Sur place, le climat est de plus en plus tendu. Le passage de relais entre l'équipe de travail du matin et celle du soir est l'une des rares
occasions pour les grévistes de croiser les non-grévistes. Souvent
les échanges tournent court. "Attention aux mouchards !", crie un grand Noir. La plupart de ceux qui n'ont pas cessé le travail pressent le pas, tête baissée pour éviter la poignée de manifestants qui distribuent des tracts à la sortie des pointeuses. L'attroupement évité, certains ne cachent pas leur agacement : "Y'en a marre de cette petite bande prête à tout casser, lâche un opérateur de 56 ans. Ce sont des irresponsables. Des accords ont été signés, je ne vois pas pourquoi 10 % des effectifs feraient la loi." Un autre s'inquiète : "On dit de plus en plus que PSA a un site de trop, il n'y a qu'à continuer et Aulnay sera en bonne place pour disparaître."
AIDE DU CONSEIL GÉNÉRAL
"La direction monte les gens contre nous, se plaint Philippe Julien, délégué CGT de l'usine d'Aulnay, mais ils ne se rendent pas compte que le niveau de mécontentement est bien supérieur au noyau des grévistes." Effectivement les non-grévistes solidaires avec le mouvement ne sont pas rares : "Tout ça c'est justifié, les gens n'y arrivent plus, même si je pense qu'on aurait dû faire la grève avant la signature de l'accord salarial, note un ouvrier, qui ajoute, moi j'ai pas le choix, j'ai pris un appart, je peux pas me permettre d'arrêter de bosser." Un autre tente de se justifier d'avoir arrêté la grève au bout de six jours : "Ma femme était en pleurs, c'est pour elle que j'ai repris, mais sur le fond c'est normal que les gens se rebellent."
Malgré une désorganisation évidente de la production, la direction est parvenue jusqu'ici à faire tourner l'usine. La perte de production est estimée à 12 000 Citroën C2 et C3, sans compter les centaines de véhicules sans siège qui attendent d'être terminés sur un parking. Après avoir été condamnée le 26 mars par la justice pour avoir tenté de remplacer les grévistes par des intérimaires, la direction emploie aujourd'hui les grands moyens. Une centaine de salariés des usines de Rennes et de Sevel-Nord près de Valenciennes (Pas-de-Calais) ont été dépêchés pour assurer la production à Aulnay-sous-Bois. Logés à l'Etap Hôtel tout proche, ils touchent une indemnité de 750 euros par semaine. Chaque matin, ils arrivent en car directement à l'intérieur du site pour empêcher les contacts avec les grévistes.
Pour ces derniers, la situation est de plus en plus difficile. Du fait des journées non travaillées, la plupart n'ont touché qu'entre 300 et 400 euros au titre de leur paye du mois de mars au lieu des 1 300 net habituels. La cagnotte alimentée depuis une vingtaine de jours par les organisations syndicales, une poignée d'associations et les collectivités locales dirigées par des élus communistes permet d'apporter un petit complément, qui reste cependant largement insuffisant.
Au total, près de 93 000 euros ont été réunis. Cette collecte fait polémique au sein du conseil général de Seine-Saint-Denis. Dirigé par le PCF, celui-ci vient d'accorder une aide de 20 000 euros aux grévistes. Pour l'opposition UMP, c'est un "détournement de fonds publics au service d'une action politique". Un recours devant le préfet de Seine-Saint-Denis devrait être prochainement déposé. Quelle que soit l'issue de la polémique, elle ne permettra pas de sortir de l'impasse dans laquelle PSA se trouve.