte ouverte à l’« immigration choisie » qui a fait et continue de faire tant de ravages humains, qui a créé et continue de créer les conditions de la pire clandestinité et misère.

Il y a là aussi la base de notre désaccord avec la CGT, qui raisonne à peu près ainsi : tous les sans-papiers travaillent, donc il est normal et légitime de lier le droit de séjour à l’emploi. C’est un argument parmi d’autres, mais, dès qu’il est absolutisé, ça ne peut que devenir un appui de fait à la politique de l’immigration choisie.

Puis, si l’on veut parler chiffres, l’immigration choisie, dans ses procédures de contrôle et de répression (y compris l’« aide au retour », qui n’est pas une aide « au développement », mais une mesure d’éloignement du territoire français), s’est révélée beaucoup plus coûteuse que n’importe quelle liberté de circulation. Le GISTI (groupe d’information et de soutien des immigrés) a calculé que l’expulsion d’un sans-papiers coûtait en moyenne 30 000 euros. Multipliez ce chiffre par celui de 30 000 expulsions annuelles, cela fait la bagatelle de près d’un milliard d’euros par an !

Quand je parle d’égalité des droits, je ne parle pas pour l’instant d’égalité avec les nationaux. Nous allons certes poursuivre la lutte en ce sens s’agissant des migrants régularisés, mais le combat urgent vise l’harmonisation du droit des « irréguliers » à leur régularisation. Même pour le travail, les différences sont aujourd’hui choquantes : en France, les sans-papiers peuvent saisir les prud’hommes en cas de litige, dans d’autres pays non ; pareil pour les accidents du travail, les écarts des droits sont inacceptables. La première mesure raisonnable d’harmonisation passe par la régularisation de tous les sans-papiers, sans quoi la liberté de circulation ne sera qu’un leurre.

Notre manière de l’affirmer, ce sera la colonne des marcheurs traversant plusieurs frontières d’États européens. Nous allons bien entendu demander aux autorités de chaque pays l’autorisation de passer et de manifester. Mais nous ne nous attendons pas à des autorisations écrites, une non-réponse vaudra à nos yeux autorisation tacite. Nous en avons l’expérience et nous sommes confiants. Nous sommes un mouvement pacifique qui lutte pour la reconnaissance de ses droits à une existence humaine digne.

Bien plus périlleux est aujourd’hui de traverser d’autres frontières, qui ne sont pas terrestres, mais mentales, sociales, économiques. Tout au long de la marche, ce sera cette notion de frontière au sens complexe et profond, que nous allons mettre au défi. Ce sont ces frontières-là que la marche va d’abord traverser. Pour que surgisse, vive et perdure, au coeur de l’Europe politique, un questionnement effectif sur les barbelés opposés par les États à l’égalité réelle des hommes.

Les marcheurs

Marcher, c’est notre mode d’action habituel, pour nous de la CSP75. À Paris, au moins une fois par semaine, chaque mercredi, les sans-papiers traversent en marchant, à quelques centaines, les rues de la capitale en direction d’un objectif précis : préfecture, ministère, assemblée nationale, sénat, conseil d’État, consulats, sièges des partis, des syndicats patronaux, centres de rétention administrative…

Depuis de longues années nous marchons ainsi, collectivement, pacifiquement, inlassablement, déployant nos banderoles, nos slogans, nos chants, notre musique rythmée et nos tambours et notre demande de régularisation de tous les sans-papiers… C’est comme cela que nous occupons l’espace public et l’attention des passants, pour forcer à la réflexion. Et ce sera aussi ce que nous ferons tout au long de cette marche, partout où nous passerons.

Marcher, ne consiste pas seulement à demander, revendiquer, mais aussi à soutenir. Ainsi que nous le faisons à Paris, notre marche ira aussi soutenir les luttes ouvrières, syndicales. Deux étapes passeront à Florange et à Gandrange, là où les travailleurs lorrains se battent pour le maintien des sites industriels où ils travaillent. Nous, qui sommes en lutte permanente, nous le savons bien : le soutien, la solidarité d’autres groupes, ça aide toujours quand la lutte est en cours : d’abord pour le moral, et puis pour la visibilité de l’action. Concrètement, qui seront les marcheurs ?

La CSP75 sera représentée avec 60 à 70 militants sans-papiers, volontaires, sans emploi pendant ce mois de juin et bénéficiaires de l’aide médicale, et, puisqu’il faudra vraisemblablement faire un choix parmi les candidats qui sont actuellement 130, nous retiendrons les plus engagés dans nos actions régulières, puis ceux qui ont du talent pour l’animation, la prise de parole, la musique, la danse, car la marche doit se montrer, se faire entendre, attirer les gens sur son parcours... Sans oublier bien sûr ceux qui s’y connaissent en « logistique », en cuisine, en service d’ordre.

Dans les autres pays (Allemagne, Italie, Suisse, Belgique, Hollande), des collectifs de sans-papiers se sont mis en place pour le projet : certains préexistaient à la Marche, mais d’autres se sont formés exprès, avec l’aide d’associations de soutien. Au total, nous devrions être 200 marcheurs.

Pour l’organisation des étapes, c’est au collectif du pays traversé de les prévoir et d’en assurer le contenu (manifestations, prises de parole, spectacles, meetings…), ainsi que la logistique et le financement. Mais si chaque collectif gère en autonomie le passage chez lui, un rééquilibrage financier aura lieu au sein de ce que nous avons appelé désormais la Coalition internationale des sans-papiers et migrant-e-s (CISPM), née des rencontres qui ont eu lieu pour la préparation de la marche.

Nous les « français » nous sommes en plein travail pour récolter des fonds, nous fabriquons déjà les tee-shirts de la marche et les vendons depuis avril, avec le journal, dans les manifs, qui sont nombreuses en période électorale. Mais nous comptons aussi sur les soutiens déjà déclarés, associations et syndicats, et puis sur ceux qui ne manqueront pas de se manifester sur notre parcours, comme lors de la marche Paris-Nice. À ce propos, il faut dire aussi qu’une marche est souvent une occasion de mobilisation, de participation aux luttes locales, parfois même de relance de ces luttes. C’est ce qui est arrivé lors du Paris-Nice, des collectifs qui ne faisaient plus rien ensemble se sont remis à lutter collectivement à l’occasion de notre passage. Nous savons, par cette expérience, que l’accueil, l’accompagnement, les soutiens locaux vont grossir nos troupes à chaque étape, donner chaque fois force et entrain à notre marche : pendant le Paris-Nice, nous avons été souvent surpris par cette France de la solidarité et de l’hospitalité. Pourquoi devrait-il en être différemment sur notre chemin européen ?

Dans les autres pays d’Europe, ne se déroulent généralement pas des luttes de sans-papiers à part entière, autonomes. Ce sont les associations, syndicats, partis politiques, qui accordent une certaine place à leurs revendications. C’est à la demande des camarades suisses que nous avons mis, à côté du mot sans-papiers, le mot migrants, pour cette marche européenne. Mais nous ferons tout pour que la voix des sans-papiers résonne haut et fort, car en termes de précarité (et nous marcherons aussi en solidarité avec tous les précaires), celle des migrants sans-papiers n’est pas la même que celle des migrants réguliers.

La discussion avec nos camarades européens a porté aussi sur d’autres choix. Au début, notre idée de « marche européenne » n’impliquait pas de faire un « tour d’Europe ». Les Italiens et les Suisses ont fait valoir que la marche serait aussi une occasion pour mobiliser sur place, non seulement les sans-papiers et migrants, mais aussi la société politique et civile, l’opinion… Malgré toutes les complications logistiques, nous nous sommes rendus à leurs raisons, et la marche passera aussi chez eux, y fera d’importantes étapes. Pour le parcours français, il durera six jours, du 8 au 14 juin. Une première étape ira de Schengen à Florange. Schengen, c’est désormais le nom de l’espace juridique et policier européen anti-immigrés, surveillé par l’agence Frontex : nous y demanderons la suppression de cette agence responsable de milliers de morts et disparitions en mer de migrants afin de leur interdire les côtes d’Europe. Florange et Gandrange, j’ai déjà dit pourquoi. Verdun, c’est pour rappeler nos ancêtres, Africains et Maghrébins morts pour défendre ces démocraties qui, aujourd’hui, nous rejettent, nous sans-papiers et migrants leurs descendants. Metz, pour y manifester devant le CRA et la préfecture, pour y clamer notre lutte contre la pénalisation des migrants sans-papiers, notre demande de fermeture de tous ces centres de retention administrative qui ne sont en réalité que d’indignes prisons pour étrangers.

Mais notre marche ne s’arrêtera pas à Strasbourg, elle se prolongera en deux étapes. La première, sera de rendre la Coalition internationale des sans-papiers et migrant-e-s une structure permanente au niveau européen. La seconde, de travailler à la construction d’une véritable Internationale des sans-papiers et migrant-e-s, capable d’intervenir avec sa propre vision autonome dans les débats du mouvement des Forums sociaux et mondiaux sur les alternatives au capitalisme. Je peux annoncer d’ores et déjà qu’après la marche nous tiendrons, pour la première fois, une « université d’été des sans-papiers », dont le programme sera décidé fin mai à Bruxelles.

(La Voix des sans-papiers, n°8, 16 mai 2012)


 

Le Quotidien des Sans-Papiers - www.sanspapiers.info

La Voix des Sans-Papiers - http://parisseveille.info/la-voix-d...

 


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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 22:43
voir le cri du Dodopour lesprolo en lutte
[Le principe de l'assemblée, dans sa diversité, sa complexité, et malgré les attaques qui ont pu lui être portées (voir le rejet total par certains camarades) reste selon toutes vraisemblances une pratique incontournable d'auto-organisation à laquelle on revient régulièrement, nécessairement. Il peut donc être utile de la penser, de la questionner, et d'interroger son histoire dans la lutte contre le Capital et l'Etat. Elle pourrait être regardée moins en termes de mouvement que d'espace (souvent éphémère mais pas toujours), où l'on se rencontre, où l'on se retrouve. Moins un lieu où l'on fétichise la décision et le vote qu'un espace de rencontre, de discussion, de critique, d'analyse mais aussi d'initiative, d'action collective, de mise en pratique et de coordination. Pas forcément non plus un lieu de "palabre", mais aussi le moment où se découvrent les complicités, et l'occasion de donner jour à des intelligences collectives où l'écrit et l'action, entre autres, ne sont plus pensés uniquement comme des questions individuelles ou ne répondant qu'à des dynamiques de petits groupes. C'est aussi, dans la plupart des cas, et encore aujourd'hui d'Athènes à Turin, de Barcelone à Oakland et de Tokyo à Moscou le meilleur moyen qu'ont trouvé les prolétaires en lutte et les révolutionnaires pour rejeter toutes médiations politiques ou syndicales.
Nous commençons ce dossier sur la pratique assembléiste dans une perspective anarchiste ou anti-autoritaire, avec ce texte signé par Vincente Kast et Adriana Valiadis et publié dans la revue Os Cangaceiros, N.2 en Novembre 1985]

"L'assemblée est notre arme fondamentale" 
les émeutiers de Forjas Mavens, printemps 1976

Depuis la fin de la guerre civile, une idée devenue pratique fait son chemin en Espagne. Dès les premières grèves sauvages sous le franquisme, les prolétaires espagnols se sont organisés en assemblée. Si l’on peut en trouver l’origine dans une tradition libertaire chère aux Espagnols, elle ne peut expliquer à elle seule l’émergence de la pratique assembléiste dans le mouvement social de ce pays. Les conditions qui ont présidé à l’écrasement du mouvement révolutionnaire espagnol ont contraint les prolétaires à se donner des formes de lutte spécifiques, à défendre l’idée de l’assemblée comme seule organisation possible de la communication, sans laquelle ils ne pouvaient agir. C’est essentiellement le travail qui rattache les pauvres à la société civile, mais sous Franco, c’était brutalement, sans intermédiaires, sans marchandages ni négociateurs. C’est la mise au travail forcé qu’il avait imposé à toute l’Espagne.

Comme l’affirment encore aujourd’hui de nombreux espagnols : « il fallait travailler, mais pour rien ». Peu de choses ont filtré de cette époque, l’État franquiste imposant le silence sur l’insubordination quasi-permanente, en même temps qu’il cherchait à imposer la terreur. À différentes reprises, ce fut la guerre ouverte contre l’État, l’armée dut s’emparer des rues, pour éviter que la population elle-même ne s’en empare. La masse des travailleurs était soumise à des conditions d’exploitation draconiennes, et le mépris avec lequel elle était traitée, était sans limites. En Espagne, plus que nulle part ailleurs, les formes de représentativité politique ont été mises à mal. Plus qu’ailleurs, ce qui parle et se meut au nom de la légalité a trouvé peu d’écho chez les pauvres. Des leçons tirées d’un affrontement direct et permanent pendant près de 40 ans contre l’État, les prolétaires espagnols en ont déduit une nécessité subjective de communiquer entre eux sans intermédiaires. La pratique assembléiste de réunion, discussion, de décision au moment d’une grève constitue tout le contraire du recours systématique à la médiation syndicale, et en cela contient une richesse spécifique aux luttes sociales en Espagne. L’assemblée est un « instrument de lutte, un extraordinaire forum d’agitation, l’assemblée rend possible la participation active de tous les travailleurs dans les décisions » ( Accion comunista, avril 65).

Ailleurs dans le monde, ou du moins en Europe, il y a eu de nombreuses grèves sauvages, avec assemblées ou conseils d’usine, mais jamais la communication ne s’est organisée systématiquement de manière clandestine et autonome comme dans les assemblées espagnoles. Lorsqu’un conflit éclate, les prolétaires espagnols ont toujours dans la tête l’idée de l’assemblée. Ceci se traduit encore aujourd’hui par une défiance historique à l’encontre du syndicalisme. On n’entendra jamais un ouvrier espagnol dire, comme on a pu l’entendre en Angleterre de la bouche de gens pourtant très combatifs : « Le syndicat, c’est nous ! », «Tout le pouvoir aux assemblées », disait-on en 76/77 dans les multiples grèves assembléistes qui éclataient dans toute l’Espagne. En assemblée, tout ce qui est dit et fait appartient au public. Le public, c’est d’abord le public au moment où il se constitue, c’est de sa propre réflexion qu’il puise sa force et son besoin de s’étendre en se généralisant à la société toute entière. De 76 à 78, les assemblées se sont généralisées en Espagne, elles se sont formées pour imposer un rapport de force au reste de la société. Tout au long des années 30, la bourgeoisie en Espagne en est encore à essayer de faire sa propre révolution. Trois obstacles s’opposent au projet de la bourgeoisie de créer un État démocratique suffisamment fort : la concurrence à laquelle se livrent entre elles les différentes bourgeoisies régionales, l’Espagne conservatrice et latifundiaire accrochée à ses privilèges traditionnels et hostile à toute ouverture sur le marché mondial, et un mouvement ouvrier particulièrement rebelle. La république espagnole est faible. L’État espagnol en est encore à espérer concentrer sur lui l’intérêt général. Les différentes bourgeoisies libérales s’attaquent en ordre dispersé à l’Espagne traditionnelle dont les intérêts sont depuis toujours protégés par l’armée. Pour elles, une seule solution : faire participer les pauvres à la défense de ses propres intérêts — c’est ce à quoi elles vont s’atteler, recevant l’appui attendu des bureaucraties syndicales.

La CNT, dès 37 prônera la « syndicalisation de la production », c’est-à-dire la cogestion de la république bourgeoise. Le mot d’ordre CNTiste « d’abord gagner la guerre, la révolution ensuite », sera repris immédiatement par la bourgeoisie qui y retrouve tout son intérêt : faire taire la révolution, puis lier le sort des pauvres à son propre sort. Avec la victoire du franquisme, le projet démocratique de la bourgeoisie libérale de reconnaître aux pauvres une participation à la société civile, va être repoussé pour plusieurs décennies. La société civile et l’État se retrouveront confondus dans la bureaucratie phalangiste. Sous Franco, il n’est reconnu aux travailleurs aucune existence civile. Ils n’ont aucun droit, seulement le devoir de travailler. L’État franquiste survivra grâce à un apport massif de capitaux venus des démocraties occidentales. En échange de ces investissements, il garantissait l’ordre, la stabilité sociale qu’il se chargeait d’assurer par la force militaire. C’est la fraction technocratique, moderniste de l’État, les membres de l’Opus Dei qui, dès 1957, furent les maîtres d’oeuvre du développement industriel. Ils s’opposèrent par leur projet de modernisation du Capital aux réflexes d’autarcie encore en vigueur dans la classe politique, mais s’accommoderont très bien au régime franquiste puisqu’ils avaient besoin d’un État fort. Ainsi, c’est avec la plus grande rigueur qu’ils imposèrent leur plan de développement. Une loi contre la grève fut votée, le plafond des salaires maintenu très bas (déjà en 39, l’État franquiste avait ramené les salaires à ceux de 36), afin de faire de l’Espagne un véritable paradis pour les capitaux, en attirer toujours plus. Dans les années 50 et 60, les luttes ouvrières prennent nécessairement la tournure d’un conflit social ouvert contre l’État. Sous le franquisme, n’existe pas la médiation du Droit entre le travailleur et la société civile.

L’État concentre sur lui l’activité politique et donc syndicale. Ces conditions vont elles-mêmes déterminer une forme d’organisation des travailleurs spécifique du mouvement social espagnol. Tout l’arsenal juridique dont se munissent les démocraties occidentales, et qui va aboutir à l’intégration du mouvement ouvrier à la société civile, ne se développe pas dans l’Espagne fasciste. Sous Franco, il n’existe ni droit au travail, ni droit d’association pour les ouvriers, ni droit de grève, et ceux dont le rôle est habituellement de revendiquer et défendre ces droits, les syndicats, n’ont eux-mêmes pas le droit d’exister. La grève est illégale, considérée comme acte de guerre contre la société civile et réprimée comme tel. Les travailleurs quand ils s’organisent pour une grève, sont traités par l’État en ennemis intérieurs auxquels il faut appliquer les lois de la guerre. Fin 61 par exemple, des ouvriers occupent les ateliers du chemin de fer à Beassain au Pays Basque. Deux jours après, la Guardia Civile intervient pour les faire évacuer et tire. Toute la population de la ville se soulève alors. Une importante vague de grève comme il n’y en avait pas eu depuis 25 ans envahit le pays, principalement dans les chantiers navals de Bilbao et dans les Asturies. De nombreuses augmentations de salaire sont concédées. Par contre, l’état d’exception est déclaré dans le Nord du pays, et des « droits spéciaux » accordés aux flics. Après de nombreuses arrestations, une loi interdit notamment de changer de domicile pendant deux ans. Comme la grève est illégale, l’ouvrier qui se met en grève est hors-la-loi. Il est considéré comme un bandit. Nombreuses sont les assemblées de grévistes qui doivent se tenir clandestinement dans les forêts, ou la montagne. Les travailleurs ne se soucient pas du Droit, ils n’ont rien à en attendre. Alors que la grève est illégale, ils y ont sans cesse recours, massivement. En 58, par exemple, après le licenciement de six mineurs dans les Asturies pour cause de « production insuffisante », une vague de grèves va s’étendre à tous les centres industriels du pays. 25 000 ouvriers à Barcelone (SEAT, Pegaso, Hispano Olivetti...), arrêtent le travail, sans aucune revendication, hormis la solidarité avec les autres grévistes. Les travailleurs, n’ont pas d’autre choix à l’époque que le syndicalisme d’État ou la grève sauvage. Ils ne disposent d’aucune représentativité politique, puisque les syndicats ouvriers sont interdits. La seule forme de représentation syndicale est concentrée dans le CNS, syndicat vertical corporatiste créé en 40 par Franco dans le cadre de la « charte du travail », établie sur le même modèle que celle de l’Italie mussolinienne : «À travers le syndicat, c’est l’État qui prendra soin de savoir si les conditions économiques et de tous ordres dans lesquelles s’effectuent le travail, sont celles qui également correspondent à l’ouvrier. » (Article 3 de la charte du travail) Les quelques tentatives franquistes de lâcher un peu de lest dans la législation du travail et qui évidemment succèdent à des périodes de grèves et d’agitation sociale, seront systématiquement boycottées par les ouvriers qui se refusent à envoyer leurs délégués pieds et poings liés servir de caution à l’État. Ainsi, toutes les réformes qui sont tentées pour intégrer les travailleurs à l’activité syndicale du CNS échouent. Ils n’iront pas participer aux « élections libres des délégués d’entreprise »(loi de 57), et refuseront la proposition qui leur est faite de prendre part aux discussions sur les « conventions collectives » (selon la loi de 58). Seuls les bureaucrates syndicaux des CCOO, USO, etc., contraints à l’époque à la clandestinité politique tenteront afin d’avoir quelques pouvoirs, de s’infiltrer par le biais de ces lois dans le syndicat vertical franquiste. La lutte politique que mènent dans ce but les syndicalistes, se développe déjà à côté de la lutte réelle que mènent les prolétaires en s’affrontant directement avec l’État.
 Sous le franquisme, tout le processus d’intégration du mouvement ouvrier à la société civile se trouve bloqué.

Les grèves, pendant toute cette période ne sont jamais lancées à l’initiative d’un organe politique ou syndical. Les revendications, lorsqu’il y en a, portent toujours sur le salaire, les conditions de travail, la réintégration d’un ouvrier licencié. Elles ne se fixent jamais un but politique. Cette activité est délibérément laissée à d’autres, et toute agitation politique est systématiquement boycottée (1). Il n’était pas question de se faire connaître, les leaders déclarés étant immédiatement pris en otage et envoyés en prison, ou bien même assassinés. Il ne fallait laisser aucune prise supplémentaire à la répression. Toutes les organisations politiques étaient dans la clandestinité politique ; les travailleurs eux, durent faire l’expérience de la clandestinité sociale. L’État n’a pas de représentants chez les pauvres. Un vide est ainsi créé entre les travailleurs et la société civile. C’est de ce vide que naissent les assemblées : les travailleurs définissent par eux-mêmes les conditions de la communication. Ils ne se donnent pas d’autre médiation que celle du libre bavardage. En assemblée l’insatisfaction des prolétaires devient elle-même indivisible dans l’affrontement constant qu’ils mènent contre l’État. Par exemple, en 65, dans les Asturies, le commissariat de Mieres est attaqué au moment d’une grève. 8 000 mineurs avaient convergé de diverses localités de la région pour tenir une assemblée dans la maison des syndicats. La police qui avait ordre d’empêcher tout rassemblement arrête 15 personnes.

Le commissariat est pris d’assaut, mis à sac et les 15 mineurs libérés. À la fin des 60’ et pendant les 70’, le principe assembléiste de décision collective et sans intermédiaire va se développer et se retrouver au centre de tous les conflits importants. En 67, à Echevarri (Pays Basque), 560 ouvriers des Laminacion de Bandas en Frio (sidérurgie), se mettent en grève contre la diminution des bonus et occupent l’usine. Des assemblées se tiennent quotidiennement pendant 163 jours avec l’ensemble de la population. La Guardia Civile finit par évacuer l’usine après de violentes bagarres. Des grèves de solidarité avec assemblées éclatent dans toute l’Espagne (dans la métallurgie, les transports, les mines, le textile), pour des augmentations de salaire ou les conditions de travail. Le 27 janvier 67, 30 000 personnes affrontent la police au cours d’une manifestation près d’Echevarri et des ouvriers arrêtés seront même libérés par la foule qui parviendra à désarmer les flics. Début 72, à El Ferrol (Galice), une grève est déclenchée dans les chantiers navals en refus de faire des heures supplémentaires. Six ouvriers sont licenciés. De violentes bagarres s’ensuivent, qui mettent les flics à nouveau en prise à toute la population. Les affrontements s’étendent jusque dans les usines du port, et prennent une dimension telle que la police est forcée de se retirer dans les casernes. Le 10 mars, les émeutiers sont maîtres de la ville pendant quelques heures. L’armée et trois navires de guerre doivent contourner la ville et bloquer l’entrée du port, craignant que les ouvriers ne s’emparent des armes présentes dans tous les arsenaux. Après qu’ils aient été vaincus, l’état d’exception fut déclaré et les ouvriers placés sous statut militaire, la marine faisant régner l’ordre dans les chantiers ainsi que dans la ville. La succession des conflits dans les 60’ et 70’ montre à quel point la législation contre la grève est annihilée dans les faits. Si la grève reste toujours un délit et est souvent réprimée durement, le recours massif et imprévisible qui en est fait, n’a jamais pu être empêché. C’est pourquoi, le 22 mai 1975, la réalité faisant pression, un décret de loi légitimise le recours à la grève, afin de tenter de mieux réguler le déroulement des conflits. La grève cesse d’être un « délit en soi » à condition qu’elle ne dépasse pas les limites de l’entreprise (afin d’éviter le débordement dans la rue et le contact avec le reste de la population), et qu’elle ne soit pas une grève de solidarité.

Ce processus de « libéralisation » formelle entamé par Franco juste avant sa mort ne pouvait qu’avaliser une liberté qui se prenait dans les faits et bien plus largement. Au cours des 70’, l’indiscipline des ouvriers allait toujours en s’accroissant. Les licenciements et les sanctions étaient refusés agressivement et soulevaient d’interminables grèves de solidarité. Les augmentations de prix provoquaient des mobilisations importantes. Tous ces mouvements étaient réprimés violemment. La répression, lorsqu’elle s’abattait quelque part, entraînait soit une résistance accrue qui s’étendait à toute une population, soit elle suscitait la colère ailleurs et le mouvement s’amplifiait. L’assemblée qui se formait dans chaque conflit était l’élément négatif qui activait la communication, et sur laquelle l’État n’avait aucun contrôle. De cette agitation quasi-permanente, le Capital espagnol commençait sérieusement à pâtir. Le nombre considérable d’heures perdues dans les innombrables grèves mettait à mal de nombreuses entreprises. La chute des investissements sur le marché national fut brutale, surtout dans l’industrie. Les franquistes, sous la pression des technocrates bourgeois, s’ils voulaient que le pays redevienne compétitif sur le marché mondial devaient avant tout anéantir la résistance au travail qui se manifestait à travers la multitude de grèves, sabotages, absentéisme qui avaient émaillé les deux dernières décennies. L’État espagnol ne pouvait durablement s’imposer par la force. À partir de 76, il chercha à ce que les pauvres aient une participation démocratique à la société civile. Il avança l’idée que dorénavant, on pourrait « traiter » avec lui. Tout cela avait été depuis longtemps préparé en coulisse. La disparition de Franco tomba à pic, puisque la partie moderniste de l’État put faire coïncider spectaculairement la mort de cette vieille ordure avec le processus de « libéralisation » du régime. En 76, la grève était quasi-générale en Espagne. Partout des conflits éclataient, partout des assemblées se tenaient. Les pauvres organisés en assemblée se sont engouffrés dans la brèche laissée par l’État qui voulait se démocratiser, et ils ont vite vu de quoi il en retournait. Les mesures de blocage des salaires, les licenciements, l’armée toujours sur le pied de guerre, les prisons qui ne désemplissent pas... la réalité de la « libéralisation démocratique » est vite apparue.

En s’organisant en assemblée, ils mirent cette réalité en échec. L’État n’avait toujours pas d’autre recours que de réprimer violemment l’offensive qui s’affirmait dans la rue et les usines. La période de 76 à 78, couramment appelée «mouvement des assemblées », marque la généralisation à toute l’Espagne de la pratique assembléiste – principalement à partir de conflits industriels, mais aussi étendue à l’ensemble des conflits sociaux, qui prirent souvent dans cette période des formes de guerre ouverte contre l’État, et dans laquelle travailleurs, jeunes ou chômeurs-à-vie se sont retrouvés. Le coup d’envoi d’une grande vague de grèves est donné début janvier 76 par la grève qui se déclenche au métro de Madrid. Les dépôts sont occupés mais la troupe expulse. Des assemblées se tiennent dans des églises. La grève s’étend à tous les secteurs de la ville (l’imprimerie, l’enseignement, la santé, la banque...). À Madrid, il y a plus de 100 000 grévistes. Puis le mouvement s’étend à Barcelone, les Asturies, Valence, l’usine Renault de Valladolid. Des affrontements de rue ont lieu un peu partout. Les travailleurs du métro de Madrid sont forcés de reprendre le travail, placés sous statut militaire. À Valladolid, les ouvriers de Renault sont à deux reprises lock-outés. De nombreuses arrestations eurent lieu, et au total, 1 300 ouvriers furent licenciés. Au départ, il n’y avait eu aucune consigne générale de grève, mais elle s’est répandue comme une traînée de poudre. Là où les travailleurs furent forcés de reprendre, ailleurs, d’autres grèves se déclenchèrent. En septembre, la grève est générale à Tenerife, au Pays Basque, elle est générale dans les postes, dans la métallurgie à Sabadell, dans le bâtiment à Leon, et aussi à la Coruna, Burgos, Valladolid. Les grévistes à l’issue des assemblées, s’affrontent rapidement et souvent très durement aux flics. Au Pays Basque, la mort d’un travailleur met 600 000 personnes en grève qui ignorent l’appel à la reprise du travail des syndicats. En Vizcaya (province du Pays Basque), il est créé une coordination unitaire des assemblées d’usine composée de délégués révocables, représentant 12 000 personnes. D’un mouvement qui connut une telle ampleur et qui trouvait principalement ses origines dans des luttes d’ouvriers, il n’en sortit jamais un programme autogestionnaire du type de celui des conseils d’usines en Italie. La préoccupation centrale de ces assemblées se concentrait essentiellement sur la pratique même de la communication. La pratique des assemblées qui se généralisa à l’époque, comme unique forme d’organisation entre les prolétaires, allait de pair avec la généralisation du bavardage. Une véritable passion du dialogue s’y donnait libre cours. Les assemblées, on le sait, étaient ouvertes à tous, chacun pouvait parler de ce qui était fait ou restait à faire, et rapidement on en arrivait à parler de tout. La communication trouvait un prolongement pratique dans l’affrontement collectif contre les flics. À plusieurs reprises, un vent d’émeute souffla à partir des assemblées. À Vitoria, le 3 mars 76, après que les premières barricades furent édifiées dans le centreville, les flics se replièrent faute de renforts. Mais, les assembléistes se sentirent investis d’une telle force qu’ils en arrivèrent momentanément à en oublier l’ennemi. Ils allèrent assister à un meeting dans une église. À la sortie, désarmés, ils se firent mitraillés par les flics qui avaient refermé la nasse entre temps. Toute la soirée et la nuit qui suivit, les émeutiers se répandirent dans la ville et s’affrontèrent aux flics la rage au ventre. Il y eut de nombreux morts. La commission des travailleurs de Forjas Alavesas, qui avait déclenché la grève devenue générale à Vitoria, était forcée de conclure : «Le meilleur moyen de mettre fin à un conflit est de désarmer une des parties. Nous avons repris le travail sans obtenir satisfaction sur toutes nos revendications. D’abord parce que les mitraillettes nous y obligent. Et ensuite parce qu’ils nous ont désarmés, l’assemblée étant bien entendu l’arme fondamentale. » Dans toutes ces grèves, de l’Espagne de la fin des 70’, l’assemblée concentre tous les pouvoirs de décision. Les syndicats sont des corps étrangers à l’insatisfaction qui s’y exprime. La représentation syndicale est clairement rejetée.

En octobre 76, en Vizcaya, pendant la grève de la construction, les assemblées sont journalières et coordonnées entre les différents chantiers où se prennent des décisions discutées ensuite dans l’assemblée générale dont dépend la coordination entre tous les délégués, la commission de négociation, les piquets, la caisse de grève, la rédaction du bulletin de l’assemblée. Les syndicats y sont ouvertement traités en ennemis, et il leur est formellement interdit de prendre la parole, de distribuer des tracts, d’arborer leurs sigles et de collecter de l’argent pour la caisse de grève en utilisant leurs sigles. D’autres fois, comme à Leon à la même époque, des syndicalistes se sont faits purement et simplement démolir le portrait et expulsés de l’assemblée. À la Roca, Gava (Province de Barcelone), dans un conflit qui débuta en mars/avril 76, et qui dura jusqu’en décembre, les syndicats se retrouvèrent en dehors du conflit. En novembre/ décembre, une assemblée unique se tenait et regroupait environ 4 700 personnes. À la Roca, chacun se connaissait, ce qui élimina tout risque d’infiltration et de manipulation sournoise des syndicats. Ceux-ci ne purent faire autre chose que de condamner le conflit de l’extérieur, prenant position contre les assemblées et s’indignant de « l’intransigeance des ouvriers ». À plusieurs reprises, les flics intervinrent pour disperser les assemblées. À partir du 15 novembre pendant une semaine, elles durent se tenir dans le village proche ou la montagne. Le 17, un vote à main levée fut organisé pour élire une commission de négociation, dont 9 délégués sur 10 étaient des ouvriers licenciés – posant comme préalable la réintégration des licenciés et la libération des grévistes arrêtés. En assemblée, ils s’organisèrent pour former des piquets vers les autres usines de la région et aller corriger les jaunes et les mouchards. De nombreuses femmes et des centaines de jeunes se joignirent à eux. La consigne étant, comme à Vitoria, « tout le pouvoir aux assemblées », les syndicats durent unir tous leurs pouvoirs contre les assemblées. Ils firent de l’unité des travailleurs leur cheval de bataille, c’est-à-dire pour eux, l’unité des travailleurs derrière les syndicats, au moment même où certaines assemblées commençaient à se coordonner entre elles. Les staliniens, à travers les CCOO, durent abandonner dans un premier temps leur prétention hégémonique à la représentativité, et pour avoir plus de poids s’associèrent avec l’UGT et l’USO (chrétiens) au sein du COS (une sorte d’intersyndicale). Devant la promesse de leur reconnaissance légale par l’État, ils montrèrent très vite, dans les faits, que la condition sine qua non à cela était qu’ils contribuent à vaincre le mouvement réel. À la Roca, par exemple, où ils étaient rejetés de l’assemblée, ils réussirent à isoler le mouvement, à empêcher qu’il ne s’étende, suppléant par là l’action de la police qui encerclait les ouvriers dans leurs quartiers. Certains syndicats, comme les CCOO, la CNT... tentaient de se servir du prestige d’une clandestinité passée (et toute formelle après Franco) pour être acceptés dans les assemblées. Certains même n’hésitèrent pas à se proclamer assembléistes. Tout au long de l’année 76, il n’était pas rare de voir des syndicalistes proposer leurs services à la porte des usines. Mais, là où les syndicats ont pu pleinement exercer un rôle néfaste contre les assemblées, ce fut là où les assemblées s’avançaient en terrain ennemi : celui de la négociation. Dans l’assemblée s’organise la communication entre les prolétaires eux-mêmes. Il y parlent leur propre langue et il n’est question que de leur propre insatisfaction. Sur le terrain de la négociation, les assemblées, par l’intermédiaire des délégués, étaient forcées d’employer le discours de l’ennemi, celui du deal et des chiffres. Les commissions négociatrices, élues par les assemblées, n’étaient pas des organismes spécialisés dans la négociation, et la plupart du temps, elles étaient là sur un terrain glissant. Certaines assemblées, lorsqu’elles étaient réellement en position de force vis-à-vis de l’État auraient eu tort de ne pas en profiter pour imposer leurs exigences. La négociation n’était plus alors que le moment du rapport du force créé par l’assemblée. Et puis si les délégués de l’assemblée ne se montraient pas à la hauteur, elle pouvait toujours en désigner d’autres, représentants plus fermement sa détermination ! Un bel exemple de résultat négocié fut les 70% d’augmentation du salaire de base, obtenus en 76 à Valladolid par les ouvriers du bâtiment, à l’issue d’une grève avec assemblée. Par contre, la recherche d’une solution négociée en prolongement de ce qui avait motivé les assemblées, ne fit la plupart du temps que les affaiblir, servit aux syndicats à les isoler dans les intérêts particuliers à chaque conflit, et au final, à les faire disparaître une à une.

Cette tendance va s’affirmer plus particulièrement dans la création de commissions mixtes composées de délégués des assemblées et de représentants syndicaux. Dans cette formule bâtarde, l’assemblée se retrouvait uniquement en position de défensive à la table des négociations. L’intransigeance imposée par la force de l’assemblée dans un conflit, faisait souvent que les patrons refusaient d’engager des négociations. Ils ne voulaient pas des délégués élus par l’assemblée comme interlocuteurs. On ne peut s’entendre avec des sauvages, des irresponsables qui n’hésitent pas à appuyer leurs exigences par des moyens violents ! À ce moment-là, les négociations étaient bloquées. Les patrons envoyaient la Guardia Civile pour disperser les assemblées, ou bien alors une guerre d’usure s’engageait, le conflit s’éternisait. En dernier lieu, les syndicats s’offraient pour débloquer la situation et s’imposaient dans un ultime marchandage, négociant au rabais ce qui avait été avancé par l’assemblée. À Alicante, en août-septembre 77, plusieurs entreprises du secteur de la chaussure se mirent en grève pour soutenir les revendications que les travailleurs voulaient imposer dans la négociation pour les nouvelles conventions collectives qui devaient être votées en fin d’année. Le « vide syndical » avait été fait au sein des assemblées. L’assemblée générale des usines de Petrel, Elda, Manovar... exigeait 30 jours de congés payés par an, deux payes en supplément, 5 000 pesetas d’augmentation pour tous, des salaires égaux dans chaque catégorie, 100% du salaire en cas de maladie et les 40 heures par semaine. Les patrons se déclarèrent prêts à entendre ces exigences, mais envoyèrent les flics le 22 août. Des piquets de grève allèrent alors devant les usines de la région. Des assemblées permanentes s’ensuivirent matin et soir, auxquelles assistaient près de 70 000 personnes. Le 26, d’autres usines se joignirent à la grève (comme à Murcia, Albareta, Salinas).

En représailles, des usines furent fermées, beaucoup d’ouvriers licenciés. La presse condamna avec les patrons la présence dans les assemblées de nom breuses personnes n’ayant rien à voir avec le secteur de l’industrie du cuir. De même, ils s’indignèrent en coeur de la pratique du vote à main levée dans les assemblées. Le 3 septembre, des syndicalistes, en faisant miroiter des promesses du patron réussirent à faire voter la reprise dans plusieurs usines. Les autres durent céder par la suite. Non sans que la colère envers les syndicats n’en sorte renforcée. À Gava, les syndicats s’arrangèrent pour faire aboutir les revendications particulières des assemblées des entreprises de moindre importance qui s’étaient mises en grève pour soutenir celle de la Roca. L’assemblée de la Roca qui était la plus combative put ainsi être vaincue dans l’isolement le plus total. Au moment fort des assemblées, l’agitation a largement dépassé le cadre des entreprises et a atteint la société entière. À plusieurs reprises, une communauté d’intérêt entre les pauvres dans la société s’est clairement exprimée : à la Roca, une des exigences formulée en assemblées par les grévistes était celle de l’amnistie générale pour tous les prisonniers d’Espagne. Au moment où une forte agitation régnait dans les prisons, des assemblées se formèrent pour appuyer les mouvements des prisonniers demandant une amnistie générale, car jusqu’alors, seuls les prisonniers politiques en avaient bénéficié. Le 31 juillet 76, la prison de Carabanchel à Madrid s’était mutinée. Puis, avait recommencé le 18 juillet 77 suivie par celles de Yeserias, Badajoz, Murcia, Palma, Grenade, Séville, Oviedo, Barcelone... En août, les prisonniers de Malaga, Séville, Saragosse se révoltèrent aussi. En octobre des mutineries éclatèrent à nouveau à Bilbao, Cartagène, Segovie, Palma de Majorque... La 5ème galerie de la prison de Barcelone fut incendiée. En février 78, la prison de Malaga brûlera aussi. En 77, il y eut de violentes manifestations pour l’amnistie au Pays Basque et en Navarre, qui se soldèrent par six morts et de nombreux blessés. Une grève générale fut appelée en réponse, mais eut un faible écho hors du Pays Basque car partout ailleurs les syndicats s’arrangèrent pour l’annuler. Sous Franco, le risque de se retrouver en prison était un risque encouru par tous. Si à cette époque, le mouvement contre les prisons eut une telle ampleur à l’extérieur, c’est qu’aussi de nombreux travailleurs avaient eu à subir la sinistre expérience de l’emprisonnement, le seul fait de faire grève faisant d’eux des délinquants. Beaucoup se trouvaient d’ailleurs encore entaulés. Ce fut vraiment une révolte contre un sort commun qui s’affirma alors dans les assemblées. En 78, à Renteria (banlieue de San Sebastian), nous connaissons l’exemple d’assemblées convoquées par les habitants pour protester contre un plan d’urbanisation de la ville. Une nouvelle tour en plus de celles qui hérissaient déjà les collines environnantes devait être construite. Les habitants s’opposaient à cette construction car elle aurait entraîné une réduction supplémentaire de l’espace, en plus du bruit et de la saleté qu’auraient occasionnés les travaux. Tout le monde était farouchement contre et l’exprimait en assemblée. L’assemblée fut exécutoire : les plans de la tour furent dérobés, les fondations qui avaient été commencées sautèrent. C’en fut définitivement terminé pour le plan d’urbanisation ! Dans cette période d’agitation permanente, la nécessité se renforça pour l’État de civiliser l’insatisfaction des travailleurs réunis en assemblée, de ramener dans la légalité un mouvement qui en était si souvent sorti. À partir de 77, une avalanche de lois, de décrets, de réformes est produite en vue de préparer la signature d’un pacte social qui réunira tous les prétendants à la gestion du pays : le pacte de la Moncloa (en octobre 77). Ce pacte signé entre le gouvernement et les partis politiques, consacre le consensus social de la « nouvelle Espagne démocratique », une sorte de « compromis historique » à l’espagnol. Il se donne pour objectif de réunir toutes les conditions pour obliger les pauvres à se remettre au travail, par la mise en place d’un solide encadrement législatif. Ainsi, le pacte confirme officiellement la reconnaissance des syndicats. (Ils avaient déjà été légalisés en mars 77. En août, sans perdre de temps, ils participaient à une « commission mixte charger d’étudier le programme gouvernemental » avec les représentants de l’État, et à laquelle participaient les trois principaux syndicats : les CCOO, l’UGT et l’USO. Les partis politiques sont aussi légalisés. La grève sans préavis est autorisée mais doit être déclarée à l’initiative des « représentants légaux ». Il est interdit de faire des grèves avec occupation des locaux, de faire des grèves tournantes ou perlées considérées comme abusives. De plus, seules les grèves dites « économiques », sont autorisées (revendications de salaires etc.) et uniquement dans la période de renouvellement des conventions collectives... Les revendications peuvent être discutées en assemblée, mais sous le contrôle de délégués syndicaux élus pour l’occasion... Ce pacte prévoit en outre des mesures de durcissement des conditions d’exploitation, afin de récupérer les pertes occasionnées par les précédentes grèves, et maintenir le prix de la force de travail à un niveau suffisamment bas pour relancer les entreprises espagnoles et étrangères. Ainsi, les salaires furent bloqués pour cinq ans, et de nombreux licenciements prévus (2). Par le pacte de la Moncloa, l’État a précipité l’intégration du mouvement ouvrier en Espagne.

À ceci près que le rôle d’intermédiaire des syndicats entre les travailleurs et l’État dans ce pays, a été épuisé avant même qu’il ait eu le temps de s’exercer. Les illusions que les syndicats drainent encore ailleurs en Europe, comme défenseurs des intérêts des salariés, ont été ruinées très vite chez les travailleurs espagnols, par leur participation ouverte et accélérée aux affaires de l’État. C’est maintenant l’intérêt de l’État qui s’exprime sans ambages par la bouche des bureaucrates : il faut gérer le travail, il faut gérer ce monde. Aujourd’hui, et en particulier depuis que se sont fait sentir les effets du pacte de la Moncloa. Les syndicats espagnols ont autant de crédit qu’en avait le syndicat vertical franquiste : c’està- dire aucun. L’UGT est considérée pour ce qu’elle est, le syndicat d’État, chargé d’appliquer les mesures gouvernementales. Les staliniens des CCOO apparaissent vraiment pour ce qu’ils ont toujours voulu être, des gestionnaires actifs de la force de travail. L’offensive menée à son terme par l’État, et qui arriva après deux ans de lutte intense dans les usines et dans la rue, réussit à casser l’élan des assemblées. Seulement quelques grèves éclatèrent en réponse, mais furent peu suivies. De stupides plans « de reconversion » d’entreprises purent être appliqués, comme à la SEAT. De nombreuses assemblées avaient été écrasées militairement et n’étaient pas prêtes de se reformer. Mais ce n’est pas le moindre mérite des assemblées que de n’avoir laissé d’autre issue aux syndicats en passe d’être légalisés, que celle de prendre ouvertement position contre elles et pour l’État. Les assemblées ont précipité l’usure du syndicalisme en Espagne. Sous Franco, la dispersion des luttes était une force, le centre était nulle part car elles se développaient partout. Mais, dans la période qui suivit, au moment où les assemblées se sont multipliées, la dispersion a été la principale faiblesse du mouvement. Les quelques tentatives de coordination entre assemblées ont rarement dépassé le cadre inter-entreprises à l’intérieur d’une même région. Les prolétaires organisés en assemblée dans les années 76/78, ont continué de compter sur une propagation spontanée de leur révolte. Ils avaient le souci d’organiser la communication entre eux, et avec leurs alliés immédiats, mais n’ont pas organisé la communication de sorte à ce qu’elle s’empare de tout le pays. Il semble que les assembléistes espagnols à la fin des 70’ n’aient pas évalué la force immense qu’ils avaient entre leurs mains — et il suffit parfois de se représenter sa force pour en avoir alors davantage. La pratique de l’assemblée, ce qu’il y a de plus ancien, de plus ancré dans la lutte des prolétaires en Espagne, est au coeur du mouvement social européen comme ce qu’il y a de plus moderne. L’Espagne a enrichi le terrain des luttes sociales par l’expérience collective de l’assemblée et le principe assembléiste reste exemplaire pour toutes les luttes à venir dignes de ce nom. L’assemblée n’est pas le fruit d’un programme mais d’un besoin de publicité qui devient pratique. En 78, le mouvement des assemblées a été écrasé, mais le principe reste et agit, et ressurgit régulièrement au centre de certains conflits. En Europe, le silence a été généralement organisé et conservé sur les assemblées en Espagne, et principalement par les défenseurs habituels de la vieille classe ouvrière.

 Ils se sont tus sur les assemblées car ils ne voulaient surtout pas ébruiter le caractère essentiellement non politique de ce mouvement. D’ici que cela se sache et qu’ailleurs dans le monde des prolétaires se le réapproprient ! Dans les années 77/78, le mouvement des assemblées a dépassé le cadre industriel qui souvent le limitait pour s’en prendre à la société toute entière. Quand les prolétaires s’attaquent aux prisons, aux diktats policiers des urbanistes, méprisent si ouvertement les syndicats et la politique, c’est tout le Vieux-Monde qui est atteint dans ses fondements. Avec la pratique généralisée des assemblées, c’est la question de l’intérêt universel des pauvres qui se trouve posée. L’absence de publicité n’est plus une énigme. Les prolétaires espagnols y ont apporté quelques réponses concrètes dans lesquelles nous nous reconnaissons entièrement.

À nous de jouer !

Vincente Kast, Adriana Valiadis 

1. Le 18 juin 59, le PCE (à travers Radio Espagne « indépendante » émettant depuis Prague !!), les cathos de gauche, les nationalistes basques et catalans... s’agitant sur l’agitation sociale des dernières années, s’allièrent dans un mot d’ordre de grève générale de 24h lancé dans le but de «déstabiliser le régime franquiste ». Ce fut l’échec total. Le seul mot d’ordre étant «À bas Franco », la population n’était pas prête à descendre dans la rue et se faire massacrer pour les beaux yeux racoleurs de la politique et de ses dirigeants.

2. Déjà en novembre 76, l’État avait accordé aux patrons le «despido libre » c’est-à-dire la possibilité de licencier à discrétion, sans préavis, les travailleurs jugés indésirables pour l’entreprise, soit pour leur indiscipline, soit par souci de rentabilité.
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18 mai 2012 5 18 /05 /mai /2012 07:42

lu sur le blog article XI la violence politique évacué, caché.

Et pourtant, la « culture », telle qu’elle est développée dans nos démocraties contemporaines, est loin d’être un instrument d’émancipation. C’est en tout cas l’opinion d’Alain Brossat, auteur du « Grand dégoût culturel ». Entretien.

S’il y a une notion que se plaît à défendre – avec tambours et trompettes – l’ensemble des acteurs et décideurs de la démocratie française contemporaine, c’est bien celle de culture. À droite, à gauche, dans les colonnes des hebdomadaires de la gauche molle ou dans celles des quotidiens de la droite dure, le refrain est le même : la culture (vaste entité molle jamais réellement définie) est par définition positive, porteuse d’espoir, de changement, d’amélioration. Il en faudrait toujours plus, partout, tout le temps. Si bien qu’on n’interroge finalement très peu cette idée de « tout-culturel » et ses répercussions sociales ou politiques. Œillères. Comme l’écrit Alain Brossat : « Les préjugés qui nous portent à voir la culture comme un domaine élevé et une instance salvatrice sont si puissants qu’on conçoit difficilement que la culture est désormais bel et bien enraciné au cœur des dispositifs biopolitiques. »

Avec Le Grand dégoût culturel, publié en 2008 (Le Seuil), le philosophe Alain Brossat jetait un pavé affuté dans le marigot culturel. Il y pointait les contradictions de nos démocraties contemporaines gavées de culture ainsi que la servitude béate de citoyens dépossédés de toute réelle implication dans le champ politique. Alors que pseudo-intellectuels, politiques, bureaucrates cultureux et médiacrates pompeux se rengorgent d’aise en clamant qu’ils sont au service de la Sainte Culture – jurisprudence Lang –, les processus de dépossession politique se généralisent et le sujet immunisé se replie sur un quotidien consensuel mais irréel. Longtemps posée comme instrument d’émancipation, la culture serait désormais largement au service du pouvoir. Rencontré dans un café de la porte des Lilas, Alain Brossat a accepté de revenir sur les éléments clé de son livre, avant d’élargir les problématiques soulevées1. Entretien.

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La digestion des oppositions

« Le Grand dégoût culturel est un livre qui a relativement bien marché en librairie, une chose qui ne m’arrive pas souvent. Il a eu tout de suite un papier dans Télérama et ça a contribué à le propulser dans le milieu des industries culturelles, auprès des gens même qu’il dénonce. Parce que s’il prenait totalement à revers les cultureux, il leur parlait aussi de choses qu’ils rencontrent tous les jours dans leur métier, d’éléments de malaise qu’ils ressentent à l’occasion. Il a donc bénéficié d’un certain bouche à l’oreille dans ces milieux, sur un mode très ambivalent.

Ce n’est pas si paradoxal : aujourd’hui, la culture fonctionne en digérant les oppositions, les négatifs. Les gens qui baignent dans ces milieux peuvent tout assimiler, ce sont des estomacs d’autruche. Et ce n’est pas ma dénonciation en règle du « tout-culturel » qui risque de les déstabiliser. Tant qu’on ne leur coupe pas les crédits, ils se fichent d’être traînés dans la boue. D’autant qu’ils ne demandent qu’à s’afficher comme les plus séditieux, les plus subversifs ; au moins en façade...

Bref, ce livre les intéresse parce qu’il leur donne du grain à moudre sur leurs propres contradictions. Évidemment, cette réception marche sur des simplifications. Comme quand ces gens se penchent sur les situationnistes, qu’ils citent à tort et à travers. Ou sur tout autre écrit subversif. Je pense par exemple aux personnes animant la revue culturelle Cassandre qui ont tenu à faire un entretien avec moi, alors même qu’ils sont installés au cœur du dispositif mis en place par Lang, nourri aux subventions et aux niches culturelles : j’ai aligné ce genre de personnages dans le livre, mais ils tiennent quand même à présenter mes positions. »

La culture comme valeur suprême

« Il y a un consensus autour de la culture : ce serait une notion inattaquable, parce que forcément progressiste. C’est cet unanimisme que j’ai voulu casser dans Le Grand Dégoût culturel. Et c’est sûrement pour ça que le livre a aussi intéressé des gens qui avaient l’habitude de se reposer dans ce bain d’eau tiède, dans cette conviction que la culture nous éduque, nous civilise et nous sauvera.

Il y a eu par le passé des périodes où la culture était en mesure de soutenir des possibilités massives d’émancipation. Je prends souvent l’exemple du personnage de Jacques le fataliste chez Diderot ou celui de Figaro chez Beaumarchais : ce sont des gens auto-éduqués qui sortent de leur condition de valet parce qu’ils ont lu des livres et qui renvoient leur maître dans les cordes. Rancière a beaucoup travaillé sur cette question au-delà de l’approche fictionnelle, notamment sur la formation d’une intelligence ouvrière autodidacte, tournée vers l’émancipation. Cette intelligence permettait aux ouvriers de penser les conditions de l’égalité avec leurs propres termes.

Il s’est effectivement produit, dans certains moments historiques, une synergie entre la culture et une politique tournée vers l’émancipation. Mais c’est une illusion de penser qu’il s’agit d’une caractéristique intrinsèque de la culture, qu’elle la porte à tout moment, structurellement. Quand on entre dans le temps des industries culturelles, de l’étatisation de la culture, cela disparaît totalement. A fortiori après 1981 et la vague Lang ; là, la culture devient une espèce d’étendue liquide qui n’a plus aucun bord : tout est culture. La culture devient alors un moyen de gouvernement parmi d’autres.

Cela va même plus loin : dès qu’on entre dans le monde de la culture, on est pris par un dispositif de séparation entre des producteurs et des consommateurs. Même quand il y a volonté de casser l’élitisme de la culture, ces barrières restent. Par exemple, dans le cadre de la « démocratisation de la culture », on amène des cars de banlieusards au Théâtre de la Commune à Aubervilliers. Ce sont des gens modestes, des ouvriers, etc. Pourquoi pas ? Sauf qu’une fois la culture arrachée à son public bourgeois traditionnel, on considère que le contrat est rempli. Mais non. Pour que quelque chose change, pour que les objets de l’art entrent dans des synergies politiques, il ne suffit pas d’élargir le public.
Tant que demeure ce jeu de partition entre des créateurs ou des producteurs culturels et un public qui consomme, il subsiste une barrière. C’est pour ça qu’il faut penser les conditions d’une appropriation de l’art par les sujets eux-mêmes, mettre en avant le devenir artiste de chacun. Une autre paire de manches ! C’est quelque chose que l’on voit apparaître dans tous les événements émancipateurs. Même une simple grève avec occupation suffit à en créer les conditions : les gens commencent à fabriquer des trucs, à organiser eux-mêmes... Quand la communauté émerge, il y a des chances nouvelles pour l’art. Ce sont des dynamiques où les gens s’inventent d’autres profils sans même s’en rendre compte. Il se crée des cassures du temps ordinaire, des moments d’interruption. Et c’est dans ces brèches qu’on peut engouffrer des pratiques permettant de trouver des lignes de fuite.

Pour moi, évidemment – c’est une question de génération –, Mai 68 correspond au moment exemplaire de ce processus. Il s’invente alors spontanément une poésie de la rue : elle s’écrit sur les murs, dans les tracts, les affiches, etc. Rien d’étonnant à ce que le situationnisme ait trouvé sa pleine prospérité dans cette constellation Mai 68 : il s’était justement installé à la jointure de pratiques politiques et artistiques radicales. »

Les sujets immunisés

« Je crois qu’il est très difficile de changer les conditions générales de la politique aujourd’hui. Parce qu’elles sont liées à la fabrication en masse de sujet immunisés qui ont de moins en moins envie de s’exposer. Or, faire de la politique, c’est s’exposer.

Ce n’est pas seulement la question de l’État, des mécanismes du pouvoir. Il y a vraiment un problème dans la relation entre les gouvernants et les gouvernés. Aujourd’hui, tout va dans le sens d’une rétraction des possibilités d’émancipation des sujets. Et la culture joue un rôle fondamental dans ce processus, parce qu’elle est l’une des enveloppes les plus efficaces des sujets immunisés.

Il existe en fait toutes sortes d’enveloppes : sanitaires, sécuritaires... et culturelles. Ces dernières sont d’une redoutable efficacité. L’enveloppe culturelle ordinaire devient une espèce de sac fermé qu’on transporte partout avec soi. Par exemple, on peut traverser une ville sans avoir entendu un bruit, sans avoir croisé un regard, sans avoir aucune expérience de cet espace urbain. Le sujet se replie sur lui même, avec ses prothèses – le téléphone portable, le lecteur MP3 – dans lesquelles il se déplace comme dans une bulle.

Il est certain que la technique contribue à ce mouvement, via divers dispositifs. L’innovation est devenue mortifère, elle participe à la domestication. Mais ce n’est pas la technique en elle-même qui est responsable, c’est l’appareillage. Se fabrique ainsi une humanité sous cellophane, qui a horreur du contact, qui est toujours dans le simulacre social.
Ce qui pose réellement question, c’est l’extraordinaire vivacité et acharnement de ceux qui travaillent constamment à capter ces dispositifs technologiques, voire à les susciter pour en faire le pire usage. Le discours flaubertien des années 1960 sur la bêtise de la bourgeoisie a fait son temps. Parce que les dominants ont fait preuve d’une impressionnante constance dans la capacité d’innover pour toujours rebondir, se redresser, avoir un coup d’avance. Ce qui passe par une maîtrise de la technique. Il n’y a qu’Internet pour échapper un peu à cette mise en coupe ; mais ça ne devrait pas durer. »

Dépression politique collective

« On ne peut évidemment désigner une période donnée comme précisément celle où la sphère culturelle l’emporte sur la sphère politique : il y a eu des superpositions, une stratification de différentes durées. Mais le basculement qui se produit pendant les années Mitterrand est fondamental. C’est un moment essentiel dans l’histoire politique de la France contemporaine, notamment parce que l’arrivée de la gauche au pouvoir se produit sur un malentendu : une partie des populations populaires pense que ça va vraiment transformer la société. Sauf que non : on entre dans une période interminable, quatorze ans de règne, où seule l’enveloppe change. Pire, la situation se dégrade : tout se met à fonctionner aux illusions perdues, au leurre, ce qui crée une véritable dépression politique collective. C’est là que disparaissent les formes politiques traditionnelles où le politique se pensait encore sous la forme de la conflictualité. Avec les deux septennats Mitterrand, les lignes de partage se brouillent et la société fait un grand pas en avant vers la démocratie culturelle : tout se vaut, les positions politiques ne comptent plus. Un moment très fort de destruction de la politique.

Ceux qui se réjouissent aujourd’hui en clamant « Enfin, on va se débarrasser de Sarko » n’ont pas seulement la mémoire courte : ils sont au degré zéro de réflexion sur l’évolution plus ou moins récente de la politique. Un tel degré de connerie me semble hallucinant. Quand j’entends les gens dire « Ah maintenant avec Hollande, ça va, tout va bien se passer »... Mais le mal est fait !
Quand j’ai lu l’édito du numéro pré-élections de la revue Vacarme, « Occupons le vote », j’étais atterré. Que des gens que je considérais jusqu’alors comme estimables, Sophie Wahnich par exemple, tombent là-dedans, appellent au vote utile, et le fassent avec une telle agressivité comme si ceux qui ne se plient pas à ce faux réalisme étaient des ennemis de l’humanité – ça me stupéfie. Car ça signifie qu’on est toujours dans cette espèce de spirale qui n’en finit jamais, cette adaptation continuelle à la dégradation. Ce qui m’a sidéré dans ce texte est aussi cette espèce de morgue contre les gens qui se posent la question de ne pas voter. Il n’y a plus d’espace de débat : c’est comme ça et pas autrement. Sur cette question, il suffit de dire « Attention, c’est un peu plus compliqué  », et tout de suite on te catalogue comme sentant le souffre, comme un furieux. »

La pauvreté du débat public

« Je suis frappé par l’appauvrissement des conditions de la discussion publique. Et ça concerne tous les sujets qui fâchent, pas seulement le vote : ce qui touche à Israël et à la supposée question juive, ce qui porte l’étiquette de terrorisme, l’Islam et le voile, etc. Sur le voile, le paradigme Caroline Fourest est par exemple très intéressant : il montre à quel point les cartes se brouillent. On voit des hyper-réactionnaires, dont la xénophobie est patente, conserver une image de penseurs de gauche qui vont à contre-courant. Ils accaparent cette posture de l’intellectuel courageux alors qu’ils constituent évidemment le mainstream. De ce point de vue, il y a une marée montante de la confusion dans les débats d’idées, avec une criminalisation de tout ce qui ne transige pas. Sur la question palestinienne, la propension à vous mettre à l’écart, voire plus, se manifeste dès que l’on se montre intransigeant. Autre exemple : si vous expliquez que le « problème » nucléaire iranien tient en grande partie au fait qu’Israël veut conserver son monopole nucléaire dans la région, on vous taxera d’antisémitisme.

La dégradation des conditions du débat est vraiment patente, avec un spectre des positions acceptables qui se rétrécit. Il y a des effets d’agglomération, d’agglutinement : un certain nombre de différences sont tolérées à condition qu’elles soient subsidiaires. À l’image des pseudo engueulades entre politiques ou entre journalistes : ils peuvent parfois se jeter des anathèmes ou se déchirer en surface tant qu’ils demeurent homogènes sur le fond. Ils s’entendent ainsi sur le fait que la politique se fait aux conditions de l’État, que quiconque prononce le mot « peuple » est un populiste. Un simulacre de débat.

La culture est un liant dans ce processus, un coagulant. Elle donne le ton, crée le style. Et la culturisation du débat politique prospère sans fin. Par exemple, quand on passe sur France Culture d’une émission censée être politique avec Colombani et Casanova à une émission culturelle, on sent bien qu’il y a pas de déclivité entre les deux : c’est le même ton, le même dispositif, le même ronron. Et c’est normal : dans les politiques d’immunisation du vivant ayant cours aujourd’hui, la politique est considérée comme un espace dangereux, qu’il faut anesthésier. »

L’entité culture

« On ne peut pas définir la culture par énumération, parce qu’il est impossible d’en dresser un tableau exhaustif. Il y a tous les jours des nouveaux objets qui pénètrent la sphère culturelle. À mes yeux, il ne faut pas faire de hiérarchie entre ces objets. C’est là que je suis en opposition avec l’école de Francfort qui rétablissait les hiérarchies entre culture valable et décadente. Sur le cinéma hollywoodien, sur le jazz, les tenants de cette école avaient une approche très superficielle, ne comprenaient la multiplicité des niveaux des signes et des messages. C’est la limite de ce qu’Adorno et Horkheimer nous ont légué.

Mais aujourd’hui, nous vivons le contraire de la hiérarchie. La culture est devenu un monde d’immanence, horizontal, où tout peut s’échanger, tout est équivalent. Ce n’est pas un hasard si un des peintres les plus chers dans les salles de vente est Basquiat, quelqu’un qui a passé son temps à paraphraser les arts de la rue.

N’importe plus que la façon dont cette culture se déploie dans ses rapports avec les sujets. Elle enveloppe collectivement la population, et avec des dispositifs qui diffèrent des dispositifs sanitaires ou sécuritaires. Il y a là une forme de pastorat spécifique, un mode d’encadrement, de domestication. La culture est très utile pour désamorcer les tensions.

Il ne faut pas regarder uniquement les objets, la marchandise, mais également la façon dont sont mises en forme des vies, des subjectivités. D’autant que cette marchandise culturelle a fonction de remplir les vies à une époque où le travail et la famille ne suffisent plus à le faire. La biopolitique a horreur du vide, et la culture remédie à ce problème. Quand on assoit les gens au théâtre ou au cinéma, il y a peu de chances pour que ça se transforme en émeute... »

Le contrôle par la saturation

« On pense souvent le contrôle total sur l’humain par rapport à la rareté de la culture, comme dans 1984. Nous subissons en réalité le contraire : un temps d’absolue profusion de la culture.

Nous tombons aujourd’hui dans la culture dès la naissance et nous n’en sortons plus jamais. Les gens et les groupes sont toujours accompagnés par toutes sortes d’objets culturels, de rumeurs culturelles. Le nœud est là, pas dans une sorte de rareté de la culture. Ce n’est certainement pas en prônant une conception hiérarchique qu’on va avancer, par exemple en se battant contre la télé trash et pour Arte. C’est une question de structure, de dispositif. La télévision engourdit, même si c’est à des degrés différents. Ceux qui ont les moyens – les cultivés – regardent Arte ; ils sont juste des consommateurs plus éclairés. Comme les gens qui achètent leurs légumes bio... Tant qu’on ne se réapproprie pas les médias, en en cassant les dispositifs actuels, en brisant les monopoles et la verticalité dans le rapport émission/réception, le mécanisme reste le même. »

L’horizon de l’autonomie

« La ligne à suivre est celle de l’autonomie. Il faut que les sujets éprouvent une capacité à devenir eux-mêmes producteurs de cultures, de discours, d’informations, de pratiques, d’actions... C’est dans ces conditions que les choses changent. Et ça peut très bien commencer par une démarche à la marge, par exemple par la création d’une petite radio locale associative.

Mais tout est fait pour que cette autonomie n’émerge pas. On veut bien que vous soyez intelligent pour être un bon agent, pour que vous compreniez que vous devez faire attention aux conduites sexuelles à risque, pour que subissiez à partir d’une certain âge tous les tests pour le cancer du colon ; cette forme d’intelligence immunisée/immunisante est encouragée. Par contre, celles qui tendent à éloigner du système de guidage et de surveillance sont rapidement pénalisées, comme on l’a vu avec les SEL, les Services d’Échanges Libres, des systèmes de troc qui se sont surtout développés dans les zones rurales, du type «  j’échange un cours de philo contre une intervention du plombier »... Cette initiative collective a immédiatement été interdite en tant que travail au noir, emploi illégal. Alors qu’elle pouvait faire tâche d’huile et s’avérer importante pour les gens qui ont peu de revenus.

L’autonomie se valide par la pratique, ce n’est pas une notion condamnée aux beaux discours. C’est une forme d’expérimentation qui n’est pas forcément glorieuse ni spectaculaire. Il faut d’ailleurs se battre contre cette obsession de notre époque pour la visibilité : ce n’est pas grave de ne pas être très visible. Ce qui importe, c’est ce qu’on fait et avec qui on le fait. C’est particulièrement malaisé dans les milieux intellectuels, où la concurrence à la notoriété est très forte. Avec des amis, nous avons crée une association de philo qui s’appelle « Ici et ailleurs, pour une philosophie nomade », avec laquelle on expérimente des pratiques non universitaires de la philo : des débats, des rencontres, des sorties hors des structures habituelles. Ça nous permet de rompre avec certaines habitudes tout en constituant une expérience de la communauté. Tant pis si c’est minime, il faut essayer.

Ce qui est vraiment fatal, c’est de se dire que tout est plié, de se convaincre qu’il y aurait une perfection de la biopolitique qui nous envelopperait totalement et nous enlèverait toute possibilité de réaction. Prendre les choses ainsi tient à une forme de paresse, de capitulation. Il y a un confort dans cette posture passive, qu’on retrouve souvent chez les gens de ma génération qui ont vécu les grands possibles des années 1960. Et elle est encore plus choquante chez des gens qui bénéficient d’un certain confort. »

La violence en politique

« Dans Les Nouveaux chiens de garde, ce bon film de critique des médias, il y a une séquence intéressante dans laquelle le délégué des Contis, Xavier Mathieu, répond à Pujadas. Là, le masque s’effondre. On voit bien le présentateur tomber dans l’injonction à dire que toute forme de violence, même matérielle, est une chose criminelle : il tente de forcer Mathieu à désavouer les dégâts matériels. Et il y a une certaine jubilation à observer ce dernier l’envoyer balader. C’est très dur de résister à un dispositif télévisé de ce genre. Normalement, ça n’arrive jamais.

C’est très symbolique. Nous subissons un état des choses où toute association d’énergie politique à un moment violent est immanquablement criminalisée. Nous endurons une politique très immunitaire, qui fait tout pour faire disparaître les corps : là où il y a des corps, il y a toujours un risque de violence. Voilà pourquoi la politique se fait de plus en plus sur Internet, ou sur un mode complètement grégaire, à l’image de ce que sont devenus les meetings électoraux. Il n’y a pas si longtemps, les meetings étaient des moments de tension. De même qu’il y avait des bastons et des morts autour des collages d’affiches ; des gens restaient sur le tapis. Pendant les élections, il y avait un climat tendu, une forme d’affrontement. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, ou alors à la marge. Il ne se passe rien, en fait.

On voit également de plus en plus de mouvements, type indignados, qui se disent fondés sur la colère et l’indignation, mais qui ont intégré ce refus de la violence. C’est étonnant. Ils se posent à eux-mêmes des limites, chassent ceux qui sont considérés comme violents.
Cet interdit a pénétré très profondément la plupart des milieux sociaux. Voilà pourquoi la violence politique se trouve circonscrite à quelques endroits localisés, par exemple les cités. Seule cette plèbe reste inflammable. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle est si facile à criminaliser. D’abord parce qu’elle est localisable, et ensuite parce qu’il est aisé de lui coller les stigmates de la barbarie, ce qu’on a vu avec les émeutes de 2005. On considère que ceux là sont violents parce que mal civilisés. Mais je suis convaincu que si on voit réapparaître un niveau de conflictualité suffisamment élevé, ce bouchon va sauter ailleurs que dans les cités. Il y a toujours un moment où le rapport de force est à nu et où quelque chose fait basculer la situation. La pacification des mœurs politiques n’est pas un vaccin infaillible contre le retour de la politique vive. »

 

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17 mai 2012 4 17 /05 /mai /2012 08:53

article de presse  sur l'actualité du département de l'isère André Vallini, on le retrouve aussi supervisant le dossier du projet du center Parc à Roybon. C'est peut être un début de brêche dans le camp du promoteur gérard Brémond.

Article publié le 1er mars 2012)

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'André Vallini a eu chaud. Le sénateur socialiste de l'Isère, chef du pôle Justice dans l'équipe de campagne de François Hollande, comparaissait le 1er mars devant le conseil des prud'hommes de Grenoble. Il était poursuivi pour "harcèlement moral", "licenciement abusif" et "discrimination liée à l'âge" par Brigitte, 56 ans, son ancienne assistante parlementaire. Embarrassant pour l'ancien président remarqué de la commission d'enquête sur l'affaire d'Outreau, qui se rêve depuis des années en futur ministre de la Justice en cas de victoire de la gauche.

Mais à l'issue de plus d'un an de procédure, après l'échec d'une première tentative de conciliation et une audience extrêmement tendue, un accord financier a finalement été trouvé avec la plaignante. Fin donc, du litige. André Vallini quitte le tribunal d'un pas pressé, sans un regard ni un mot pour les journalistes. Brigitte, elle, est en larmes.

"Etre reconnue dans mon statut de victime"

Un dénouement imprévisible quelques minutes avant le début de la séance. Juste avant d'entrer dans la petite salle du tribunal de Grenoble, inhabituellement bondée et gardée par pas moins de quatre policiers pour l'occasion, Brigitte jurait pourtant qu'elle ne transigerait pas. "Tout ce qui compte pour moi est d'être reconnue dans mon statut de victime".

Seule explication livrée par son avocat, Me Jean Eisler, à l'issue de l'audience : "Les juges nous ont fortement incités à trouver une conciliation". Sans que l'on sache démêler ce qui, du calendrier politique national, de l'influence locale de celui qui est aussi président du Conseil général de l'Isère, ou de la volonté farouche de ce dernier de se débarrasser de cette douloureuse épine dans le pied, a le plus pesé dans cette soudaine entente. Et sans que soit dévoilé le montant de la transaction, frappé d'une "clause de confidentialité". Seul indice : au départ, Brigitte réclamait 100.000 euros de dommages et intérêts.

Une cabale politique ?

Pour André Vallini, assis bras et jambes croisés devant les cinq conseillers prud'homaux, enlevant et remettant ses lunettes transparentes, pas de doute : l'affaire est politique. Visiblement agacé, il ne cesse de chuchoter à son avocat, mais assez fort pour être entendu de tous : "Comme par hasard, à la précédente audience, en décembre, il n'y avait personne, et aujourd'hui c'est plein de monde". Ou encore, à propos de l'avocat adverse : "Il plaide pour les journalistes !"

Dans un communiqué daté du 9 janvier, il déclarait déjà : « Cette procédure de licenciement qui dure depuis plus d’un an sort curieusement dans la presse en pleine campagne présidentielle". Son avocat, Me Jean-Michel Detroyat, lâche même le mot "cabale". Ce à quoi l'avocat de Brigitte rétorque : "Nous sommes dans un conflit entre une salariée et son employeur, tout le reste ne nous intéresse pas. Dire que nous participerions à un complot ou une machination est grotesque".

"Des jeunes femmes avenantes…"
01 03 12 Brigitte Volmat
L'ancienne assistante parlementaire d'André Vallini, qui le poursuivait aux prud'hommes pour "harcèlement moral". (Le Nouvel Observateur)

Que reproche Brigitte à André Vallini, auprès de qui elle a milité dans l'Isère depuis 1986, et dont elle a été l'assistante parlementaire pendant 13 ans ? De l'avoir "mise au placard" à partir de 2005 en la dépossédant progressivement de toutes ses missions, pour les confier à de nouveaux collaborateurs recrutés au Conseil général de l'Isère. Et plus précisément à une jeune collaboratrice, devenue du jour au lendemain sa supérieure hiérarchique. "Elle a trente ans de moins que moi", martèle Brigitte, en se triturant nerveusement les mains et les ongles. Et c'est visiblement là que le bât blesse le plus…

L'avocat de Brigitte y revient avec insistance, puisque c'est là-dessus qu'il fonde la "discrimination liée à l'âge".

Dans le ressenti d'une femme qui a – pardonnez-moi Brigitte – passé le cap de la cinquantaine, être remplacée par des jeunes femmes avenantes, fringantes, qui ont sans doute d'extraordinaires qualités, mais qui ont la moitié de son âge, n'est pas bien vécu. Elle est humiliée, meurtrie. Pour elle cela ressort davantage de la communication visuelle que de la compétence professionnelle".

Allusion détournée, mais bien comprise dans l'assistance grenobloise, à une autre jeune recrue du Conseil général de l'Isère : la nouvelle attachée de presse, qui n'est autre que Virginie Dechenaud, la blondissime Miss Rhône-Alpes 2009.

Harcèlement

Autre grief : le harcèlement. L'avocat détaille la dégradation des conditions de travail : une prime supprimée, une évolution statutaire refusée, le téléphone portable supprimé ("une petite vexation de plus"). Et puis ces documents qui reviennent barrés d'"annotations sèches, rageuses, méchantes, brutales mêmes". Mais surtout, Brigitte se sent délaissée. Isolée après le licenciement de sa collègue. Pire, André Vallini ne vient "plus jamais la voir" quand il passe à la mairie de Tullins, où elle tient sa permanence de député. "Pendant plus de deux ans, je n'ai pas vu mon employeur", répète-t-elle.

Pourtant, les deux avocats rappellent que Brigitte et André Vallini "entretenaient une forte relation d'amitié", qu'ils se sont présentés ensemble, jeunes, aux élections municipales à Tullins (dont Vallini devient maire en 1986, à 29 ans), qu'ils se sont toujours tutoyés et appelés par leur prénom. Vallini ne manquera d'ailleurs pas de jouer sur cette corde sensible à la barre, en lançant l'air de rien "hein Brigitte ?" pour se faire confirmer la date d'embauche d'une collaboratrice.

"Vous êtes un Kleenex"

Pour Brigitte, le dépit est tel ("Du jour au lendemain, vous êtes un Kleenex, vous n'existez plus", témoignait-elle quelques jours avant l'audience), qu'elle finit par saisir l'inspection et la médecine du travail, victime d'un "état pré-dépressif", de "bouffées d'angoisse" et de "troubles du sommeil". Mais le 16 juin 2010, elle est licenciée pour faute.

André Vallini lui reproche d'avoir "dénigré son action", d'avoir fait de la "rétention d'informations" en bloquant des dossiers, d'avoir refusé de coopérer avec ses autres collaborateurs. Et la goutte d'eau, un jour d'avril 2010, d'avoir eu une "réaction très agressive" à l'encontre de sa nouvelle jeune supérieure, qui aurait "tourné à l'agression physique". Brigitte dément (d'où, entre autre, la poursuite pour "licenciement abusif"), mais l'avocat de Vallini souligne qu'aucune plainte pour dénonciation calomnieuse n'a été déposée… Ambiance.

Au final, André Vallini conclut, pour justifier le licenciement, à une "altération profonde et irrémédiable du lien de confiance indispensable à une collaboration efficace et sereine". Et rappelle que toutes ses propositions de "solution amiable ou transactionnelle" ont été refusées… Jusqu'à ce jeudi 1er mars, où, moyennant finance, il se déleste enfin de cette gênante affaire. De quoi se remettre à rêver, pourquoi pas, de la place Vendôme.

(Article publié le 1er mars 2012)

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15 mai 2012 2 15 /05 /mai /2012 23:32

lu et publié. , sur le site Rebellyon .info, une brève qui se passe de comentaire, le collégue  Fassimo arrive de Turin. Peut être ils vont parler de cuisine. c'est possible que le s deux maires font la comparaison entre le baujolais et le vin des vignes de Lucà ABBA

Signature de la « Convention de coopération Lyon-Turin » le 16/05

Demain, mercredi 16 mai à 11h30, Gérard Collomb et Piero Fassino, le maire de Turin, accompagnés de leurs cours respectives affairistes ; signerons un nouvel accord de coopération sur « le développement économique ainsi que sur (…) ’les villes intelligentes’ ». Cela se passera à l’Hôtel de ville, en compagnie de l’ambassadeur d’Italie en France.

Autant dire qu’il sera très probablement question des échéances pour la ligne à haute vitesse.

Documents joints


  • lyon-turin
    (PDF – 136.3 ko)

    Communiqué de presse de la mairie.

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13 mai 2012 7 13 /05 /mai /2012 09:08

lu et publié. moi amant de la liberté, je publie ce texte sur le blog du laboratoire.

Le Bourgeois. — Et vous croyez à la Révolution ?

Moi. — J’y crois ; comme vous, d’ailleurs.

Le Bourgeois. — Moi, vous voulez rire ! Est-ce qu’une révolution est possible, au temps où nous vivons. La force armée, la sagesse des prolétaires résolus à obtenir légalement l’amélioration de leur sort, la volonté bien arrêtée du parti républicain, qui a déjà tant fait pour l’ouvrier, de marcher résolument dans la voie des réformes sociales. Tout cela n’est-il pas une garantie pour vous ?

Moi. — Pas plus pour moi que pour vous. Je connais vos raisonnements, je sais combien vous vous voudriez y croire. Vous êtes semblable aux malades qui supputent les chances d’échapper à la maladie et calment leur peur en entretenant des espérances. Vous aurez beau faire, vous n’éviterez pas une révolution.

Le Bourgeois. — Mais pourquoi ?

Moi. — Parce que c’est l’issue fatale, et que dans les sociétés contemporaines tout y mène, tout y pousse, tout y conduit. Vous, bourgeois, actionnaire de grand magasin, de grande compagnie, vous en êtes un des acteurs, tout comme l’ouvrier syndiqué, comme les sans-travail dont le nombre croît à mesure que vos rangs de possesseur s’éclaircissent. L’heure est telle que, désormais, le capital, comme le travail, sont des agents de révolution.

Le Bourgeois. — N’estimez-vous pas que des réformes intelligentes puissent arrêter le mouvement ?

Moi. — Qu’appelez-vous réformes ? Qu’appelez-vous réformes intelligentes ? Ce sont des mots que des ministres prononcent dans des banquets. Pensez-vous, sérieusement, que de nouvelles lois fiscales, l’impôt progressif, un nouveau mode de taxation des héritages, des lois de retraite assurant à l’ouvrier fourbu cent francs par an — maximum — quand il aura atteint soixante-dix ans ; pensez-vous que cela pourrait enrayer notre marche ? Vous êtes des imprudents ! Vous avouez que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Par cet aveu, vous justifiez tout, car tout le monde n’est pas obligé d’accepter votre conception du mieux. Comme vous seriez plus forts si vous affirmiez que les relations du capital et du travail sont justes, bonnes, et qu’il ne peut en exister d’autres. Vous reconnaissez au contraire qu’on peut concevoir d’autres rapports entre ces deux puissances, et vous espérez vous sauver, en maintenant la subordination du travail au capital. J’ai grand pitié de vous.

Le Bourgeois. — Nous ne sommes pas morts encore.

Moi. — Non, mais vous êtes malades, et, ce qui aggrave votre cas, c’est que vous n’ignorez pas votre maladie. Chaque matin, en vous levant, vous regardez les progrès de votre jaunisse, et vous êtes impuissants à la guérir.

Le Bourgeois. — Nous tenez-vous pour des hommes incapables de nous défendre ?

Moi. — Non, certes, vous nous avez donné quelques satisfaisants exemples de férocité. Seulement — voyez combien ce que je dis est vrai — le jour où vous vous défendrez, vous donnerez le signal de la Révolution ; et si vous ne vous défendez pas, c’est la Révolution qui viendra vous éveiller. Vous êtes dans une impasse effroyable ? Si vous cédez quelques avantages aux misérables, vous reconnaissez la légitimité de leurs revendications et vous les encouragez à les pousser à l’extrême ; si vous n’accordez rien, vous légitimez toutes les exigences et tous les événements. Si vous louvoyez, vous vous trouverez aux prises avec d’autres difficultés.

Le Bourgeois. — Ne serons-nous donc pas soutenus ?

Moi. — Si, certes ! Vous avez encore de vieilles forteresses, l’armée, la magistrature, l’administration, mais tout cela s’effondre si vite à certaines heures ; vous avez des machines qui ont l’air de marcher et elles s’arrêteront cependant toutes seules. Le jour où le travailleur cessera de se battre avec des boulettes de papier, le jour où il cessera d’envoyer dans les Parlements des amuseurs et des temporisateurs, le jour où il dira à ceux-là mêmes qui ont la prétention de le représenter : tout ou rien, ce jour-là vous serez en danger.

Le Bourgeois. — Nous émigrerons.

Moi. — Non, car la Révolution sera à Coblentz aussi. C’est là ce qu’il y a de grave : le Révolution sociale sera européenne. Une révolution politique se localise, une révolution économique devient générale.

Le Bourgeois. — Vous êtes pessimiste.

Moi. — Pessimiste pour vous, assurément, mais optimiste pour les autres.

Le Bourgeois. — Allons, allons, nous aurons toujours notre bonne armée.

Moi. — Vous ne l’aurez pas toujours.

Le Bourgeois. — Pourquoi ?

Moi. — Parce que ce que vous appelez l’état de paix armée ne peut durer indéfiniment, et quelle que soit la solution que vous trouviez à ce problème, la révolution est inévitable. Si vous persistez à conserver les armées permanentes, c’est la banqueroute et la révolution ; si vous faites une guerre, c’est la révolution dans le pays vaincu, et elle se propagera atteignant le pays vainqueur, à moins que, dès la déclaration de guerre, les prolétaires des deux nations répondent par la grève générale, ou détruisent des deux côtés les lignes de chemin de fer, et c’est encore la révolution. Si vous licenciez les armées permanentes, vous libérerez immédiatement quelques centaines de mille hommes, ouvriers ; vous augmentez fatalement ainsi la masse, toujours croissante, des sans-travail, mais vous l’accroissez d’une façon telle et si soudainement, vous aggravez si brusquement la misère totale, vous amenez si imprudemment une baisse générale des salaires — car vous voudrez profiter de l’excès des bras — que c’est encore la Révolution.

Le Bourgeois. — Vous me désespérez ! Dites-moi donc ce qu’il faut faire.

Moi. — Faites la Révolution avec nous.

Bernard Lazare,
Almanach socialiste illustré pour 1896.

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12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 07:46

Sur le site des nouvelles du front

Le mouvement dit des « indignés », particulièrement dans l’Etat espagnol, continue de susciter des réflexions de toutes sortes ; sur ce qu’il peut signifier comme mouvement singulier au regard des expériences précédentes, sur ce qu’il dit de la période dans son sens le plus large et ses capacités à peser dessus, à modifier l’état de choses existant, sur, comme l’on dit généralement, ses potentialités (ce qu’il ouvre, débloque…) et ses limites, ses contradictions internes et ce qui les fait tenir ensemble… Le texte qui suit est une contribution supplémentaire à une réflexion qui doit demeurer ouverte et permanente, particulièrement à cause de la période instable que nous vivons, en Europe notamment. Réflexions, discussions sur les conditions de possibilité de (re)formuler des propositions, essentiellement pratiques, cherchant à articuler les résistances sociales multiformes au commandement capitaliste (à ses injonctions disciplinaires et sa logique destructrice, nihiliste et mortifère) et des expériences de lutte, créatives et créatrices, en tous cas émancipatrices, indiquant que la sortie du capitalisme est non seulement nécessaire mais également tout aussi désirable que possible. 

Mai 2011. En simplifiant, nous appelons 15M le début dans la région espagnole d’un « mouvement », moins comme réponse mimétique à celui qui s’est développé dans les rues arabes, et plus particulièrement en Tunisie et en Egypte, mais comme réponse à une situation de formes très différentes, mais de même nature : contre la marche accélérée de l’actuel système technique et capitaliste qui, en croissant, contamine, détruit la planète et nous conduit à la misère. Mouvement non seulement comme le résultat de la puissance de mobilisation des réseaux internautes – qui existe –, mais conséquence logique et nécessaire que cette même marche du système capitaliste précité nous impose. Pas tant un mouvement surgi par génération spontanée, mais précédé par des luttes amples, si nous pensons par exemple l’occupation de la Banque Banesto [en soutien de la grève générale de 24 heures de septembre 2010] ou le mouvement V de Vivienda [lutte pour le logement et contre la métropolisation en 2006-2007] à Barcelone, au niveau local, ou les émeutes de la faim dans une grande partie de la périphérie capitaliste, à un niveau général Contre ce rythme accéléré du système, s’oppose une marche indignée qui questionne l’organisation et la hiérarchisation sur ce monde qui nous est imposée ; une marche en avant qui soulève des questions et des interrogations sur ce mouvement lui-même et sur les réponses qu’il a formulé depuis son départ C’est d’affronter une situation identique qui explique l’internationalisme du mouvement, la réponse qui parcourt une bonne partie de la géographie et unifie les actions, les formes – assembléaires – et les discours. On a pu compter des actions simultanées, à certains moments, dans plus de 900 villes en Europe, Amérique, Asie et Afrique, et les mêmes slogans parcourent ce territoire.

Un « mouvement » hétérogène

C’est la matérialité de l’enjeu, la matérialité de l’action de ce système sur nos vies, qui fait confluer ici, dans la région espagnole, dans un même mouvement, des personnes et des opinions aussi diverses. Diversité en âge, en revenant ainsi aux discours de l‘auto-organisation et des assemblées des années 1970. Diversité dans l’idéologie et les manières de comprendre le système que nous combattons, certains critiquant seulement ses aspects les plus indécents avec des propositions allant dans la même logique que celle du système qu’ils déclarent discuter avec des modes de dénonciation renforçant ce qui est dénoncé, d’autres proposant de modérer ses défauts au moyen d’une gestion différente de cette société et d’autres qui veulent se plonger dans ses causes et pas seulement dans ses effets afin d’en sortir, en pensant que des changements majeurs ne sont pas possibles à l’intérieur du système capitaliste, qu’il n’est pas possible de sortir du capitalisme en restant dedans. Diversité aussi à l’égard de leurs relations avec les médias et avec la technique en général : depuis les amateurs passionnés des nouvelles technologies qui les considèrent comme des éléments libérateurs, jusqu’à ceux qui critiquent la totalité du progrès technique ; certains pensant que nous pouvons utiliser la technique, d’autres que c’est la technique qui se sert de nous. Diversité aussi dans les perspectives : ceux qui saluent dans ce mouvement le retour de la « question sociale » et ceux qui dans le mouvement sont plus sceptiques et prévoient déjà sa fin inéluctable. Diversité également dans l’engagement : ceux qui proviennent de vieilles militances, ceux qui, jeunes, sont en train d’élaborer un travail militant, et les plus critiques envers tout militantisme considérant que mettre sa vie au service d’une cause est, trop souvent, transformer la cause en dogme. Une si grande diversité empêche peut-être de parler d’un mouvement, c’est pourquoi au début nous l’avons mis entre guillemets : et c’est seulement par souci de simplicité que nous utilisons ce terme qui comprend de si nombreuses et diverses conceptions et tendances. Mais ce qui maintient dans un même regroupement ces sensibilités et ces raisonnements n’est pas tant la critique idéologique et militante appelant à un changement, que la pression qu’exerce sur eux le système lui-même (coupes dans les salaires, dans les conditions de vie, dans les libertés). Comme cela s’est produit avec la critique du travail : dans les années 70, elle a été menée au niveau critique et militant, et dans les années 80 c’est l’activité même du capital qui a laissé les travailleurs sans travail et a transformé le travail en une denrée rare. Ou, comme c’est le cas maintenant avec la consommation : si dans les années 60, dans la société de consommation (obligatoire) sa critique idéologique était subversive, maintenant c’est le discours du capital lui-même, dans son processus de valorisation, qui fait la critique pratique de la consommation en réduisant les salaires et prestations sociales, tendant à mettre fin à la société de consommation telle qu’elle s’était développée dans les pays du centre capitaliste.

Pouvoir d’agir contre représentation

L’arme dont s’est doté ce mouvement est l’assemblée : horizontalité, recherche du consensus (pas l’uniformité, qui pulvérise les minorités), pour éviter le vote qui nous sépare. Pour la coordination, délégués rotatifs et révocables. Pour son développement, il se dote des outils qui évitent la manipulation, la répétition des propositions, la rhétorique qui peut obtenir des assemblées l’approbation de propositions moins intéressantes que d’autres et présentées plus brutalement… Étant conscient de ce qu’une assemblée peut être manipulable, sans la mythifier pour autant, simple moyen et en même temps fin, en ce sens qu’elle visibilise l’ambition émanant du mouvement : une critique de la représentation, une société d’égaux. « Personne ne nous représente » l’un des slogans les plus scandés, se réfère à cette critique de la représentation. L’absence de drapeaux dans les manifestations, les rassemblements et blocages devant le Parlement, l’insistance à ne pas dialoguer avec l’administration, l’occupation de la rue et des lieux publics, en disent long sur les manières de voir et le sens profond de cette pluralité (organisée) en mouvement. « Nous allons lentement, parce que nous allons loin », un autre des slogans les plus scandés, en révèle aussi beaucoup sur l’orientation future de tant de sensibilités, raisons et raisonnement rassemblés. Au-delà des récits émancipateurs projetés vers l’avenir, ce qui domine est l’intervention ponctuelle, l’entraide, dans un chemin qui se sait long parce que ce dont il est question, pour beaucoup, ce n’est pas d’apporter trois ou quatre retouches, mais le système lui-même. Ce mouvement ne dessine aucun futur (ici certains y voient ses carences, d’autres ses succès), mais plutôt il l’anticipe. La décentralisation, la dissolution de la centralité de la Place de Catalogne à Barcelone, par exemple, et le rôle principal joué par les assemblées de quartiers et de villes signalent, au-delà d’une meilleure communication par le simple fait d’être moins nombreux, la critique de la mégalopole et de son pouvoir de décision et l’affirmation de la dimension locale. C’est ici, à l’échelle locale, que se modifient les relations de voisinage (repas de rue, cinéma de quartier, marchés d’échanges, tentatives d’éviter la médiation de l’argent…), les espaces (occupation des rues, des places, jardins potagers…), le langage (échange de connaissances, d’émotions, de réflexions). C’est là où la solidarité s’active spontanément, mise en évidence, par exemple, dans la mobilisation contre les expulsions, etc.

Quelques questions

Questionner, s’interroger sur les aspects du mouvement ou sur le mouvement lui-même est tout à fait logique dans un mouvement qui, plus qu’une réponse (il n’a pas de programmes, il ne dessine aucun futur) est une question. Question que suscite le retour de la « question sociale ». Question sur la façon de sortir du système actuel (pour certains, simplement corrompu ; pour d’autres, néo-libéral ; pour d’autres encore, technique et capitaliste…) et génère une pluralité de réponses, et parmi elles, certaines qui confluent dans une activité nettement marquée par un caractère antihiérarchique indiquant une volonté de transformation fondamentale du système.

Question sur le rôle que joue la théorie dans son succès sur les propositions à mettre en œuvre pour sortir de la situation actuelle. Élucider si analyser les causes de ce malaise empêche de se perdre dans des retouches pour le modérer, retouches pour allonger la durée de vie de ce système …, ou si critiquer ses fondements est la condition pour agir sur les causes … Peut-être que mettre l’accent sur l’importance du travail théorique pour construire une autre société, c’est donner vie aux avant-gardes, aux minorités qui reflètent la hiérarchie qu’elles disent abolir, qui connaissent la direction à prendre ou ne pas prendre en critiquant les personnes ordinaires, les gens du commun, qu’Orwell appelait « common decency ». L’idée de considérer les gens en général comme grégaires, passifs, est plus le résultat de séances prolongées devant la télévision ou de la lecture des chroniqueurs et des critiques des faits de société, que le produit de l’observation immédiate, dans une relation d’égal à égal, que te donne à voir la décence ordinaire des personnes communes, plus prêtes à des pratiques désintéressées, à la solidarité, au partage, à l’entraide, et à la méfiance envers l’autorité, attitude venant du fait de se savoir en butte aux lois de l’Etat et de l’économie. Il ne s’agit pas ici de magnifier les gens par le fait d’être pauvre et de leur donner par là une supériorité morale, nous sommes bien enseignés par Marius Jacob : « J’ai compris tout le fardeau moral de ce préjugé  : se croire vertueux et intègre par le fait d’être un esclave. » Si réforme ou révolution … ; question qui demeurera comme non pertinente. La question sur ce que l’on vise, si c’est la fin du capital et de l’Etat ou simplement un système moins mauvais, n’est pas la plus opportune si l’on veut comprendre ce mouvement qui, plus que discuter sur ce qu’il peut développer dans l’avenir, affirme ce qu’il déploie dans le présent. Dans le milieu de la critique du système capitaliste dans les années 1960, une vision progressiste de l’histoire, qui allait du communisme primitif au communisme que le capitalisme lui-même accoucherait dans son moment final, était monnaie courante. Maintenant, dans ce milieu de la critique intellectuelle, cette vision progressiste continue, mais inversée et ce que cette fin accoucherait désormais ne serait plus le communisme mais la catastrophe. Les deux critiques supposent des lois de l’histoire ; mais l’histoire n’a pas de lois ni de sens, le sens ce sont les gens qui le donne au moyen de la révolte et c’est ainsi que se sont produites dans l’histoire des réalités de l’émancipation sociale dans cette phase capitaliste : Paris, 1871, Berlin, 1919, Barcelone, 1936 … Il n’est pas nécessaire d’attendre quelque chose d’insolite, de jamais vu, c’est dans la même dynamique que se construisent d’autres relations.

Question sur le renforcement de l’Etat. Si l’on peut parler d’une vue d’ensemble de ce mouvement, le mot et le fait de l’occupation de l’espace public devrait avoir une place centrale : toutes les activités, assemblées, groupes de travail … se développent de manière ouverte dans les places et tentent d’occuper les espaces considérés comme nécessaires pour l’avancée du mouvement. L’auto-organisation et s’auto-occuper de soi-même s’affirment en opposition à l’organisation conçue au travers de l’Etat. Toutefois, dans les revendications concrètes contre les coupes dans la santé ou l’éducation, par exemple, on en revient à réclamer que ce soit l’Etat qui s’en occupe, renforçant ainsi de nouveau un Etat considéré comme une entité neutre au-delà de la division entre classes, exaltant la fiction d’un espace séparé dans lequel nous serions tous égaux. Contradiction renforcée par certaines initiatives (réforme électorale, réforme constitutionnelle, …) qui conduisent directement à cette consolidation de l’État.

Question sur le retour du politique dans l’activité et le discours de ce mouvement. La suprématie de l’économie a progressé au point de transformer la politique en une fiction. C’est maintenant clair, surtout après ce qui s’est passé en Italie et en Grèce : le triomphe du marché dicte les politiques et les politiciens (les gouvernements). L’illusion démocratique demeure une illusion. La politique disparaît, va se placer dans les rubriques société des médias, en conservant, là oui, sa fonction répressive, en transformant ainsi les vrais problèmes de santé, d‘éducation, de chômage et de logement, en questions d’ordre public. Mais l’affrontement avec l’économie est politique, est social, il est macrosocial. En ce sens, nous disons que le politique, terrain de ce mouvement, est de retour. Et revient la question du pouvoir et de notre pouvoir, que nous ne pouvons pas éluder : être 100 et pas 10, c’est un pouvoir que nous avons pour empêcher une expulsion, par exemple. Une autre chose est le pouvoir hiérarchique, le pouvoir d’Etat, à détruire ou à maintenir toujours dans un état défaillant (Cossery).

La coordination du mouvement, nécessaire dès qu’il acquiert un caractère global, pose le problème de la médiation. Que le système qui régit ce mouvement soit horizontal et transversal ne veut pas dire qu’il évite la question des médiations : la relation entre les gens n’est pas immédiate, elle passe par diverses médiations, institutions, nécessaires pour résoudre la vie en commun. Il ne s’agit pas de construire un Eden, un monde parfait, mais un monde habitable pour tous, sachant que ce que nous pouvons changer, ce n’est pas les personnes, mais les relations entre elles, qui sont ce qui constitue une société.

Question sur la violence et son usage. Question discutée dans toutes les assemblées. Il semble que soit majoritaire la voix de ceux qui sont en faveur de la désobéissance civile, des actions non violentes, ce qui ne signifie pas de ne pas se défendre. La non-violence n’est pas l’inaction, au contraire, elle est action directe de confrontation à l’Etat, sans utiliser ses méthodes violentes de la brutalité armée. S’affronter à l’État, à l’état des choses établies, est considéré par le pouvoir comme hors la loi. Nous ne pouvons pas utiliser la brutalité armée de l’Etat pour l’affronter : sur son terrain, nous perdons. De nouvelles formes et de nouveaux lieux d’affrontement doivent émerger au cours de la marche en avant de ce mouvement. Parler d’employer la violence n’a pas non plus plus de sens, parce que le même mot conduit à ne pas se comprendre, à se perdre. Le même mot, dans ce cas violence, ne peut pas recouvrir des réalités aussi disparates que la violence d’Etat, la torture, l’assassinat, la guerre, la violence qui consiste à couvrir l’Irak de bombes, la violence que représente le pillage et la destruction de la planète … et à la violence de briser un distributeur de billets ou de se défendre d’une charge de police avec des pierres. Entre nous, il pourrait être préférable d’utiliser le terme de violence pour qualifier le système actuel de domination dans son fonctionnement normal, et pas seulement dans son exception, c’est-à-dire pour parler de la violence quotidienne de l’État, de la violence de l’économie, de la violence des médias, etc. Et ne pas perdre de temps dans une fausse polémique créée par la propagande de l’Etat.

De certaines assemblées à d’autres

Il n’est pas rhétorique ou nostalgique de comparer le mouvement actuel des assemblées avec celui qui parcouru la région espagnole dans les années 1960, 1970 et que les pactes de la Moncloa, en 1978, ont condamné. La grande différence entre les deux montre le changement d’une société et des attentes forgées en elle, dans un court espace de temps. Dans ces années-là effectivement eu lieu sur le territoire espagnol un mouvement d’auto-organisation dans les usines, les quartiers, les écoles, les universités, les prisons… qui cherchaient à obtenir de plus grandes quantités de liberté et de bien-être. Il laissait derrière lui une Espagne ancestrale, soumise par la dictature cruelle et entrée dans l’industrialisation, l’urbanisation et la prolétarisation. Un jeune prolétariat arrivait à la ville et à l’usine et en l’absence de représentation (il y avait seulement un syndicat vertical favorable au régime fasciste) il se représentait lui-même. En 1962, l’insurrection des mineurs des Asturies marque le début de ce mouvement assembléaire. Puis, en solidarité avec sa répression par l’État, et avançant leurs propres revendications, ils commencent à paralyser la production des grandes usines : les décisions sont aussi prises en assemblée. Début d’un mouvement d’auto-organisation, d’assemblées décisionnelles, de délégués révocables, qui s’étend à tous les secteurs : champs, construction navale, bâtiment, mines, métallurgie, chimie, textile… L’organisation s’effectuait principalement par les usines et dans une moindre mesure par quartier. Tout cela se produisit dans une situation internationale de large contestation du système depuis le centre même des pays capitalistes, allant de la montée de la contreculture, des mouvements de rébellion en Italie, en Allemagne … jusqu’à la grève générale en France de 1968 avec l’occupation des principales usines Dans ce contexte, s’étend alors, dans la région espagnole, un mouvement de mobilisations et de grèves qui en vient à arrêter la production et à menacer la transition continuiste négociée par tous les partis politiques. Un mouvement qui s’est révélé suffisamment puissant pour imposer de force ce pacte, mais pas assez pour donner une orientation anticapitaliste à la transition. La critique du système, défini et compris comme capitaliste, s’articulait sur la critique de l’économie politique : les effets du capitalisme étaient remis en question : ses bas salaires, son système de primes, ses inégalités salariales, en même temps que son absence de liberté d’association et de revendication, et tout cet ensemble se canalisait dans une lutte sociale émancipatrice. Le sujet qui se rebellait le faisait à titre d’ouvrier. Il se comprenait dans une lutte de classe anticapitaliste. Le moment de la valorisation capitaliste était (encore) en plein essor et donc ce qui était revendiqué était des améliorations (salaires, conditions de travail, conditions de vie, libertés…). Une société de consommation émergente se renforçait. Avec des extras dans le travail (heures supplémentaires, dimanches, …) il était possible de penser à la voiture et à la résidence secondaire. Le travailleur devenait le premier consommateur et la consommation va devenir le premier commandement. Avec l’exploitation il y avait donc de la place pour l’intégration.

Ce mouvement des assemblées ne contenait pas de critique de la technique – misant d’ailleurs plutôt sur le progrès technique –, ni de critique de la catastrophe écologique, ni de critique du patriarcat et de toutes ses dérivées. Questions qui, toutes, ne faisaient alors qu’apparaitre et étaient seulement posées par des petits groupes dans leurs publications. Le mouvement actuel des assemblées, qui a commencé dans la Plaza del Sol et qui va occuper les places de nombreuses villes, articule sa critique non pas tant sur la critique de l’économie politique – il le fait aussi – que sur les excès de ce mode de production et de vie capitaliste (la corruption, la fraude, …) qui nous a conduit à ce résultat : augmentation de la pauvreté et des inégalités. De ce système actuel, que l’on continue majoritairement à appeler capitaliste, on retient surtout son immoralité, son indécence exagérée, par conséquent, la lutte contre les aspects les plus corrompus du système plutôt que contre le système lui-même dans son développement normal. La question qui se discute est celle de son mauvais fonctionnement. Des alternatives sont recherchées dans le système technico-capitaliste lui-même au moyen d’une autre gestion de celui-ci. D’un côté, la critique porte sur le progrès de la technique qui nous a conduit à la destruction actuelle de l’environnement et à la progression de la spéculation, mais d’un autre côté, les résultats les plus avancés de ce progrès sont utilisés. La décroissance, la durabilité deviennent des questions majeures dans les discussions du mouvement. (Nous pensons que la durabilité est plus une question idéologique et politique qu’un problème économique et écologique). Les assemblées, comme dans la période précédente, continuent d’être ouvertes, horizontales, mais moins politisés. Au départ, cette politisation transformait de petites luttes en conflits sociaux et politiques. Maintenant, elles sont plus spontanées, moins homogènes et moins stratégiques. Malgré l’indignation qui les parcourt, les attentes sont moindres (il est loin le « nous ne nous demandons rien, nous voulons tout »). Loin de la vision progressiste précédente, le moindre mal est maintenant mieux considéré. Le sujet qui se rebelle, ne le fait pas comme ouvrier mais comme individu ou mieux, comme gens, plèbe, ou simple peuple, personne quelconque, personnes sans plus. Fin, donc, du mouvement ouvrier identitaire, qui se reconnaissait comme ouvrier dans le prolétariat fordiste. Le moment actuel du système technique et capitaliste est celui de sa crise dans le sens où il fait face a des problèmes de valorisation et donc ce qui est revendiqué, c’est de conserver ce que nous avons (fruit des luttes de la période antérieure), aujourd’hui menacé par des coupes dans les trois domaines fondamentaux : les pensions, la santé et l’éducation. Ce qui est revendiqué est une sorte de social-démocratie à contretemps et la manière de la revendiquer se fait à travers des manifestations. Le travail ne façonne plus la vie d’une grande partie de la population, en particulier les plus jeunes, comme il le faisait dans la période précédente. En ce sens, nous devons parler d’exclusion plutôt que d’exploitation. Une exclusion qui ne génère pas d’intégration comme le faisait l’exploitation.

Etcétera (Barcelone), février 2012 [ Traduction par nos soins ( J.F.) ]

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10 mai 2012 4 10 /05 /mai /2012 05:31

lu sur le jura libertaire

Cette histoire est publiée en 1952 dans les annales médico-psychologiques : c’est le récit du traitement d’un malheureux jeune homme qui avait le tort de se prendre pour une femme. Un assassinat pur et simple, à coups d’électrochocs et de lobotomies. Je rêve qu’un musicien s’empare de ce texte où les bourreaux expliquent que « c’était pour son bien ».

L…, âgé de 22 ans, entre à la maison de santé de Ville-Évrard (93332 Neuilly-sur-Marne) le 26 septembre 1946, après un an de traitement psychanalytique. (…)

À son entrée à l’hôpital, c’est un jeune homme qui porte une chevelure longue à type féminin. (…) Trois ans plus tard, après une rafale d’éléctrochocs, on opte pour une méthode radicale : « Une lobotomie est pratiquée le 10 mars 1949 ; dès que les trous de trépan sont forés, on constate une méningite séreuse légère avec, des deux côtés, une hypervascularisation corticale bilatérale. (…) En juillet 1949, on observe une amélioration transitoire de l’état mental qui n’a qu’une courte durée. Une cure de quarante comas est bien supportée par le malade. (…) En août 1950, sept séances d’électrochocs prolongés sont sans aucun effet.

En janvier 1951, devant l’échec de ces divers traitements, on entreprend un traitement par électronarcose à raison de deux séances par semaine. (…) Le 14 février, au cours de la dixième séance, à la troisième minute, syncope bleue (cyanose de la face); apnée irréductible et arrêt du cœur ; tentative de réanimation pendant trois heures. Le malade meurt 23 mois après la lobotomie » [Annales médico-psychologiques, février 1952, pp. 175-179. « Examen anatomo-pathologique de l'encéphale d'un dément précoce mort au cours d'une électronarcose 23 mois après une lobotomie », par L. Marchand, J . Rondepierre, P. Hivert, P. Leroy (psychiatrie.histoire.free.traitement/trans.htm)].

Il n’existe à ma connaissance aucune recherche sur le nombre de personnes trans ou homos qui ont subi ce genre de « traitements de choc » dans nos hôpitaux. Quand on lit un tel texte où le pur sadisme s’auréole de science et d’humanisme, on se dit qu’aujourd’hui les trans viennent de loin.

En France comme ailleurs les médias ont une lourde responsabilité devant la stagnation du traitement des trans : ils ont presque toujours préféré le voyeurisme à l’information, l’éternelle histoire de « Gaston devient Marguerite » ou « Marguerite devient Gaston », agrémentée depuis la mode queer de platitudes sur « la déconstruction du genre ».

En 1981, les homosexuels ont obtenu la dépénalisation de l’homosexualité. Mais qui sait que parallèlement, l’État crée pour les trans un dispositif hospitalier très oppressif ? Des psys réactionnaires se livrent à un tri qu’on pourrait résumer à « vous aimez le bleu vous êtes un homme, vous aimez le rose vous êtes une fille ». Le système se veut dissuasif en imposant des années d’attente. Il nie les transgenres (qui ne veulent pas se faire opérer), les renvoyant à l’hormonothérapie sauvage. Les opérations pratiquées par des chirurgiens formés hâtivement relèvent souvent de la boucherie. En réaction, les trans créent des filières, formelles ou informelles, pour se faire opérer à l’étranger.

Après la folklorique AMAHO, des structures éphémères surgissent, qui obtiennent quelques avancées. Aux associations, comme Tau Sygma, les autorités de santé et de justice socialistes promettent la création d’un comité d’éthique. Et rien d’autre. En 1993, la France est condamnée par la Cour européenne à verser une amende à une transsexuelle qui attend depuis dix-neuf ans que son changement de sexe soit reconnu par la loi. Il faudra désormais passer par un jugement coûteux et une visite médicale le plus souvent vécue comme un viol (palpations, attouchements) pour obtenir un changement d’identité. Entretemps le sida est arrivé. Les trans — et particulièrement les femmes transgenres — sont frappés de plein fouet. Et ce sont les associations (certaines virant à la dictature) qui prennent le problème en main. Un groupe activiste virulent, le GAT (groupe activiste trans) multiplie sous Jospin les actions spectaculaires, et des négociations… qui vont aboutir au rapport de la Haute Autorité de Santé (HAS) à l’origine de la dépsychiatrisation sous Sarkozy-Bachelot.

Ce rapport entérine l’idée que le monopole des équipes hospitalières ainsi que leurs méthodes sont obsolètes et coercitifs. À sa lumière Mme Roseline Bachelot propose la dépsychiatrisation de la question trans. Bel effet d’annonce (elle aura une pleine page dans le Times à ce sujet), qui ne sera suivi d’aucune mesure réelle. Son homme de confiance serine aux activistes : « ce soir je dîne avec des copains si je leur dit que j’ai passé ma journée avec des mecs qui veulent se faire couper les couilles ils ne me croiront pas. » Rendez-vous manqué.

La France devient la lanterne rouge de l’Europe, au mépris de la circulaire sur l’identité de genre de Thomas Hammarsberg, commissaire aux droits du Conseil de l’Europe.

La Nouvelle-Zélande est le premier pays à octroyer des papiers aux non-opérés, en 2005. Beaucoup de pays suivront. En Autriche, il est anticonstitutionnel de demander à une personne de se faire stériliser pour avoir ses papiers. En Espagne, depuis cinq ans, à la suite d’une grève de la faim d’une trans socialiste, le changement de papiers d’identité est accessible à la demande. Le Portugal, le Royaume-Uni, la Belgique, la Suède se sont alignés. Une loi a été déposée le 22 décembre 2011 à l’Assemblée nationale par Michèle Delaunay, députée PS, mais elle n’a pas été débattue. Pour les trans il faut bien dire « à suivre ».

Hélène Hazera, L’Impossible, n° 2, avril 2012

AMAHO : Aide aux malades hormonaux, association fondée dans les années 1960.
AMEFAT: Association médicale française pour l’aide aux transsexuels.
ANAES: Agence nationale d’accréditation et d’évaluation en santé.
HAS : Haute autorité de Santé.
SOFECT : société française d’étude et de prise en charge du transsexualisme.
CHRYSALIDE : association militante de support et de diffusion d’information sur les transidentités.

pour réfléchir plus loin

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9 mai 2012 3 09 /05 /mai /2012 01:37

On publie ce texte pour poser les questions qu'est- ce qui cloche? les limitesde la société capitalisé des invidus, c'est à dire?La perturbation de fukushima ?. il ne s'agit pas d'indignation pour nous.D'autre multiples questions restent à poser encore.

Hélas, la vraie démocratie n’existe pas ici... Un partage des pouvoirs entre puissants et un simulacre de participation des peuples se nomme à tord démocratie.

Je vais analyser un peu ici les différents éléments qui démontrent qu’il n’existe pas de démocratie en France (ni ailleurs), ce qui titillera les personnes qui seraient encore aveuglées par les discours politico-médiatiques habituels, surtout en ces temps d’élections !

En préalable, je rappelle une définition courante de la démocratie : gouvernement du peuple par le peuple. Voir définitions et variantes : Wikipedia, ou sur la Toupie.

Tout d’abord un petit rappel avec l’exemple bien connu du NON au référendum sur le traité européen en 2005 : où les politiques passent outre l’avis des votants pour faire passer le truc autrement. Pour une fois qu’il y avait un référendum, il a été bafoué dans les grandes largeurs !

Sinon, d’autres éléments pas tous aussi évidents :

- En france et ailleurs, les peuples ne décident pas directement, ils votent pour des représentants. Lesquels représentants ne sont plus contrôlés directement par le peuple après l’élection. Déjà, c’est un gros problème qui signe un gros déficit de démocratie, il faudrait plus de transparence, de la démocratie directe, des processus de révocation, etc.

- Ces élus sont loin d’avoir tous les pouvoirs, ce ne sont pas eux qui décident des choses importantes, mais plutôt les grandes entreprises, les marchés et la finance. Ce qui a été mis en lumière crûment ces dernières années, où les politiques sont contraints (qu’ils sont pour ou contre) d’obéir aux lois des marchés et grandes entreprises pour espérer obtenir un peu de croissance, moins de chômage et des investissements.
En effet, l’argent et l’économie sont devenus les maîtres du monde, les idoles à quoi tout est ordonné et sacrifié, alors qu’il devrait être question en priorité de la satisfaction de tous les besoins (pas seulement matériels) des peuples.

- Ensuite, il existe d’autres pouvoirs très forts, non élus eux-aussi, à savoir : les pouvoirs médiatiques, administratifs et judiciaires.

Les grands médias (publiques et privés) peuvent faire et défaire des carrières, insister sur telle info ou en occulter d’autres. Ils imposent un style suivant leurs exigences d’audimat. Ils ont le pouvoir d’orienter, par divers procédés, les préoccupations et pensées des gens. Ils écartent des créneaux les plus en vue (et même de toute présence) toutes idées trop critiques ou trop contestataire. Et quand on sait que nombre de "Chiens de garde" accaparent les ondes...

Les administrations et le monde judicaire ont de grandes marges de manoeuvres pour interpréter les lois, elles peuvent intervenir de multiples manière sur la vie des gens, et les recours en cas de problème sont souvent très longs, compliqués et arbitraires dans leurs résultats. Ces deux pouvoirs, quels que soient les mérites de certains fonctionnaires soucieux de justice et de mesure, fonctionnent globalement comme des systèmes autonomes, froids, fermées, secrets, ce sont des corporations qui se serrent les coudes avant de vraiment vouloir le bien commun.

Ces 5 pouvoirs principaux (capitalistes, politiques, médiatiques, administratifs, judiciaires) sont bien sûr en concurrence, se font la guerre, peuvent être alliés, complices, tout dépend des circonstances et des pays. Généralement, ce sont les politiques élus qui ont le moins de pouvoirs par rapport aux pouvoirs non élus. Mais jamais la population n’est impliquée, sauf par la bande. Le peuple peut obtenir à l’arraché quelques réformes s’il manifeste ou fait la grève suffisamment longtemps et en nombre. Mais on ne peut pas se permettre d’être tout le temps en grève, et puis ces réformes peuvent être rognées ou supprimées par la suite, quand les conditions changent. En plus, ce ne sont que des réformes, ces pouvoirs n’acceptent pas que s’instaurent des systèmes de démocratie plus directe, ou simplement participative.
On peut aussi voter de temps en temps, mais comme l’éventail de choix est réduit, et que les élus, même s’ils voudraient bien faire, sont sous la coupe des capitalistes et doivent composer avec les autres pouvoirs (qui eux ne sont pas élus), rien ne peut changer sur le fond.

- Au final ces 5 oligarchies, ainsi que des multitudes d’autres lobbies et groupes de pression (Eglises, armées, chasseurs, syndicats réformistes...), occultes ou publics, font leur tambouille entre eux, et c’est toujours la population tout particulièrement les plus pauvres, qui paye les additions des différentes "crises", guerres, licenciements, délocalisations, pollutions, etc, et ce sont toujours les riches qui s’enrichissent par l’exploitation des pauvres.


Mais ce n’est pas fini, d’autres éléments démontrent qu’il n’existe pas de démocratie, et qu’elle ne pourra jamais exister dans le système actuel :

- Les candidats aux élections sont très loin d’êtres égaux dans leur moyens, il n’ont pas forcément beaucoup d’argent et des relations bien placées dans les médias pour se faire connaître, ce qui biaise déjà les "débats" et handicape les plus pauvres et ceux qui n’ont pas les bons réseaux dans leurs poches.

- Le système (école, médias, partis) n’apprend pas à penser par nous-même, à être libre et autonome. Au contraire, les pubs, la télé, les grands médias distillent continuellement leur intox, leurs infos, leur vision du monde, leurs mensonges et leurs directives, ils accaparent les cerveaux rendus disponibles par la pub, la fatigue du travail et les émissions infantilisantes. Dans ces conditions, comment les gens pourraient-ils exercer réellement un libre arbitre et rôle politique ?, participer en connaissance de cause à la gestion démocratique ?

Quand l’école ne permet pas aux jeunes d’être en contact avec tous les courants de pensée qui animent le monde, il n’y a pas de démocratie possible. L’éducation scolaire a pour but de formater les jeunes par rapport au système existant et de fournir une main d’oeuvre docile adaptées aux besoins des entreprises capitalistes, il ne s’agit pas d’aider à la formation d’une personne autonome, libre et épanouie. On apprend aux jeunes à ingurgiter des savoirs et à obéir, pas à vraiment réfléchir et à pratiquer la démocratie directe horizontale.

- La liberté d’expression réelle (non réservée aux opinions conformes au système, aux oligarchies, puissants, riches, journalistes, célébrités et autres sportifs) n’existe pas, ce n’est qu’un droit purement théorique. En effet, les collectivités publiques (les Etats) ne gèrent pas de médias réellement ouvert à n’importe quel personne ou groupe, pour leur permettre d’exprimer leurs opinions au plus grand nombre. Il n’existe pas à la TV ni ailleurs des émissions dédiées à la liberté d’expression réelle aux heures de grande écoute.
Or, sans liberté d’expression réelle, il ne peut pas y avoir de démocratie réelle.
Si seuls ceux qui ont le pouvoir ou émettent des opinions conventionnelles peuvent s’exprimer largement, les gens de la base et tous les courants de pensée minoritaires sont écartés, et le peuple ne peut pas s’exprimer vraiment ni avoir accès à un vaste éventail d’opinions pour forger sa propre pensée.
De nos jours, il y a internet et sa liberté, mais ça reste limité, et noyé dans le commerce, d’autant que tout le monde n’a pas accès à internet ni n’a la capacité de créer un site web ou un article visible par le plus grand nombre, c’est le moins qu’on puisse dire.

- Quand dans un pays il existe des millions de personnes démunies, précaires, dans le besoin, à la rue, mal logées, manquant de nourriture en qualité et en quantité, il n’y a pas de démocraties. Car ces personnes sont dans l’urgence permanente de la survie quotidienne, et ont de grosses difficultés à accéder aux informations pertinentes, à passer du temps à lire, à débattre, à réfléchir aux questions politiques, etc., et à agir en conséquence.

- Quand la concurrence, la lutte pour trouver et garder un emploi, la compétition scolaire et professionnel incitent en permanence les gens à l’individualisme, au chacun pour soi, à la méfiance, à la fabrication de boucs émissaires, il ne peut pas exister une démocratie sereine, où chacun participerait à la vie démocratique dans l’intérêt collectif.

- Quand l’Etat et ses administrations cultivent le secret, la complexité, des lois incompréhensibles pour la population et que seuls des juristes spécialisés peuvent décrypter, il n’y a pas de démocratie.

- Voici un autre argument, peut-être bancal celui-ci ? Une démocratie réelle supposerait une sorte de projet commun, d’entente collective. Or, ce n’est pas le cas, le peuple part dans tous les sens, suit des leaders ou ne sait pas vraiment ce qu’il veut (le système actuel fait tout pour ça bien sûr, ça l’arrange). Les riches et les puissants eux, ont plus ou moins un projet (le capitalisme, le maintien de leurs privilèges), ils sont solidaires malgré leurs disputes, mais ce n’est pas un projet vraiment collectif ! C’est celui d’une minorité de nantis !! Donc, il n’y a pas de démocratie.

- Pour exercer une véritable démocratie, il faudrait une organisation fédérative partant de petits territoires, où le peuple peut délibérer en assemblées (au moins pour les grandes occasions) et faire remonter ses décisions. Le territoire français centralisé est trop vaste pour ce faire, donc il n’y a pas de démocratie ici.

Il y a sans doute d’autres arguments, mais on se rend compte assez vite que le peuple ne gouverne pas et joue un rôle très mineur dans les décisions qui le concernent

La démocratie réelle n’existe donc pas, à nous d’apprendre à la pratiquer, à la construire, à nous transformer pour la pratiquer ensemble et horizontalement.
Une vraie vie démocratique est relié à l’économie, l’éducation, etc., et fait donc forcément partie d’un projet de société.

Post Scriptum

En complément, j’ajouterai à présent quelques idées du même ordre.

Comme il n’y a pas de démocratie, le peuple n’a pas le pouvoir, et donc nous ne sommes pas des citoyens. Nous sommes plutôt des individus amalgamés (avec ou contre notre gré) dans un système dirigé par d’autres, et nous essayons de survivre seuls ou au sein de divers réseaux sociaux, collectifs, associations, syndicats. De nos jours, le mouvement des Indignés, entre autre, s’efforce de construire une citoyenneté depuis la base. Mais au départ elle n’existe pas.

Comme il n’y a pas de démocratie, ni de citoyens, et que la population est atomisée, divisée, groupée en clans, classes sociales, tribus, catégories en luttes les unes contre autres sans projet commun, il n’y a pas non plus de Peuple (au sens politique).

Autre conséquence : puisqu’il n’existe ni démocratie ni citoyens ni Peuple, on ne peut pas parler non plus de société.
Une société suppose une organisation voulue par et pour le peuple, où l’objectif est de réellement assurer tous les besoins élémentaires de tout le monde, où un minimum de projet commun existe, toutes choses qui n’existent pas comme on peut le constater tous les jours.
On devrait donc s’interdire d’employer le mot de société, trop noble et trop positif pour parler de la "jungle" dans laquelle on vit, mais plutôt de système, de société capitaliste, de gros merdier plus ou moins bien organisé pour que les choses se maintiennent en place, ce que vous voulez.


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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 17:41
Il est intollérable de rester inactif face à ce montage judiciaire.
Même avec ma dernière énergie je construirai avec d'autres peut être
la solidarité pour les inculpés à Valence. il n'y a aucune fatalité
que cette ville devienne un domaine de jeu des jeunesses identitaires et
aussi un fief de la nouvelle industrie de controle technologique (
pôle traçabilité, le pôle technologique de Rovaltain) .Déjà préfecture d'un
département nucléarisé avec à Tricastin un maillon idispensable, comme
l'usine de la Hague, de l'industrie nucléaire européenne avec la nouvelle
usine d'enrichissement d'uranium ( georges Besse II).
Solidarité active avec nos camarades YVAN,Bruno et DAMIEN ,
FARID et YSA
.

RDV le 14 MAI à 13h30 pour la première audience - 10e chambre - TGI Paris ( Métro Cité ) Petit rappel des faits : Ivan, Bruno et Damien sont arrêtés en janvier 2008 alors qu’ils se rendent à une manif devant le centre de rétention de Vincennes avec des fumigènes artisanaux et des crève-pneus, qui deviennent pour la justice et les médias une “bombe à clous”. Ivan et Bruno sont alors placés en détention préventive et Damien sous contrôle judiciaire. Quelques jours plus tard, Inès (*Isa) et Franck (*Farid) sont arrêtés lors d’un contrôle des douanes à Vierzon en possession de manuels expliquant des techniques de sabotage, du plan d’une prison pour mineurs et du chlorate. L’antiterrorisme se saisit de l’affaire. Les flics prétendent que l’ADN d’Isa correspondrait à une des 5 traces ADN présentes dans un sac contenant des bouteilles d’essence, retrouvé sous une dépanneuse de flics pendant l’entre-deux-tours des présidentielles de 2007. Rapidement, ces deux enquêtes sont jointes en un seul dossier, instruit par les mêmes juges antiterroristes. La police ratisse alors dans l’entourage des personnes arrêtées et des personnes fichées “anarcho-autonomes” pour tenter de trouver qui se cacherait derrière les ADN manquants. Javier (*Juan), le frère d’Inès (*Isa), puis Damien (qui avait été arrêté avec Ivan et Bruno) sont mis en prison pendant plusieurs mois car leurs profils ADN correspondraient aussi aux traces retrouvées sous la dépanneuse. Par ailleurs, en juin 2010, Javier (*Juan) a, en plus, été mis en examen pour une série de sabotages par incendie sur des armoires électriques de signalisation SNCF qui ont paralysé une partie du trafic ferroviaire en 2006 pendant le mouvement "CPE". Son ADN aurait été retrouvé sur le lieu d’une tentative de sabotage. Inès (*Isa), Javier (*Juan), Damien, Ivan, Franck (*Farid) et Bruno ont chacun fait entre 5 et 13 mois de détention préventive dans le cadre de cette procédure. Et ils restent sous contrôle judiciaire jusqu'au procès en correctionnelle. Du 14 au 22 mai aura donc lieu le premier procès sous juridiction antiterroriste de militants désignés comme appartenant à la « mouvance anarcho-autonome ». Les six inculpés, comme des centaines de milliers d'autres personnes, ont pris part aux différentes luttes sociales de ces dernières années : mouvement "CPE", révoltes lors des élections présidentielles de 2007, luttes contre l'enfermement des sans-papiers et pour la liberté de circulation... De manifs sauvages en sabotages, la conflictualité qui s'exprimait dans ces luttes débordait souvent du cadre légal ou des habituelles médiations politiques et syndicales. Et quand ça remue, l'Etat cherche à punir un petit nombre pour faire peur à tous : par la police et la justice, il tente toujours de séparer les "bons manifestants" des "vilains casseurs", d'isoler les actes du contexte dans lequel ils s'inscrivent, et de finalement diviser pour mieux régner. Et ce qui est attaqué là, c'est aussi un ensemble de mauvaises intentions et la tentative de les mettre en pratique de manière autonome. Séparer. Il suffit d'assister à une comparution immédiate pour voir que les pauvres et les marginaux sont toujours présumés coupables et très souvent condamnés : la culpabilité et l'innocence sont les deux grands concepts utilisés jour après jour, du bureau du procureur à la salle d'audience, pour maintenir l'ordre social. Ces notions ne peuvent pas être les nôtres. Et chercher à s'en sortir face à la Justice ne signifie pas renier ses idées et ses pratiques. Isoler. La Justice nous contraint à rentrer dans une temporalité qui lui est propre : celle de l'instruction, de la prison, du contrôle judiciaire et du procès. Ce temps judiciaire permet non seulement d'isoler concrètement les inculpés en les enfermant, mais aussi de les maintenir sous pression - par un contrôle judiciaire avec interdicion de se voir les uns les autres, par exemple. Enfin, l'instruction est chargée d'établir des profils qui participent à différencier les peines voire à faire de certaines d'entre elles des peines exemplaires. Diviser. Des squatteurs des cages d'escaliers aux manifestants, se regrouper ou s'organiser collectivement représente une menace potentielle pour le pouvoir. Les accusations d'"association de malfaiteurs", "bande", "en réunion" sont de plus en plus utilisés comme des "circonstances aggravantes" : cela permet d'alourdir les peines et d'inciter les gens à rester atomisés. C'est dans cette même logique qu'opère la juridiction antiterroriste utilisée par l'Etat, au gré des intérêts politiques du moment, pour rejeter du "corps social" ce qui dérange, et neutraliser des pratiques et pensées qui sortent du cadre institutionnel. Pour autant, les mécanismes de la Justice ne sont pas les seuls outils du pouvoir à devoir être critiqués et combattus. De multiples dispositifs et institutions participent tous les jours à maintenir l'ordre social et l'exploitation : du crédit aux antidépresseurs, du salariat aux contrôles CAF, de l'école à l'armée... Mais il n'y a pas qu'en Grèce que des milliers de personnes refusent l'horizon qu'imposent le capitalisme et l'Etat. Et ce qui se jouera au Tribunal n'est pas un rapport interpersonnel entre les inculpés et les juges, mais un moment de la lutte entre la classe des possédants et les exploités, un moment de la lutte entre l'autorité et les récalcitrants. Exprimer sa solidarité c'est s'inscrire dans
cette lutte. Solidarité avec les inculpés ! Plus d'infos sur la page de "Mauvaises intentions": https://infokiosques.net/mauvaises_intentions Pour recevoir des brochures Mauvaises Intentions 3 : écrire à solidaritesinculpes@riseup.net Pour nous soutenir financièrement ( notamment pour l'impression de la brochure, tracts, etc. ) : envoyer au CICP MAuvaises Intentions 21 ter rue Voltaire 75011 paris, à l'ordre de "LES"
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