Les navires de venins, « navi dei veleni », ainsi que les nomme la presse italienne, refont surface dans l’actualité. Coulés au large des côtes
calabraises par la mafia locale, la « n’drangheta », ils seraient une trentaine avec leur cargaison de déchets toxiques à gésir dans les fonds marins. Cette histoire révélée pour la
première fois, au journal l’Espresso en 2005, par le repenti mafieux Francesco Fonti, était restée orpheline de toute preuve apportée par la justice. La ténacité d’un juge, la découverte d’un
des bateaux, la réouverture du dossier par la commission anti-mafia le 22 septembre dernier signent aujourd’hui la fin de l’omerta et « un premier pas vers une vérité qui concerne le
trafic international de déchets toxiques et radioactifs » déclare l’Espresso du 25 septembre.
Mais c’est aussi l’interview accordée, le 18 septembre dernier, par le repenti Francesco Ponti à Quotidiano Nazionale qui a, comme l’affirme ce quotidien, « produit les réponses
nécessaires de la part des institutions ». Outre les premières révélations de Francesco Fonti, d’autres enquêtes avaient été menées au début des années1990, qui confirmaient déjà les
propos du repenti. Celle conduite notamment par l’association écologiste Legambiente mais aussi celles de journalistes, deux d’entre eux, Ilaria Alpi et Miran Hrovatin furent assassinés en
Somalie. Il était donc connu que la mafia calabraise organisait dans les années 1980-1990 le trafic vers l’Afrique de déchets toxiques en même temps que celui des armes par bateaux.
Il n’avait par contre jamais été mis à jour qu’elle les sabordait en mer lorsqu’il lui était impossible d’écouler la marchandise vers les pays du tiers monde ou plus simplement pour
toucher les dividendes de l’assurance.
Qui servait d’intermédiaire ? « les services secrets »
La découverte par un robot téléguidé, le 12 septembre dernier du Cunsky au large des côtes Ouest de la Calabre, un des trois navires que Fonti disait avoir coulé en 1992, a donné crédit à ses
déclarations initiales. Ses dernières révélations au quotidien QN, le 18 septembre dernier, apportent des précisions sur les lieux où ont été sabordés nombre de navires et la nature de leur
chargement... « D’où venaient les déchets ?" Réponse du repenti : "des industries chimiques et pharmaceutiques, soit d’Italie, soit d’Allemagne, de Suisse et encore
de Russie. Et pas seulement. Même l’ENEA - Agence nationale pour l’énergie atomique (1)- comme je l’ai déclaré, fit écouler un chargement de 500 barils de boues radioactives de son site de
Rotondella. C’était en 1987, les déchets radioactifs ont fini à l’embouchure du Fleuve ’’Ueli Scebeli’’, un Fleuve d’Ethiopie. Nous étions seulement les exécutants, nous faisions le sale
travail pour les autres. » A la question suivante, « qui servait d’intermédiaire ?", Il répond : " les services secrets. C’était à eux de coordonner
la récolte. C’était à eux que s’adressait l’industrie. Et ils étaient le filtre avec le monde politique ... »
Le paiement provenait de l’étranger, de Suisse mais aussi de Singapour, de Chypre, du Lichtenstein. Les revenus s’étalaient de 3 à 30 milliards de lires selon le danger du chargement. Pour le
montant le plus élevé, l’ex-mafieux donne l’exemple d’un chargement de 5 000 bidons de déchets radioactifs. Destination la Somalie, le plus souvent, mais aussi le Nigéria, le Kénia, le Congo,
le Mozambique et de décrire les routes maritimes empruntées. En chargement parallèle, des armes. Tout corrobore, avec plus de précisions et de nouvelles mises en cause, ses premières
déclarations.
Un tour politique
Fonti confirme avoir été en contact direct « avec des hommes au sommet de la DC (démocratie chrétienne) et du PSI (parti socialiste italien). J’ai personnellement rencontré quelques
ministres de l’époque. J’ai donné les noms aux magistrats, je peux en donner d’autres... ». Il dit aussi avoir consigné et mis en sécurité d’autres révélations si l’affaire avance
vraiment. Toujours est-il que la ténacité du nouveau procureur de la ville de Paola en Calabre, le juge Bruno Giordano, a permis de relancer l’enquête, de débloquer les fonds pour la découverte
du Cunski. Depuis son passage devant la Commission antimafia du Parlement le 22 septembre, les « institutions » se sont mises en route. La Commission va en effet rouvrir
toutes les enquêtes sur les bateaux coulés, l’assassinat des deux journalistes en Somalie... Des fonds viennent d’être débloqués pour d’autres recherches par le gouvernement qui reste cependant
très silencieux sur le fond.
Une enquête officielle d’ampleur nationale est attendue, par ceux qui craignent maintenant que les pressions mettent de nouveau l’éteignoir sur ce scandale. Ce n’est pas suffisant pour
Legambiente. L’association veut en effet connaître les conséquences écologiques de ce désastre annoncé et veut saisir l’Union Européenne et les Nations Unies.
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