Qui est derrière ces incendies de voitures de Romans, qui s'égrennent au fil du temps?
(voir le DL du 23mai).Surement pas ceux que la vox populi accusent!!!
Opérations policières à grand spectacle, inflation de la vidéosurveillance : les politiques publiques de lutte contre la délinquance prétendent «restaurer l’autorité». Depuis 2001, au
moins treize textes de loi ont renforcé l’arsenal juridique destiné à combattre l’«insécurité». Les réformateurs sociaux, quant à eux, avaient compris dès la fin du XIXe siècle qu’un maintien
durable de l’ordre impose l’amélioration des conditions d’existence. Si l’on en juge par le nombre de candidats, de gauche comme de droite, qui ont axé leur campagne sur la mise en place de caméras de vidéosurveillance ou
d’une police municipale, il semblerait que la «sécurité des biens et des personnes» occupe une place importante dans les élections municipales des 9 et 16 mars 2008. En la matière, c’est
surtout sur le terrain de la «restauration de l’autorité» que les élus municipaux sont mis à contribution, notamment depuis la loi relative à la prévention de la délinquance du 5 mars 2007
[Celle-ci leur permet notamment de saisir directement la Justice pour placer sous
tutelle les prestations familiales, d’effectuer des «rappels à l’ordre» des enfants ou des parents et de contrôler l’assiduité scolaire.]. Au point que certains d’entre eux s’inquiètent du rôle de maire Fouettard que l’on veut leur
faire endosser.
Depuis la fin des années 1990, la «crise de l’autorité» est en effet devenue un lieu commun pour expliquer les problèmes de violence
ou de délinquance de la société française. C’est même l’un des thèmes favoris de M. Nicolas Sarkozy, qui déclarait en février 2007 : «À bas l’autorité ! C’était cela le programme de
Mai 68. À bas l’autorité ! Le moment était venu de vivre sans contrainte et de jouir sans entrave. À bas l’autorité ! C’était, prétendaient-ils, la condition de la libération de l’homme
aliéné par le travail, par la vie en société, par l’économie, par son éducation et même par sa famille. À bas l’autorité ! Cela voulait dire : l’obéissance de l’enfant à ses parents,
c’est fini ! Démodé ! La supériorité du maître sur l’élève, c’est fini ! Ringard ! La soumission à la loi, c’est fini ! Dépassé ! Le pouvoir de police, c’est
fini ! Enfin ! (…) La morale, c’est fini ! (…), La politesse, la courtoisie, le respect pour la personne âgée, pour la femme ! C’est fini !» [Discours de M. Nicolas Sarkozy, candidat à l’élection présidentielle, Perpignan,
23 février 2007] Il n’est pas le seul : M. Gérard Larcher, ministre délégué à
l’Emploi, au Travail et à l’Insertion professionnelle des jeunes du gouvernement Villepin, analysait les troubles d’octobre-novembre 2005 comme la conséquence d’une absence de repères liée à la
polygamie des familles africaines. Et on ne compte plus le nombre d’intellectuels qui évoquent la «crise du modèle parental maghrébin» [Par exemple, Michèle Tribalat, Dreux, voyage au cœur du malaise français, La Découverte - Syros, Paris, 1999] et appellent la République à réapprendre à punir.
Généralement, ces visions oscillent entre une version conservatrice (l’incapacité des familles populaires et/ou migrantes à élever
leurs enfants) et une version misérabiliste (les pères «humiliés» et donc démissionnaires). Mais elles convergent vers une nécessaire intervention des pouvoirs publics pour restaurer une autorité
parentale dont le délitement serait responsable de bien des maux. Or aucune de ces approches ne permet réellement de comprendre quelles sont les conditions pratiques dans lesquelles cette autorité
s’exerçait hier et s’exerce aujourd’hui.
Pendant longtemps, c’est bien davantage le travail non qualifié que l’action de leurs familles qui a discipliné les fractions
les plus turbulentes des classes populaires. Pour les «blousons noirs», les «loubards», l’entrée à l’usine servait en effet de phase transitoire entre la «culture de rue» propre à leur sociabilité
juvénile et une culture ouvrière qui allait devenir la leur. L’atelier, en intégrant largement les normes et les valeurs de ces jeunes, tout en posant une limite claire entre l’acceptable et
l’inacceptable, a longtemps fonctionné comme une véritable institution de «normalisation». Et ce d’autant plus qu’il offrait des possibilités de se projeter dans l’avenir. En effet, la
prévisibilité qu’induisait le statut ouvrier permettait de fonder une famille, de faire des «projets», d’achats, de vacances, de logement, etc. En un mot, de «se ranger».
Conflits de voisinage, débrouille quotidienne
Un des effets paradoxaux de la flexibilisation des statuts professionnels, de la montée de la précarité et de l’accroissement
des inégalités économiques que l’on observe depuis le début des années 1980 est qu’elles réintroduisent de manière automatique, et sans doute inévitable, des formes d’indiscipline présentes dans
les débuts de la révolution industrielle. En effet, l’indétermination quant à l’avenir enferme les individus dans un présent qui s’accommode de l’ensemble des occasions qui se présentent, licites
ou pas.
Mais, à la différence du XIXe siècle, où cette situation était généralisée dans les milieux populaires, les désordres
urbains, la petite délinquance ou plus généralement la «débrouille» quotidienne sont aujourd’hui d’autant plus mal perçus qu’ils matérialisent une césure entre les «vieux ouvriers» et les «jeunes
sans affectation» scolaire ou professionnelle. Sous le double effet de leur vulnérabilisation sociale et de leur vieillissement, les premiers voient en effet s’affaiblir le contrôle qu’ils
pouvaient exercer sur les seconds, même lorsque ceux-ci sont leurs propres enfants. L’occupation des espaces publics, les conflits de voisinage, la fréquence de comportements qui achoppent avec
leurs propres normes du quartier leur rappellent à chaque instant ce renversement des rapports de forces. Tout cela provoque, selon les cas, des tentatives de départ du quartier, un repli sur
l’espace domestique, voire des appels aux pouvoirs publics pour restaurer leur autorité.
C’est sur ce terrain que va se déployer le «tournant sécuritaire» des principaux partis de gouvernement, de droite comme de
gauche. Confrontés à une augmentations des tensions au niveau local, prenant acte d’une érosion régulière de leurs résultats électoraux dans les milieux populaires et d’une croissance simultanée du
Front national (au moins jusqu’à 2007), nombre de dirigeants politiques sont arrivés à la conclusion qu’ils ne pourraient «reconquérir» ces électorats que par un durcissement de leurs politiques de
sécurité. Leurs analyses reposent sur le présupposé d’une «personnalité autoritaire» des classes populaires [Seymour Martin Lipset, «Democracy and working class authoritarianism», American Sociological Review, XXIV, no 4, Washington, DC,
1959, p. 482-501]. Cette philosophie implicite suppose que ces dernières seraient plus fermées
par rapport aux minorités avec lesquelles elles vivent, plus soumises à l’autorité et plus répressives que les autres groupes sociaux. Ces assertions ont été depuis longtemps invalidées par les
sciences sociales, sans que cela interrompe leur réitération et nuise à leur impact politique. Il est en effet bien plus facile de croire que les milieux populaires demandent plus de fermeté envers
les «délinquants», les «familles monoparentales» ou les «immigrés» que de penser les compétitions dans lesquelles ils sont engagés quotidiennement. Ce sont pourtant ces concurrences — sur le marché
de l’emploi non qualifié, celui du logement social, des prestations familiales —, dans un contexte de précarisation généralisée, qui permettent de comprendre des tensions qui seront verbalisées
sous des formes «racistes» ou «sécuritaires».
De là les mesures qui renforcent le spectre des interventions policières, judiciaires ou morales. Non seulement la police et
la justice doivent désormais réguler des comportements qui ne leur incombaient pas auparavant, mais l’«autorité parentale» est devenue un objet de politique publique. Des conseils «pour les droits
et devoirs des familles» au chantage aux prestations sociales, il s’agit d’amener (ou de contraindre) les familles à juguler l’indiscipline de leurs enfants.
Or ce nouveau paternalisme autoritaire mérite attention. Il y a plus d’un siècle, la révolution industrielle posa en effet
des problèmes similaires. L’exode rural important, la concentration physique dans les villes de travailleurs déracinés détruisirent les formes traditionnelles de contrôle, basées sur la proximité
et la personnalisation de l’autorité. Les principales préoccupations des élites politiques et sociales furent donc de créer une discipline au travail ainsi que d’essayer d’enrayer simultanément les
désorganisations générées par le développement économique (surpopulation des villes, délinquance, alcoolisme, etc.) et la montée des revendications socialistes soucieuses de bouleverser l’ordre
social.
Il s’agissait d’abord de faire en sorte que les ouvriers viennent travailler. Cette question inséparablement pratique et
morale est au fondement des campagnes contre l’alcoolisme, qui en Angleterre déboucheront sur la fermeture des pubs à partir de 23 heures, ou en France sur la prohibition de l’absinthe et la
construction médico-morale de sa dangerosité. Mais il fallait également s’assurer qu’ils travaillent correctement. Le contrôle des temps et des rythmes de travail a été l’un des vecteurs majeurs
pour encadrer les conduites non seulement dans l’usine, mais aussi à l’extérieur [Edward P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, La Fabrique, Paris, 2004]. Il fallait fixer la main-d’œuvre qualifiée, restreindre au maximum l’oisiveté («mère de tous les vices») et
l’imprévoyance liées à l’intermittence du travail. De là toutes les tentatives de limiter la mobilité des ouvriers, soit de manière coercitive (c’est le cas de l’instauration du livret ouvrier),
soit en s’engageant sur le long terme (les contrats à durée indéterminée correspondent à ce cas de figure). L’octroi de ces statuts, introduisant pour la première fois une prévisibilité dans le
monde ouvrier, contribua à discipliner leurs conduites, d’autant plus qu’ils étaient adossés au développement de politiques sociales.
Pour nombre de réformateurs sociaux, ces dernières apparurent comme un instrument privilégié d’acquisition d’habitudes «morales» —
avant tout la responsabilité et la «prévoyance» — pour les classes populaires, qu’ils reliaient à l’amélioration de la justice sociale [Paul Rabinow, Une France si moderne. Naissance du social, 1800-1950 [1989], Buchet-Chastel, Paris, 2006, p. 271 et
suivantes]. Comme l’indiquait Jules Siegfried (1837-1922), en préfigurant les premiers logements
sociaux : «Voulons-nous faire à la fois des gens heureux et de vrais conservateurs ; voulons-nous combattre en même temps la misère et les erreurs socialistes ; voulons-nous
augmenter les garanties d’ordre, de moralité, de modération politique et sociale ? Créons des cités ouvrières !» [Jules Siegfried, La Misère : son histoire, ses causes, ses remèdes, Poinsignon, Le Havre, 1880,
p. 195-199]
Cette double dimension d’amélioration des conditions de vie et de maintien de l’ordre social explique le succès des
politiques sociales, renforcé après la seconde guerre mondiale par la montée du dirigisme d’État, par l’existence d’un mouvement ouvrier fort et structuré, et par la croissance économique encadrée
par les gouvernements.
Nous n’en sommes plus là. La crise économique, les mutations du capitalisme postfordiste adossées aux programmes de réforme libérale
de l’État ont largement redéfini, sans doute sans le vouloir, les conditions de cette discipline. Et, de la même manière que les réformateurs sociaux du XIXe siècle essayaient d’asseoir un
nouvel ordre social, les réformateurs sécuritaires du début du XXIe siècle recherchent dans l’extension de l’intervention policière, judiciaire et du contrôle, les moyens de contrarier les
effets des dérégulations multiples qui affectent les classes populaires. Théorie de la «vitre brisée» [La moindre effraction encouragerait des transgressions plus graves. Lire Loïc Wacquant, «Sur quelques contes sécuritaires venus d’Amérique», Le Monde diplomatique, mai 2002], couvre-feux pour les mineurs, vidéosurveillance, arrêtés antimendicité, mais aussi responsabilisation des parents,
ne sont rien d’autre que des exemples de ces nouvelles technologies de gouvernement dont on attend qu’elles garantissent une paix sociale.
Or il est peu probable que ces types de discipline puissent fonctionner. On sait depuis Max Weber que l’assise de l’autorité
est proportionnelle à sa légitimité auprès de ceux sur lesquels elle s’exerce, c’est-à-dire aux contreparties qu’elle est capable de leur procurer [Max Weber, Economie et société, Paris, Plon, 1971]. Il semble donc un peu vain d’attendre de ces technologies qu’elles garantissent l’ordre, simplement en exacerbant
les différences entre «bons» et «mauvais» citoyens, et en insistant sur la «responsabilité individuelle» de chacun.
Au contraire, tensions et désordres résultent directement des contradictions inscrites au cœur même des modèles de développement qui
ont étés choisis depuis une trentaine d’années. Contradictions dans lesquelles les efforts des uns pour assurer l’ordre sont détruits par l’organisation du désordre des existences voulu par
d’autres. Insécurité physique et insécurité existentielle sont indissociables. En d’autres termes, c’est à partir d’une réflexion sur les conditions nouvelles d’existence des classes populaires que
l’on peut se donner les moyens d’instaurer un ordre social plus harmonieux, et sûrement pas en jouant du spectre de la perte d’autorité, vieille figure imposée de la rhétorique conservatrice. Mais,
malgré les similitudes, ce n’est pas M. Sarkozy qui proclamait : «Notre jeunesse est mal élevée, elle se moque de l’autorité et n’a aucune espèce de respect envers les anciens. Nos
enfants aujourd’hui ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans une pièce, ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler», mais le philosophe grec Socrate, au Ve siècle
avant notre ère…